Musique et crises conjugales

L’autre soir, avec L’Homme, on s’est grave engueulés parce qu’il n’était pas d’accord avec moi au sujet de la manière dont la musique se consomme. C’était presque aussi terrible que le jour où je lui ai dit que je pouvais pas trop blairer Beyoncé. Il faut dire qu’il me porte en haute estime intellectuelle (le pauvre), et qu’il était du coup particulièrement choqué de découvrir que j’étais une grosse dinde superficielle. J’avais pourtant essayé de l’éclairer auparavant sur cet état de fait… Mais tout a été révélé au grand jour lorsqu’il s’est rendu compte que je n’étais pas capable de reconnaître So in love with you de Texas dès les premières mesures.

Pour te situer un peu le contexte, depuis qu’on s’est rencontrés, L’Homme et moi faisons l’objet d’une comparaison régulière et assez vexante avec un couple de série télé : apparemment, nous ressemblons beaucoup à Cameron Tucker et Mitchell Pritchett dans Modern Family (si tu ne regardes toujours pas Modern Family, il faut t’y mettre, by the way). Evidemment, nous sommes très préoccupés par l’image visuelle que nous renvoyons (nous sommes gays, après tout) : Cameron et Mitchell sont assortis, certes, mais d’une façon étrange. Nous aussi sommes à peu près aussi assortis qu’un lapin et une paire de lunettes. Sur le papier, c’est assez peu compréhensible, mais en fait c’est super.
Là où c’est très vexant, c’est qu’en plus de suggérer que nous sommes respectivement roux et obèse (ce qui n’est PAS le cas, bordel), cette comparaison sournoise se fait au niveau de nos personnalités. L’un serait apparemment aussi coincé, arrogant et bourgeois que l’autre serait enthousiaste, artiste et diva. N’importe quoi.
Sauf qu’en fait, quand il a compris que j’étais tout à fait capable de confondre une chanson de John Mayer avec une chanson de Ronan Keating (vu que je ne connais que les singles des artistes auxquels je ne m’intéresse pas) (et pratiquement que les singles récents des artistes auxquels je ne m’intéresse qu’à moitié) (genre Texas), ça a été la crise…
Il a compris que je consommais la musique comme le font les gens qui achètent des CD singles au supermarché : sans passion ni prétention à aller plus loin que les livraisons destinées aux robinets musicaux.  C’en fut trop pour lui.
Au-delà des daubes commerciales diffusées à la radio et à la télé, finalement ma culture musicale ressemble beaucoup à celle d’une grand-mère qui vivrait sans radio et sans télé en Lozère. Alors que j’ai la télé, la radio, le ouèbe et toute la scène parisienne à portée de main. Oui, c’est moche. Mais c’est comme ça que je fonctionne. Pour ma défense, de ce côté-ci de l’Atlantique, il faut vraiment être fan de John Mayer pour connaître sa discographie. Je veux dire, chez nous, qu’est-il de plus qu’un vague people qui a fricoté pendant un temps avec Jennifer Aniston ?
Euh, Michael Bublé ?
D’ailleurs, ce n’est pas parce que je me limite à consommer/aimer ce qui parvient jusqu’à moi grâce aux médias mainstream que je suis complètement passif dans ma consommation de musique : j’ai, contrairement à beaucoup de gens que je connais, une assez bonne mémoire des nullités pop qui ont cartonné à telle ou telle époque donnée. Je les ai enregistrées et traitées dans mon disque dur interne (j’ai une vie intérieure très riche). Quand je dis que je m’intéresse aux charts et aux cérémonies débiles de récompenses musicales, ce n’est pas pour déconner : ce sont des informations dont j’aime encombrer ma mémoire.
Mais alors, reconnaître les premières mesures de So in love with you alors que je ne me suis (vaguement) intéressé à Texas qu’à partir de Black Eyed Boy (1997), c’est bien plus compliqué. Et NON, quand un artiste ou un groupe sort une chanson que j’aime bien, je ne me plonge pas dans sa discographie des quinze années précédentes : je m’en fous. Je ne vis pas avec les morts, et je ne vis pas avec les catacombes de la carrière musicale de Sharleen Spiteri. Si la chanson du moment est bien, tant mieux. Si elle est super, je vais éventuellement m’intéresser à l’album dont elle est extraite. Mais prétendre se jeter dans les albums de Texas du début des années 90 juste parce que j’aime bien Summer Son, bah… nan, en fait. C’est un peu pour cela que je n’ai jamais écouté un album de Nirvana : ça n’est pas mon actualité, ni mon époque. Je ne nie pas l’impact de Nirvana sur la pop culture contemporaine, mais je trouve que s’autoproclamer fan d’un groupe dont l’heure de gloire est survenue lorsque j’avais huit ans et que je n’écoutais que des cassettes de Winnie L’Ourson, ça a un côté poseur/prétention journalistique. Alors je me limite aux singles qui sont parvenus jusqu’à moi. La démarche active de me prendre pour une encyclopédie de Nirvana et de me substituer aux fans qui ont connu et aimé le groupe « en vrai » (les trentenaires d’aujourd’hui), ce n’est tout simplement pas naturel pour moi.
