Le consoler

Je suis nul en com’. On me l’a déjà dit cinquante fois, et avec le recul je ne sais pas si c’était pour mon bien ou juste pour me décourager. Tant pis, je me suis lancé. Je garde dans la bouche un goût amer, j’ai pardonné les présomptions de minage de moral, mais je n’ai pas oublié. Je sais que je ne suis pas doué pour parler. Force a été de constater, depuis quelque temps, que ce n’est pas forcément ce qui compte le plus dans la formation à ces métiers. Quant au monde du travail, la vraie vie où on gagne des sous (un peu) et où les coups durs sont si durs, bah je n’ai pas l’impression d’y avoir fait tâche. J’ai parlé, on m’a apprécié, et je n’ai pas beaucoup plus approfondi hors du boulot que ce qui était nécessaire. Pas la peine d’être faux-cul et de se la jouer tchatcheur, non plus, ce n’est pas comme ça que ça marche. Aujourd’hui je m’en fous. Je pense que je finirai par comprendre ce que je cherche là-dedans, par y faire une place qui ne pourra être occupée que par moi. A ce moment-là, je cesserai peut-être de me prendre la tête. Mais on n’en est pas encore là.
Si je repense à mes talents de communicant, ce n’est pas à cause des gens, ni de kiki33, ni de mon profond manque d’assurance. Enfin si, un peu, peut-être, pour le dernier. Mais ce qui m’a remis dedans, depuis quelques jours, c’est mon amoureux. Quoi, je ne parle que de lui en ce moment? Peut-être, mais je fais ce que je veux. Je suis nul pour lui parler. Pas parce qu’il est allemand (quoique ça n’aide pas toujours). Non, juste parce que je ne suis pas doué pour ça. Me retrouver seul à seul avec quelqu’un, ce n’est pas toujours le même jeu. Une grognasse et moi, on va potiner, raconter des saloperies, parler des cours et des profs qu’on a en commun. Et ça, ça peut durer des heures. Evidemment, la question se pose de savoir comment on fera quand nous n’aurons plus cela en commun, mais on trouvera sûrement.
Avec un amoureux, en revanche, ce n’est pas pareil. Les sujets de conversations sont plus subtils, il faut essayer d’être un peu au-dessus de la ceinture, éviter de raconter des histoires de cours dont il se fout (vu qu’il n’est pas en cours avec moi, et heureusement sinon on passerait 24h/24 ensemble), éviter de parler trop de politique même si on s’intéresse (on n’est pas sur France Inter, non plus)… Pour ma part, ça plafonne vite. J’ai besoin de calme, pas de me prendre la tête à savoir de quoi je vais bien pouvoir parler pour que le silence devant ma télé ou mon assiette n’excède pas dix secondes. Alors tant pis: il y a le lit, bien sûr, et les instants quotidiens, les courses, le cinéma (quand il y va avec moi), la bouffe, les parents, les amis… Mais ce n’est jamais pareil qu’avec un pote. Alors quoi? On me dit que mon amoureux devrait être mon meilleur ami, et je n’arrive pas à converser avec lui pendant des heures, c’est grave docteur? Est-ce que je suis une froide machine à sexe?
A en croire mon poussin, oui. Enfin, il ne le dit pas si crûment, mais l’idée est là. C’est un problème récurrent, d’ailleurs: mes amoureux trouvent toujours que je parle plus à mes potes grognasses qu’à eux, qu’elles prennent beaucoup de place, que je ne suis pas assez disponible et pas assez désireux de parler pendant des heures. En même temps, je n’arrive pas à faire de mon copain mon confident sur toutes les conneries qui m’arrivent, déjà à cause du problème de la langue (je ne parle pas forcément aussi vite à mon amoureux allemand qu’à une gourde hystérique française), mais aussi parce que je conçois ce terrain là comme plus tranquille, doux, reposé. Je suppose que j’ai tort. En tout cas, je deviens un mauvais communicant de couple.
Je m’en suis aperçu quand, ce midi, j’ai été incapable de consoler correctement mon poussin après le départ de ses parents, qui étaient venus passer quelques jours avec lui. On aurait dit un petit garçon, il était trop mignon. Mais je n’ai pas su quoi lui dire. Il sent que sa vie, dans les prochaines années, consistera souvent à dire au revoir, à bouger, à quitter des gens et des endroits qu’il aime. Moi, ça m’a toujours fait un peu peur, mais jamais pleurer. Et là, alors que dans quelques semaines à peine nous devrons partir chacun de notre côté pour un an (avec, je l’espère, plein de week-ends à se voir), il craque. Du moins, je le perçois comme ça. Et il me dit qu’on « n’a pas appris à se parler ». Je suis nul. Je devrais lui dire que je suis désolé de ne pas avoir progressé en allemand pour lui, je voudrais lui transmettre ma confiance, ma certitude que nous pouvons tenir malgré tout. Que ça peut marcher à distance si on le veut, si on fait les efforts nécessaires pour se voir. Et nous en avons envie tous les deux, alors ça marchera. Mais je ne lui dis rien de tout ça. Je lui dis que c’est la vie, que ça ira, que plus tard ce sera plus stable. Je devrais lui faire comprendre que ce n’est pas très grave de ne pas se parler pendant des heures, que la distance déliera nos langues, que j’aurai plus de choses à lui raconter quand je ne les aurai pas vécues avec lui, que je l’aime, qu’il y a bien plus que le lit entre nous. Mais je n’y arrive pas. Je rentre chez moi, il veut être seul. Pour que je ne le voie pas pleurer, ou parce que ma nullité l’exaspère? Je devrais être tellement plus doué pour le consoler, pour trouver des mots, plus nombreux mais surtout plus justes. Il ne comprend pas mon handicap à ce sujet. Ce sera peut-être trop pour lui, un jour.
Je n’ai encore aucun bon réflexe en communication. Je ne renoncerai pas, je participerai à la saturation du marché, mais par moments, j’aimerais tellement progresser plus vite.

4 réflexions au sujet de « Le consoler »

  1. bichon, écris lui si ça ne passe pas à l’oral ! et puis sinon, les gestes tendres en disent parfois plus que des discours trop longs et creux !

    p.s : les gourdes et les grognasses en prennent pour leur grade dans ce post ? Besoin d’en parler ?!?

  2. Salut Pirouette! Non, pas de souci, c’est digéré depuis longtemps, tout ça, je voulais juste évoquer mon inaptitude à dire ce qu’il faut, quand il faut. En tout cas, si le sexe à deux heures du matin ne résoud rien à notre problème de connexion intellectuelle, il empêche bien de se réveiller à l’heure pour le cours d’anglais… 😉

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