L’île aux mers veille

Une rue passante, un après-midi de soldes. Heureux jour de frénésie collective. Consommons, ça évite de penser. Si seulement j’y arrivais. Mais non. Le doute s’est depuis longtemps installé dans mon esprit. Depuis toujours, ou presque. Pourquoi cette ville, pourquoi cet homme, pourquoi cette école. Pourquoi aller voir ce film.
Il y a de la monotonie dans l’air: les mêmes pas, les mêmes repas, les mêmes bars-tabacs. Les grosses dames du RU qui vous refusent, de leur petite bouche coincée entre leurs immenses joues roses, un rab de pâtes: « y’en a d’autres qui arrivent. » Mais manger ne nourrit pas l’âme.

Les voyages, si. On se prend à rêver d’une escapade vers les mers du sud, en repensant à la chanson de Charles Aznavour: « près des docks… ». On se demande comment les gens font pour passer leur vie ici, dans la grisaille et l’humidité. La réponse est à chercher dans leurs yeux et leur sourire: la chaleur humaine, ça tient chaud pendant l’hiver.
Finalement, ce qui manque le plus, ce n’est pas le soleil, mais les espaces verts. Pas d’endroit où faire son footing présidentiel, ou rencontrer des vieux pervers la nuit tombée pour se faire peur, pour s’évader de la jungle urbaine. Et on se prend à errer dans un bosquet fleuri, entre la faune qui défile et des lapins qui s’enfilent.

Et puis progressivement, on réalise: partir, c’est aussi fuir. Je sais, ça ferait étrangement penser à une épreuve de culture générale d’un certain IEP paumé dans les « bois » de Pessac, mais c’est vrai. Fuir les contraintes sociales, les responsabilités individuelles, les normes relationnelles. Envoyer tout jeter. Rien à battre, je me casse. C’est la politique de la carte postale. Et on repense à l’histoire de Christopher Johnson McCandless, la tête brûlée superbement racontée par Sean Penn dans « en pleine nature ».

Le jeune homme, issu d’une famille aisée, a tout du gendre idéal: brillant étudiant en sciences politiques, intellectuel amateur de Tolstoï, Dostoïevski ou Thoreau, beau gosse, sportif, espiègle, attaché, curieux et honnête. Presque moi, me direz-vous. Et pourtant, il décide de fuir. Fuir la vie élitiste qui l’attend à Harvard, les honneurs matériels de ses parents et l’hypocrise régnante dans la famille. Effaçant les traces de son passage, il vagabonde durant deux ans dans les zones désertiques du sud-ouest de Etats-Unis, avec en ligne de mire l’Alaska. Son objectif: vivre seul, sans ressources, en pleine nature.

Au fil de ses périgrinations, les rencontres se multiplient. Il se lie d’amité avec des hippies, des agriculteurs, un vieux soldat solitaire. A tous, il laisse un souvenir inoubliable: celui d’un jeune homme plein de vie, chaleureux, simple et futé. A tous, il fait couler des larmes au jour du départ inopiné. A tous, il déchire le coeur. Et le nôtre.

Pour ses paysages, le talent de ses acteurs, son montage ingénieux et la sincérité du scénario, « en pleine nature » sera pour moi, incontestablement, le film de l’année. Tous ceux qui l’ont vu n’ont pu retenir leurs larmes. Moi, je n’avais jamais vraiment chialé devant un film auparavant. Là, je me sentais bien bête avec mon vieux mouchoir usé. J’aurais donné mon île pour un bout de tissu.

Chris, lui, ne donnera pas son île: il l’a prise, il la garde. Il vit dessus, sans se rendre compte qu’il manque aux personnes qu’il a laissées sur le bord de son extraordinaire route. Chris est comme cela: un Robinson Crusoë volontaire, naufragé en plein coeur de l’Alaska. Plus qu’un autiste, c’est un îlien. Son périple sera sans retour, il gardera son trésor caché dans cette terre sauvage. Et nous, en tentant de surnager, on essayera juste d’atteindre le rivage. Cela vaut peut-être le coup d’essayer.

8 réflexions au sujet de « L’île aux mers veille »

  1. J’avais juste oublié ce style inimitable, qui fait d’une critique de cinéma un vrai exercice de style…réussi. Je tentais de résister à aller voir ce film, parce que trop « intello-bobo-chiant », maintenant je veux aller le voir!
    Tu me manques bichon!

  2. Aaaaaaaaah, Méri Méri, c’est bien émouvant de te lire! Promis, je vais le voir d’ici la fin de la semaine, et je te dis ce que j’en pense! C’est que pour atteindre le coeur du Méri, il a dû y aller fort, Sean Penn!

    Merci, au passage, de me permettre d’arrêter la grève illimité lancée depuis déjà deux siècles (non, c’était moins?)…

    Bizzz à toi, tu nous manques, ça te ferait rire de nous voir en cours en ce moment!
    😉

  3. moi, si j’avais assez d’argent pour m’acheter une île et y vivre seul avec mes livres, ma musique et un facteur pour envoyer mes articles d’Histoire, ce serait l’idéal.

    mod.

  4. ce Chris me rappelle quelqu’un qui me manque plus qu’il ne peut l’imaginer. Parce qu’il y a des personnes qui restent dans le coeur des gens, où qu’ils soient, quoi qu’ils fassent !

    On se voit plus tôt que tu ne peux l’imaginer !

  5. Le Méri est de retour!!!!!!!!!!!
    Et oui, ça donne bien envie d’aller le voir, ce film… Ce ne sera pas cette semaine pour moi mais il est tout en haut de ma liste pour la prochaine….

    & c’est vrai que tu me manques, tout de même… Alors, cette découverte du Nord, raconte!
    PS : tu peux toujours aller courir à la citadelle, ya un peu de verdure par là-bas ; ou alors, si tu veux un endroit vert et glauque (la nuit, surtout), tu as l’espace vert entre Euralille et la gare. Gare au………!!!

  6. @ lilibuzz: si j’ai l’impression que c’est de moi dont il est question, je me fourvoie? En tout cas, si c’est pas le cas, déjà j’ai l’air con, et puis j’aimerais bien savoir quel est le mystérieux inconnu dont tu parles!

  7. @lombrick : évidemment que je parlais de toi couillon !
    Mais comme je ne voulais pas faire de jaloux et ben, je restais vague pour que chacun puisse penser qu’il s’agissait de lui !

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