Cela doit être hérité de l’époque où la musique n’était pas aussi hyper-accessible (et surtout pas aussi gratuite) qu’aujourd’hui. Je n’ai pas encore intégré les nouvelles pratiques de consommation de la musique : je ne fais qu’effleurer les Deezer et autres Spotify, et globalement j’achète ce que j’écoute ; pour moi, il n’y a pas grand intérêt à fouiller dans le passé de quelque chose qu’on aime bien aujourd’hui. Je veux dire, sérieusement, aimer les Red Hot Chili Peppers en 2011 impose-t-il de se plonger dans leur discographie des années 80 ? Pour moi, non. Le groupe a changé depuis cette époque, le son n’est plus le même, l’écriture a muri, les succès commerciaux sont passés par là et ont peu à peu « formaté » le groupe dans son statut de machine à stades. Pour moi, les Red Hot, c’est Californication and next, et éventuellement les vagues singles précédents parvenus jusqu’à nous (Under The Bridge, My Friends). Le reste, c’est pour les fans. Alors écouter les mélodies underground qu’ils pondaient dans les années 80, qui ne m’évoquent rien et que je n’arrive pas à retenir, j’ai juste pas envie. Se plonger dans la discographie entière d’un artiste, en aimant (ou du moins en prenant la peine de connaître) indifféremment, toutes ses périodes, ses chansons même les plus obscures, c’est une démarche de fan. Pas la démarche de quelqu’un qui prend ce qui vient à lui, qui garde ce qu’il aime et qui se fout du reste. Je connais toute la discographie de quelques artistes, mais c’est parce que ma relation à ces artistes est particulière : je suis, dans la mesure où je suis capable de me passionner pour un truc, un fan ; et cela ne signifie nullement que toutes leurs chansons sont des tubes ni que tous leurs albums sont excellents. Cela veut dire qu’en toute mauvaise foi, je les ai choisis et je les suis, même lorsqu’ils me déçoivent, même lorsque ce qu’ils font est nul.
Ceci n’est pas une couverture d’album de Natasha Bedingfield
Alors nan, un obscur titre logé au fond du deuxième album d’Avril Lavigne (une fille que j’aime bien mais qui ne m’a jamais transcendé au point de faire la démarche d’acheter un billet de concert, par exemple), je ne le reconnais juste pas. Et sa voix ? Non plus. Sauf tic de voix hyper reconnaissable, dans la plupart de ses chansons, une Avril Lavigne pourrait aussi bien être une Michelle Branch ou une Sarah Bareilles, ou toute autre artiste pop-rock-folk issue du retour en grâce du rock dans les années 2000 : interchangeables tant qu’elles n’ont pas un tube un peu distinctif. Oui, tant que je ne suis pas fan, j’aime les titres que j’entends, pas les albums. Je sais bien que ce n’est pour ça que les singles existent : ils servent seulement de tête de gondole, d’objet promo pour te pousser à acheter l’album. Mais moi, chéri(e), ton album, tant que tu ne m’as pas suffisamment intéressé, je m’en fous. Je ne prends pas ton single comme un objet promo : je le prends comme il vient. et il a intérêt à être bon. Un mauvais single de Mariah Carey fera que je n’achèterai pas son album. Je ne suis pas assez fan de la dinde (surtout depuis qu’elle est devenue une espèce de grosse version vulgaire  et vieille de Beyoncé) pour acheter/écouter son album à chaque fois. Les albums c’est long et c’est cher. Intéresse-moi d’abord, je m’intéresserai à toi après. En tant qu’artiste, tu as généralement trois ou quatre singles sous le coude (et de préférence le premier) pour me pousser à m’intéresser à ton album. Et peut-être, à long terme, à toi. A l’heure où l’on est abreuvé de toutes parts, où l’industrie produit des milliers de titres chaque semaine, où tous mes cercles sociaux me proposent du titre au kilomètre, ce n’est certainement pas à moi de me plonger dans tous les vieux disques des artistes : c’est à eux d’avoir su arriver jusqu’à moi. Parce qu’ils sont dans l’air du temps et ont une maison de disque ou un partenaire média qui les soutiennent, ou juste parce qu’ils sont bons (quelle importance ?). Je ne parle pas en tant que journaliste ou que mélomane : je ne suis probablement aucun des deux. Je parle en tant que consommateur. Car je ne prétends pas être autre chose. J’ai besoin de recommandation, d’exposition, voire de matraquage. Quitte à m’en plaindre.
C’est la personnalité d’un artiste, ou alors sa capacité à se renouveler et à surprendre le grand public à chaque nouveau single sans le lasser, qui va faire que je m’intéresse vraiment à lui/elle. Au début, par exemple, je me foutais royalement de Rihanna. C’est son stakhanovisme, son excellent flair commercial, son étonnante capacité à toujours frapper juste en termes de singles, qui fait qu’à un moment, je finis par la remarquer, et par éventuellement m’intéresser à sa discographie. Mais pas au point d’aller écouter Music of the sun, album sorti à une époque où elle ne m’intéressait absolument pas.
Et si cela fait de moi une grosse volaille consumériste et superficielle, tant pis. Je ne me force pas à écouter d’anciens albums dont je me tape complètement juste pour avoir l’impression d’avoir une culture musicale digne d’un jeu télé. Navré, hein.
Du coup, quand il a eu fini d’enregistrer ces informations, L’Homme s’est mis à fulminer et à courir sur place tellement il était énervé. Si je n’avais pas eu ses consoles branchées à ma télé et ma connexion à Internet, je crois qu’il serait allé dormir chez sa mère.

6 réflexions au sujet de « Musique et crises conjugales »

  1. Moi je trouve ça sensé, j'ai un peu la même démarche (une musique doit parvenir jusqu'à moi et m'intéresser suffisamment pour que je m'y intéresse) sauf que nous n'avons pas du tout les mêmes canaux.

  2. Et ben la température monte sous 17m2! l'essentiel c'est de pouvoir partager un dénominateur commun, non? Mon homme à moi aime le métal et je le laisse mettre rammstein une fois par mois. Ca ne m’empêche pas de lui trouver une culture musicale intéressante car différente de la mienne. Et en plus a force il arrive à reconnaitre une chanson de kylie minogue, et ça c'est pas rien.
    Bisous à vous deux
    ps: vous êtes géniaux comme vous êtes, et ça vaut tout;)

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