Un Prophète (je te jure, parfois je vais les chercher loin, mes titres)

« Il nous a tous abandonnés, le traître ? »Bah ouais.

C’est que j’ai la crève, ma mignonne.

Enfin, une angine, quoi.

Ou la grippe A.

On sait pas, on s’en fout. Du coup, quand je ne suis pas au boulot en train de me liquéfier entre deux quintes de toux grasse, je compense en glamouritude par un comatage intense.

En résumé je te délaisse pour avoir le loisir de me fossiliser en attendant que les équipes anti attaques bactériologiques de l’armée ne viennent m’arrêter pour me soumettre à divers tests et déminer mon appartement. Je suis le petit singe dans Alerte. Je glande. Je dors. Je souffre. Je me meurs. Adieu.

Mais bon, je vais quand même te parler un peu, parce que je m’ennuie.

Tu l’as peut-être remarqué, si jamais tu sors dans la rue, genre pour aller travailler, ou pour aller faire tes courses, ou pour faire semblant de lire un livre dans un parc alors que tu as seulement envie de bronzer un minimum pour que les gens ne grillent pas trop que tu as passé l’été enfermé au bureau… : aujourd’hui, sort Un Prophète, de Jacques Audiard, le film qui est passé à ça de la Palme d’Or cannoise en mai dernier. Y’a l’affiche partout dans les rues de Paris, en tout cas, donc à moins que tu ne fasse que maison-métro-boulot et boulot-métro-maison, tu l’as vue fleurir partout sur les colonnes Morris.

Pourquoi je t’en parle ?

Parce que j’ai eu la chance de le voir en juillet, et que comme je ne suis pas un gros malin, je n’ai pas pris le temps d’en parler avant.

Alors que te dire du film de Jacques Audiard ? Bon, déjà, on va situer ma connaissance du mec : pas grand’chose, ma bonne dame. J’ai vu Sur mes lèvres (j’ai adoré) et De battre mon cœur s’est arrêté (j’ai pas aimé) (ou alors j’en attendais trop) (surestimé à mon goût, quoi). Un héros très discret et Regarde les hommes tomber, j’ai pas vu. Bref, je ne suis pas un vrai acharné de Jacques Audiard. Son univers est intéressant, un peu sombre et désabusé, j’ai plutôt bien mais il faut être d’humeur, à mon sens, pour aller voir une histoire de voyou mouillant dans des histoires un peu sales avant de se sortir in extremis d’un danger mortel…

Enfin, je sais pas si c’est toujours comme ça chez Audiard, mais j’avais vraiment trouvé que De battre mon cœur s’est arrêté, adulé par tous et césarisé à foisons, frôlait un peu la redite par rapport à Sur mes lèvres : le héros vaguement loser, socialement marginal, en permanence à la limite de la légalité, qui vit/survit de petits coups minables avant de se retrouver ferré par de plus gros poissons que lui qui vont essayer de le manger.

Un scénario de base que semble reprendre, un peu, Un Prophète. A cette nuance près que, cette fois-ci, le héros, Malik El Djebena (Tahar Rahim, excellentissime concentré de tension et de charisme) (qui s’avère être un petit gars tout rigolo en vrai), a une personnalité différente du Tom de De battre mon cœur s’est arrêté et du Paul de Sur mes lèvres, n’est pas une grande gueule qui entre dans le film avec ses gros sabots et son ambition de doubler les caïds d’un système qui le dépasse : son histoire sera plutôt celle d’une initiation et, je vais le dire sans trop en dévoiler, d’une ascension.

Quand il entre en prison au début du film, le personnage de Malik a tout pour se faire dessouder au détour d’un couloir de prison par la première grosse frappe qui passe : il est jeune, il est plus chétif que ses comparses de prison, il est arabe au milieu d’une guerre de gangs entre arabes et corses qui tourne franchement à l’avantage des seconds… Dans un épisode de Oz, il se serait fait sodomiser à sec sous la douche avant de se faire briser la nuque, moi je dis.

Mais pas chez Audiard.

