Closets are for clothes

Les pédés sont confrontés à des situations bizarres. Enfin, pas vraiment bizarres, mais qui n’arrivent qu’à eux. Ne fuis pas, lecteur, je ne vais pas parler sodomie ni pratiques sexuelles extrêmes. Nan, je vais parler d’un sujet qui me frappe par sa persistance : la question d’être « out » ou de ne pas l’être. Ou le syndrome de l’homo du bureau.

Je sais que ça sonne un peu con, mais j’ai l’impression que je ne cesserai jamais de faire des coming-out toute ma vie. Ce qui est, reconnais-le, une sensation étrange. Je veux dire, je ne suis ni refoulé ni planqué, je ne suis pas militant non plus ; je ne crie pas mes préférences sexuelles sur les toits, et je ne m’en cache pas non plus. Bref, je suis un pédé tout ce qu’il y a d’ordinaire. Mon entourage proche est au courant, mes amis le sont aussi (du moins ceux que je fréquente encore) (bizarrement, avec ceux que je ne fréquente plus ou que je ne vois qu’une fois l’an, bah va comprendre pourquoi, ça ne sort pas). Mes parents le savent, mon frangin le sait, pendant mes études toute ma promo le savait (ou pas) (mais au final je m’en tapais). Bref, je ne suis pas un closet case, loin de là. Mais suite à la lecture récente de la dernière chronique de l’excellent Maxime Donzel, je me suis rendu compte d’un truc : à un moment ou à un autre, il faudra aborder le sujet avec mes collègues de boulot. Et pas seulement cette fois-ci. Toute ma vie, quand je rencontrerai de nouvelles personne, quand je commencerai un nouveau boulot, bref quand j’entrerai en interaction avec des personnes appelées à me cotoyer au quotidien, il faudra que je tâte le terrain et que je guette la perche tendue pour parler de ma vie privée. Et je trouve cela très chiant, en définitive. Je crois que c’est aussi pour ça que beaucoup d’homos apparaissent comme un peu « fermés » au monde extérieur : le milieu, les potes pédés, les FAP… C’est tellement confortable, pourquoi aller s’emmerder à se justifier face à des hétéros, hein ?

Attention, je ne me plains pas, non plus. Je ne suis pas en train de te faire une crise d’angoisse à l’idée de sortir du placard. Je connais ma sexualité depuis dix ans, j’ai une vie sexuelle effective depuis plus de cinq ans (ouais j’ai commencé tard) (j’ai mes raisons) (et je te dis prout) : bref, je n’en suis plus au stade de la boule au ventre avant de le dire (boule au ventre qui se poursuivait pendant les trois secondes entre l’annonce et la réaction en face) (après, positif ou négatif, j’étais sûr de mon fait)… Nan, là n’est pas la question. En plus, j’ai du bol, j’évolue globalement dans des sphères où ce n’est pas un « problème » (comprendre « où je ne rencontre pas d’hostilité »). Mais je persiste à trouver cela relou. C’est hyper chiant, en fait, de faire partie d’une minorité non visible.

Parce qu’il « faut » le dire. Pas pour être étiqueté, pas pour empêcher les gens de présumer. Non, juste parce qu’il n’y a pas de raison de se cacher, et par souci de transparence. Mais les hétéros n’ont pas ce problème, et c’est quand même assez injuste.

Dans ma vie privée, je vais généralement laisser le sujet arriver sur le tapis tout seul, en parlant du GG sur le ton le plus naturel du monde, parce que si une personne nouvellement rencontrée s’offusque d’un truc aussi marginal, honnêtement autant ne pas perdre de temps à la fréquenter. Au boulot, c’est différent : ce sont des gens qu’on va être plus ou moins obligé de côtoyer, de fréquenter ou au moins de croiser. Autant dire qu’il vaut mieux que ça se passe bien, et qu’il y a donc une petite pression. Bon, certes, on peut aussi très bien bosser avec des blaireaux homophobes et détester son boulot comme tout le monde. Je n’ai pas ce problème, vu que je sais que mes collègues ne sont pas du tout homophobes. Mais… Parce qu’il y a un mais, je n’ai pas encore abordé le sujet avec eux. Je sais déjà qui est maqué et qui ne l’est pas (je suis cerné par les hétéros) (sortez-moi de là !), mais quand une perche de la taille d’un chêne centenaire m’est tendue pour que je parle de moi, bah ça ne vient pas. Je sais que ça viendra, parce que je ne vis pas caché et que je ne ressens aucune honte, mais tout de même, je garde cette espèce de frein, hérité de l’adolescence, qui m’empêche de me livrer facilement. Sur ce point et sur les autres, tu me diras, c’est vrai que je ne suis pas trop une confessions slut. Mais tout de même…

Est-ce que ça veut dire que le fait d’appartenir à une catégorie minoritaire nous amène à ne pas nous revendiquer ? Je veux dire, si le sujet de ma vie privée (maqué, pas maqué, hétéro ou homo) est abordé rapidement, je peux évidemment être freiné par la pudeur « on n’a pas élevé les cochons ensemble, mon gros », mais je sens que le côté « coming out » joue aussi. Comme si en le disant à un collègue de l’étage du dessus rencontré à la machine à café vingt minutes auparavant (oui, je croise encore plein de gens que je connais pas au bout de trois semaines de stage) me donnait l’impression de m’exposer, de livrer une information « étiquetante » sur moi à tout son open space.

