Débattons avec Cynthia Nixon

Il y a quelques jours, Cynthia Nixon (principalement connue en tant que Miranda Hobbes dans Sex and the City), lançait un pavé dans la mare des milieux militants LGBT qui se battent pour l’égalité, en déclarant qu’elle avait choisi l’homosexualité. L’amie Cynthia vit en couple avec une femme depuis quelques années, après avoir eu précédemment une vie sentimentale majoritairement hétérosexuelle, et en faisant cette déclaration, elle a un peu agacé plein de gens qui, notamment aux Etats-Unis, tentent de faire évoluer les mentalités et les droits en reposant une partie de leur argumentation sur l’idée que l’homosexualité n’est pas un choix.

I gave a speech recently, an empowerment speech to a gay audience, and it included the line « I’ve been straight and I’ve been gay, and gay is better. » And they tried to get me to change it, because they said it implies that homosexuality can be a choice. And for me, it is a choice. I understand that for many people it’s not, but for me it’s a choice, and you don’t get to define my gayness for me.

Du coup, la Cynthia s’est faite tancer par une partie de la blogosphère, qui estime qu’elle est plutôt bisexuelle et qu’elle a surtout fini par choisir une partenaire, pas une orientation sexuelle, et qu’elle ferait bien de fermer sa gueule sinon elle va avoir des problèmes et fais gaffe on sait où t’habites. Bon, alors déjà, bisexuelle ou pas, je vois pas où est le problème : ça la rend moins légitime ? Avoir eu une vie sexuelle avec les deux sexes serait, paradoxalement, un obstacle à pouvoir s’exprimer sur cette épineuse question du choix ? On traite souvent les bisexuels d’obsédés du cul un peu curieux qui ne savent pas choisir, probablement parce que cela heurte nos limites, nos habitudes solidement ancrées qui veulent qu’on choisisse un camp et qu’on y reste parce qu’il nous « définit ». Et c’est vrai, en un sens. Je crois que la sexualité (ne pas confondre avec le sexe, hein) prend tellement de place dans ma vie que cela contribue vachement à me définir. Même si je suis mal à l’aise à l’idée qu’on me définisse avant tout par cela. Mais je me sens probablement mieux défini par « mon camp » que si je n’avais « pas choisi » entre les hommes et les femmes.
You were born this way, baby
Ce qui gêne tout le monde dans la déclaration de Cynthia Nixon, c’est qu’elle va à l’encontre d’une grande partie du mouvement LGBT de ces dernières années, qui négocie l’égalité au compte-goutte avec la sphère politique en se basant sur l’idée que les gays n’ont pas choisi leur orientation sexuelle, et qu’à ce titre, c’est injuste de leur faire « payer » cette orientation qu’ils n’ont pas choisie en les privant de certains droits auxquels tous les autres peuvent prétendre (adopter, se marier). Si on résume ce point de vue, les homosexuels seraient « victimes » d’une orientation, comme d’autres sont victimes d’un handicap moteur ou du syndrome de Down, et c’est vraiment pas gentil de ne pas leur donner les mêmes droits qu’à tout le monde. Ce qui n’est probablement pas faux, hein.
Mais qu’en serait-il si nous avions choisi ? Alors quoi ? Nous serions fautifs, donc ne mériterions pas les mêmes droits que les autres citoyens ? Ce que révèle la position de Cynthia Nixon, c’est que l’argument de l’orientation sexuelle non choisie, tel qu’il est utilisé et mis en avant par une partie des militants LGBT pour « négocier » avec des hommes politiques et autres lobbys pas forcément hyper open, est finalement une concession faite aux homophobes. Du genre « Bon ok, les gars, c’est vrai que l’homosexualité, c’est moins bien que l’hétérosexualité, mais quand même, c’est pas de notre faute si on est gays, alors accordez-nous l’égalité, quoi, soyez cools ». Sous-entendu : « Du coup, si l’homosexualité était un choix, on comprendrait que vous nous refusiez l’égalité des droits, vu qu’on aurait choisi l’orientation la « moins bonne » au lieu de l’orientation sexuelle la plus valable, mais là, franchement, on est des victimes, quoi ».
Ah. Mais toi, ça te ferait pas chier qu’on te dise que tu es « victime » de ta sexualité ? Ne préfères-tu pas te dire que le hasard, ou peut-être la somme de tes expériences, de tes goûts et de ta personnalité, t’a fait hétérosexuel ou homosexuel ? Je me rends compte que j’ai moi-même tendance à penser mon orientation sexuelle comme un « non-choix », ce qui est, par exemple, la seule manière de rendre la situation compréhensible et acceptable pour mes parents. Mais c’est, au final, une concession que je leur fais, quand bien même j’en suis en partie convaincu. Ce faisant, je me justifie plus que je ne m’assume.