Ici, le jeune Malik va rapidement se retrouver face à un dilemme (en fait, il n’aura pas trop le choix), et la première demi-heure, toute en retenue et en tension, est particulièrement prenante et psychologiquement rude à traverser. Ensuite, l’histoire se déroule, avec certes des moments de flottement et d’autres de mise en place des moments clés, mais sans réel temps mort. Les 2h35 du film ne contiennent pas de superflu, au final, et j’ai vraiment passé 2h35 tendu sur mon siège, à l’affût de chaque scène à suivre…

Par ailleurs, Jacques Audiard ose certains partis pris narratifs et visuels (qui évoquent l’onirique) que j’avais déjà entraperçus avant, et qui donnent ici au film une dimension agréable d’ « objet de cinéma ». Parce que n’oublions pas qu’on est dans un film de fiction. Alors certes il y a des polémiques autour de l’image des corses, du message politique sur les prisons françaises ou de la corruption du système, mais ce n’est en définitive qu’un film, qui ne s’inspire d’aucun personnage réel et qui essaye juste d’être réaliste. Donc si la prison de Un Prophète n’est pas un cliché de prison ultra brite façon Prison Break, elle n’offre pas non plus à voir le triste spectacle de 3 détenus dans une cellule de 12 mètres carrés… On pourra toujours trouver à critiquer Jacques Audiard dans sa démarche et dans le décor qu’il a planté, car après tout le sujet des prisons françaises prête le flanc à la critique : il y a toujours quelqu’un qui saura mieux ou qui aura vu autre chose au sein du système carcéral qui est le nôtre (et qui reste, faut-il le rappeler, l’un des pires d’occident, peu importe qu’on soit engagé ou pas) (il y a un moment où les critères de dignité humaine sautent aux yeux).

Au final, il faut prendre Un Prophète comme une fable (après tout, un titre pareil posé sur un tel film, qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ?), une histoire fictive dont la morale fait écho à la vraie vie, et dont la ressemblance avec une réalité établie serait un malheureux hasard. Ou pas, hein. Jacques Audiard propose donc une nouvelle version de sa sombre vision de notre société et de la manière dont on peut y tirer son épingle du jeu quand on n’est pas dans le rang…

Car au final, même sans intellectualiser à outrance, c’est un thriller avec un scénario béton dont tu ne décrocheras pas avant la fin. Juste pour savoir si Malik peut s’en sortir. S’il peut sincèrement espérer s’intégrer « normalement » dans la société quand tous les éléments jouent contre une réinsertion propre. S’il peut en sortir vivant, aussi (surtout, en fait)…

Bref, si je résume, ce film est : critiquable, probablement. Réussi, objectivement (à mon goût, hein) (je suis toujours objectif, comme mec, c’est bien connu). Efficace, indéniablement. Et cinématographique en diable, simplement. Ce qui devrait suffire à faire son succès.

En re-résumé : On ne va pas bouder son plaisir, non plus, on est face à l’un des meilleurs films français de l’année. Sans blague. T’es relou, des fois.

5 réflexions au sujet de « Un Prophète (je te jure, parfois je vais les chercher loin, mes titres) »

  1. Ouaiiiiiis un pas de plus vers la liberté et contre la censure… J'arrive enfin a voir ta nouvelle bannière : trés sympa ! (même si je suis grave vexé que t'es viré la mienne)(même pas en vrai, ça m'avait pris 3min30 montre en main)

    @ Marine : Sympa la conversation sur 3 blogs en simultané… Mais merci pour l'explication !

  2. ça me donne « gavé » envie d'aller voir le film, dis-moi…

    Et j'aime assez ton nouveau design (même si les rectangles font un peu bizarres, là-bas en haut…)

  3. @ FabulousF. : Je recommence mes expérimentations de bannière, je pense que vous en avez pour un moment mes pauvres loulous…

    @ Marine : merci pour l'éclaircissement. 🙂

    @ Alphonsine : en même temps, si tu ne vas pas le voir, TOI, je comprends plus rien.

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