La Piel Que Habito, Almodóvar troublant

Ce qui est bien, avec Pedro Almodóvar, c’est qu’il est ce qu’il convient d’appeler un auteur. Il a sa patte, comme on dit, ses thèmes de prédilection, ses obsessions, son univers visuel. Qu’il fasse de la comédie ou du thriller, on retrouve une ambiance, une signature Almodóvar. Cette faculté à imposer (et maintenir) une atmosphère reconnaissable de film en film, tout en s’aventurant dans une grande variété de thématiques et de milieux, font du cinéaste espagnol, depuis plus de deux décennies, une référence. Le cinéaste vivant le plus talentueux, entend-on souvent. Qu’en dire ?

Bon, déjà, que comme à chaque fois que tout le monde se prosterne devant un auteur, qu’il soit cinéaste, écrivain ou compositeur, c’est suspect. C’est agaçant, à la fin, ces gens dont on n’a pas le droit de dire que c’est nul à ch’. Mais Almodóvar, du moins à mes yeux, n’appartient pas à cette catégorie, puisque très subjectivement, j’ai apprécié la plupart de ses films. Il réussit donc à m’intéresser au-delà de son aura grandissante de dieu vivant du cinéma. Mais alors que la plupart des gens, dans un élan de « c’était mieux avant », préfèrent unanimement la première partie de la carrière d’Almodóvar (les années 80 et leurs Femmes au bord de la crise de nerfs, Kika et autres La loi du désir), j’ai plutôt tendance à préférer sa période récente (ces dix dernières années, avec leurs Tout sur ma mère, Volver, La Mauvaise Education). Moins foutraque, probablement moins haut en couleur et moins charmant qu’avant, Almodóvar s’est probablement un peu « embourgeoisé » avec le temps, délivrant des oeuvres plus sombres, moins bruyantes, moins joyeuses. 
Et c’est justement ça qui est fascinant : comme s’il se bonifiait avec le temps, Almodóvar a gagné en maîtrise de la narration, en qualité de la photographie, en beauté plastique… sans rien renier de ce qui fait son identité : cette hystérie plus ou moins fantasmée de la movida, ces thématiques transgenres, ces drames derrière l’extravagance, ces petites et grandes infamies derrière les personnages les plus lumineux…

Avec La Piel Que Habito, le grand Pedro confirme la veine qu’il creuse inexorablement depuis quelques années : ses personnages positifs (généralement, ses héroïnes) sont confrontés à des turpitudes de plus en plus terribles, de plus en plus glauques, à des personnages de plus en plus sombres, pour finalement s’en sortir, mais à quel prix, et dans quel état… A ce petit jeu, Antonio Banderas (qui a quelques beaux restes) est un « méchant » ambivalent a souhait, et entre à nouveau, 20 ans après Attache-moi, dans la peau d’un fou qui séquestre une femme. Robert Ledgard est bien cela, un fou. Mais un fou nettement plus bourgeois, plus posé, plus maître de lui-même que Ricky, le malheureux fan de porno qu’il campait en 1990. Mais un fou quand même. Un peu comme la filmo d’Almodóvar.

La femme qu’il garde sous clé, Vera, on ne saura pas immédiatement qui elle est, comment elle est arrivée là et pourquoi. Un troisième personnage, Marilia (Marisa Paredes, la cantatrice tragique de Talons Aiguilles), fait office d’employée de maison et, tant bien que mal, de tampon entre Robert et Vera. Surtout pour préserver Robert.

Entre les relations compliquées de ces trois-là et l’histoire, progressivement révélée, qui les a amenés là, la tragédie semble inévitable. Et, comme souvent désormais chez Almodovar, le happy end n’en sera pas vraiment un, ou sera pour le moins teinté de souffrance et de plaies mal cicatrisées. Elena Anaya, personnage qui semble au départ résigné et effacé, presque lisse, incarne avec subtilité une révolte sourde et une humiliation profonde. Sa prestation est l’une des plus intéressantes offertes par Almodóvar à une actrice. ce qui n’est pas peu dire, lorsque l’on sait l’importance des premiers rôles féminins chez le maître.

En dehors d’elle, reste un scénario très « almodovarien » (on voit assez vite venir le « twist »), et un film sombre comme rarement, qui hante durant plusieurs jours après projection.

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