Cette position du « non choix » est en fait sournoise : elle place l’homosexualité dans une posture de faute, dans le rôle d’une orientation sexuelle moins bien que l’hétérosexualité, dont il faudrait s’excuser si on la choisissais car ce serait un moins bon choix que l’hétérosexualité. C’est presque un piège, qui permet à ceux qui, un jour, daigneront, que dis-je condescendront à accorder des droits égaux aux couples hétérosexuels et homosexuels, de se permettre de regarder ces derniers de haut, avec une pointe de condescendance, en gardant en tête l’idée que ce sont les hétéros qui ont raison et que, dans leur grande mansuétude d’orientation sexuelle majoritaire, ils auront quand même (qu’est-ce qu’ils sont sympas) consenti à accorder aux dépravés malheureux handicapés du cul l’égalité des droits.
Personnellement, comme je l’ai dit il y a quatre lignes (oui, je radote), je ne pense pas avoir choisi mon orientation sexuelle. Elle s’est, tranquillement, imposée à moi, et je n’ai rien fait pour la refouler ou l’empêcher de s’exprimer, du moins pour moi-même, dès que j’en ai été conscient. Mais si j’avais choisi d’être gay, alors quoi ? Ce serait « de ma faute » ? On pourrait me le reprocher ? Et même sans l’avoir choisi au départ, est-ce que, vraiment, je n’ai fait aucun choix ? Je veux dire, évidemment, on ne choisit pas, mais on fait quand même un choix à partir de là : cacher sa sexualité (à soi-même, aux autres) ou la vivre. Rester conforme au « modèle » social dominant et malheureux, ou prendre le risque de s’assumer et d’essuyer le rejet. Déjà, ce choix-là, il a fallu que je le fasse. Car être gay, ce n’est pas seulement prendre conscience, un beau jour, d’une inclination vers le même sexe. C’est aussi faire des choix. Plein de choix.
De même, peut-on vraiment dire qu’on ne choisit pas ses goûts ? Je veux dire, par exemple, j’adore les épinards. Bah tu sais quoi, quand j’étais petit je rechignais un peu à en manger. Je crois que j’avais l’impression spontanée que c’était un « goût », une envie que je n’étais pas supposé avoir (beaucoup d’enfants détestent les épinards) (du coup, ça colle une pression sociale à ceux qui aiment ça). Mais en fait, j’aime beaucoup ça. Probablement parce que nos goûts, ce qu’on aime, ce qu’on n’aime pas, sont aussi, un peu, un choix. Pas un choix bête et méchant qu’on fait un jour et une bonne fois pour toutes, mais le résultat de nos expériences, de nos ratés, de nos rencontres, et de nos changements d’avis.  En fait, j’ai fini par « choisir » de donner une chance aux épinards, et de me laisser aller à apprécier leur goût. Quelque part, j’ai choisi. Parce que ma tête et mes papilles étaient prêts, parce que j’avais envie de me dicter un peu plus ce que j’aimais. J’ai tendance à croire que, potentiellement, nous pouvons tous être complètement retournés, changés. Que ce soit pour l’orientation sexuelle ou le reste. Cela dépend surtout de nos blocages sociaux. Je veux dire, si tu es complètement bloqué à l’idée que tu pourrais un jour être attiré(e) par une fille, l’idée aura peut-être plus de mal à faire son chemin dans ton esprit lorsque tu rencontreras une superbe blonde qui te subjuguera suffisamment pour remettre en question ce que tu croyais, jusqu’alors, être toi. Si tu n’es pas prêt à te rendre compte que le goût des salsifis, c’est pas si horrible, tu as peu de chances d’aimer ça un jour; il faudra bien t’ouvrir un peu pour tenter le coup, mais le potentiel à aimer ça, tu l’as déjà.
Toujours est-il que lorsque je refuse de manger un morceau de pastèque, par exemple, je me dis que je n’ai pas choisi de ne pas aimer ça. Mais en même temps, je choisis de continuer à ne pas aimer ça, de ne pas donner une nouvelle chance à la pastèque parce que c’est dégueu. On ne choisit pas, mais on choisit quand même. Je n’ai pas choisi d’être homosexuel, mais j’ai choisi d’être heureux. Je n’ai pas choisi ma sexualité, mais j’ai choisi de la vivre. Je ne trouve pas ma sexualité meilleure qu’une autre, mais je n’en changerais pas même si j’en avais la possibilité. I like boys, et je les choisis sans hésiter. Et franchement, ça me ferait bien chier qu’on vienne me dire que mon choix est moins valable que celui de mon voisin.
Du coup, même si je ne comprends pas tout du parcours bisexuel de Cynthia Nixon, j’ai assez envie de dire que je crois qu’elle a raison. Même si j’en ai fait une métaphore alimentaire chelou.