Alors quoi ? Se déclarer homo, en fait, on n’en sort jamais ? Bah oui, je crois qu’on peut le résumer comme ça. Pour ma part, je ne me cacherai jamais à moyen/long terme face aux gens que je côtoierai, mais cette permanence du coming out, tout au long de la vie, a quelque chose d’assez fatigant, en fin de compte. Et la petite poussière de crainte qui nous reste de l’adolescence donne aussi envie, dans une logique très paradoxale par rapport aux progrès qu’on est supposé avoir fait depuis nos 15 ans, de ne pas nous faire attribuer tout de suite son étiquette.

Ce midi, Alex et moi déjeunions avec un de ses collègues du cinquième étage. A un moment, une perche m’a été tendue par ce jeune homme (hétéro, maqué, que je serai probablement amené à revoir régulièrement dans les mois à venir) sur ma vie, et je me suis montré évasif. Pareil quand ma collègue a remarqué mon alliance (oui, je porte une alliance) (et le GG aussi) (on est un peu niais) (prout, de nouveau)…

Je sais pas si tu peux comprendre, lecteur, mais c’est hyper frustrant de constater que tu n’es toujours pas capable, au bout de dix ans, d’être « out » dès qu’on te le demande. C’est une pression tout à fait supportable, mais constater qu’on y est toujours sensible après avoir affronté à peu près tous les types de réactions en gardant la tête haute, et beh c’est pas très gratifiant, crois moi.

Je ne dis pas que j’en ai marre d’être honnête avec les gens, hein. Je ne dis pas non plus que « le » dire me coûte. Je crois par ailleurs que c’est assez anecdotique, dans la tête des gens que je fréquente (ou je me plais à le croire). En gros, si tu demandes à un de mes potes de parler de moi, ma sexualité ne sera certainement pas mentionnée dans les premières phrases qu’il/elle prononcera. Parce que je suis bien plus que « ça » (mais tu l’avais compris) (sinon t’es vraiment qu’une gourde). Toujours est-il que c’est hyper central dans ma vie, et que toute ma vie il me faudra l’annoncer. Parce que ça ne va pas de soi, mais parce que ce n’est pas une honte, et parce que, comme aurait pu le dire Harvey Milk, everybody must come out, car ce n’est pas en se cachant du monde qu’on s’en fait accepter.

12 réflexions au sujet de « Closets are for clothes »

  1. Oh bah il suffit que tu boives un verre, après ça ira beaucoup mieux …

    (J’me souviens que dans un bar, après le premier verre de notre première rencontre, tu m’as fait ton « out », alors …) 😉

  2. ah ah ah… je connait ça mon ami.. au boulot c’est vrai que c’est différent. Tu veux un exemple ? chez H**S***** et bah F******* (mon Ex-Chef) il est toujours persuadé que je suis hétéro et que je me tappe le Ti Duplo.

    Il à même cru pendant un moment que j’essayer de me taper Jungle J. Il est marrant non ?

    Par contre si tes potes te définissent sans dire ta sexualité t’a bien de la chance. Moi la première phrase qui sort de leur bouche c’est « c’est un gros pédé ». (En fait ça me fait presque rire)

  3. Je te comprends.

    Moi non plus je le cache pas mais je le crie pas non plus sur tous les toits.

    En général les gens le devine lorsque je commence à parler avec eux: souvent les mentions Girls Aloud, Britney Spears et Sugababes font tous le boulots.

    Après dans mon travail je n’ai jamais eu aucun mal à le dire, et ce, dans les divers jobs que j’ai eu.

    Une fois lors d’un sujet sans rapport avec l’homosexualité des potes du taf m’ont demandé:  » Et toi Nikho t’as copine elle en pense quoi? »

    moi: Bah en fait je sais pas ce qu’elle pense ma copine , en revanche moi je pense souvent à sortir avec son mec.

    Voilà, comme ça c’est plus clair.

    Mais à la longue en effet, on est toujours obligé de penser à ce moment où l’on devra « se justifier » blablabla.

  4. J’ai beaucoup aimé ta façon d’écrire sur ce sujet. Et c’est vrai que je ne me rendais absolument pas compte de la contrainte que ça représente (en tant qu’hétéro qui a juste à dire si elle a un mec ou pas…)

  5. Du fond, de la forme et un sujet que je n’avais jamais vu sous cet angle.Ca me parait tellement naturel de dire « ma femme » que je n’avais pas idée que ce serait plus dur de dire « mon homme ». Je crois que c’est comme ça que ça me paraitrait le plus naturel pour l’apprendre d’un collègue. J’ai bien compris le coté coming-out permanent et ce qu’il peut avoir de génant. Bravo l’artiste !
    PS: c’est une blague ou c’est fait exprès de me faire écrire « vaggin » ?

  6. Alors voilà. J'ai lu ton article et je ne savais pas quoi dire. Parce que de l'émotion ; & puis aussi peut-être un peu de gêne, parce qu'en effet, nous, pauvres hétéros, on ne se pose pas ce genre de questions, elles ne nous viennent même pas à l'esprit. De la gêne donc, parce qu'il est en effet injuste que le coming out (à défaut du coup d'état) soit permanent ; mais de la gêne aussi parce qu'on ne s'en rend pas compte, nous pour qui ces choses sont si simples…
    En tout cas, ça fait réfléchir (comme le montrent aussi les commentaires ci-dessus).
    Du coup, juste une chose à te dire : merci de nous ouvrir les yeux là-dessus ; c'est joliment écrit, vraiment.

  7. @ Pau : la pression du « out » n’est pas la même dans les événements blogo. Si je n’assume même pas avec des gens de la communauté virtuelle (ce qui, d’ailleurs, se rattache plus à ma vie privée qu’à mon boulot), on n’en sort plus !

    @ fabulousF. : toi et JJ, ce serait fabulous, moi je dis ! 😉

    @ nikholas : c’est effectivement un autre biais, que tu soulignes : comme c’est un détail hyper privé (en gros, t’as limite l’impression de parler de cul à ton boss), après, tu ouvres la porte à plein de sujets chiants pour te justifier (est-ce que t’as essayé les filles, tu le sais depuis quand, tes parents le savent, les mythes sur la fidélité des pédés, gnagnagna…).

    @ crevette : le hasard t’a faite hétérote, voila tout. Le piège, ce serait de considérer que tu as « de la chance ».

    @ joker : « vaggin » est un mot-clé fort à propos, je trouve !

    @ alphonsine : en même temps, les hétéros affrontent d’autres formes de pression sociale, alors… merci du compliment, en tout cas, comme à chaque fois ça me touche tout particulièrement. 🙂

  8. Je viens de lire les tags (je sais je suis pas réveillée en ce moment…) et lol quoi !

    En fait j’ai de la chance dans le sens où je n’ai pas à subir cette contrainte permanente. Ce qui constitue un avantage somme toute indéniable, et c’est ce que tu as écrit, si j’ai bien compris.

    Et j’avais même pas pensé à toutes les questions qui suivent… P’tain trop dure ta vie, alors si en plus elle est plus belle que la mienne, merde tiens !!

    @Marine : j’adore ton conseil naze du jour.

  9. @ marine : c’est une idée, oui ! 🙂 Mais il y a quand même des occasions et des gens avec lesquels on préfère éviter de se mouiller… 😉

    @ crevette : oui, oui, tu as bien compris, en fait ce que je te disais dans mon commentaire c’est que ce n’est en définitive qu’une donnée hasardeuse de la vie, comme un don, une couleur de cheveux ou un goût prononcé pour les épinards : ce n’est pas choisi et on vit avec, sans le percevoir comme une contrainte ou comme un manque de bol, en fin de compte. C’est ainsi, voila tout ! 🙂

  10. Pas mieux. C’est exactement pareil pour moi.

    j’en ai encore fait l’expérience ce midi où les collègues n’ont parlé que de filles en des termes forts choisis… Autant dire que j’ai machinalement bu des litres d’eau pour me donner une contenance.

  11. Oh mais c’est trop chou cette façon de voir le monde ! (en tout cas sur les 4 premiers paragraphes, chuis au boulot, pas le temps)

    Je suis comme toi, sauf que je ne fréquente pas le milieu, que j’ai environ 4 potes pédés et que je sais pas ce dont « FAP » est l’acronyme…

    Pour te parler de mon cas, au boulot, je ne parle jamais de ma vie privée.
    C’est juste que comme je suis avec des beaufs, je vois pas trop l’intérêt vu qu’on n’est pas sur la même longueur d’onde.

    Après, il y a eu le cas où j’ai fait un stage et les gens sont « tombés » sur mon blog. C’est là qu’il se sont rendus compte que j’aimais pas leurs costumes Célio…

    Et puis ils l’ont visité tous les jours.

    Et puis on a rigoulé de tout ça, mais drôlement, et j’ai découvert qu’il y avait 3 autres collègues homos.

    Donc en fait, tout dépend du contexte, mais dans tous les cas, je n’aime pas m’étendre sur ma vie privée avec des gens dont je ne partage pas les centres d’intérêt.

    Voili voilou ^^

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