5 réflexions au sujet de « Débattons avec Cynthia Nixon »

  1. J'écris parce que mon commentaire est pré-qualifié de pertinent, pour dire non pas que je pense que tu as raison, mais que tu as raison.

    Sauf que les pastèques c'est délicieux, d'autant plus que c'est rose.

    Sinon, j'aime bien ce que tu fais.

    Bises à Cynthia!

  2. J'avais fais le choix de ne pas aimer les pastèques mais, depuis et l'âge aidant, j'apprécie les pastèques 😉 Plus sérieusement, je comprends le cheminement et le raisonnement de Cynthia et j'apprécie à sa juste valeur ton exposé ici. La normalisation de la pensée me gonfle. En gros, pour paraphraser Maylala : je pense que tu as raison.

  3. Le mieux c'est de remplacer « gay » par « roux ». Ca colle pas mal avec ta notion de choix, on peut être né roux, mais choisir de se faire chier à se teindre les cheveux pour le cacher, ou même être brun et se teindre en roux parce qu'on aime bien.

    Par contre à partir des réactions que tu décris, les militants LGBT semblent plutôt faire le rapprochement « gay/drogué » et d'en vouloir à Cynthia Nixon parce qu'elle dit qu'elle aime se droguer parce que c'est cool, alors que'ils disent plutôt « merde, on est drogués parce qu'on n'a pas le choix, c'est pas de notre faute c'est l'addiction ».

    Maintenant, chacun son ressenti, mais j'aimerais pas être à leur place, s'en vouloir constamment d'être ce qu'on est ça doit être chiant.

  4. @Maylala : Merci, et bienvenue ! 🙂

    @Ma vie intrépide : La pastèque, c'est surtout un traumatisme de jeunesse (j'en ai bouffé tous les jours à tous les repas pendant un été entier).

    @Christophe : Cela rejoint l'idée, tout aussi stupide, qu'on choisirait d'être gay parce que c'est « à la mode ». Si Cynthia Nixon a raisonné comme ça en « choisissant » son orientation sexuelle, elle est libre de l'affirmer mais je pense qu'il y a plus que ça, derrière. Je veux dire, si on prend l'exemple d'un garçon, se mettre à aimer sucer des b**** juste parce qu'on perçoit ça comme étant « branché », j'ai un peu de mal à le concevoir. Il faut quand même une attirance, une inclination préalable, non ?

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