Pourquoi Rihanna qui se remet avec Chris Brown, ça nous dérange

 

Mes pavés de bœuf à la sauce au poivre… Depuis quelques jours, le web s’enflamme à l’idée de revoir Rihanna fricoter avec Chris Brown, le nouveau Usher sachant mêler dance et street credibility, qui lui a accessoirement latté la gueule en 2009, la poussant dans sa première vraie période de dépression pause musicale et médiatique, entre février et octobre de cette année-là. Et c’est vrai que, niveau image et bon goût, ça laisse perplexe. Retournés en studio ensemble pour enregistrer une nouvelle version du titre Birthday Cake, les deux ex-tourtereaux laissent enfler les rumeurs de rabibochage, comme si leur baston de 2009 n’avait été qu’une vague engueulade qui ne se serait pas terminée au commissariat…

A l’époque, il semblait pratiquement acquis qu’après un incident pareil, la carrière de Chris Brown ne s’en relèverait pas. Les accès de violence, a fortiori conjugale, n’ont jamais rendu plus populaire, y compris dans les milieux à la virilité très exacerbée, comme ce peut être le cas dans la sphère hip-hop. Taper sur sa copine, dans un contexte suffisamment flou et peu expliqué (au nom de l’instruction judiciaire et de la vie privée) pour qu’on en vienne à imaginer que ce n’était pas la première fois, voila qui allait nous propulser le jeunot au purgatoire des célébrités qui, faute de carrière florissante, meublent leur actualité médiatique avec leur casier judiciaire et leurs déboires personnels. Ce qui est non seulement triste mais également très compliqué à mener, comme carrière : on ne reconnaît pas assez le mérite des épaves du showbizz qui réussissent à tenir ce rythme effréné drogue-prison-alcool-bagarres-obésité-divorces-baffes-rechutes pendant des années sans claquer. Chris Brown avait-il l’étoffe d’un David Hasselhoff ou d’une Lindsay Lohan ?
En conséquence plus ou moins directe de l’incident (sur-médiatisé avec beaucoup de bon goût), l’album suivant du gentil mais violent Chris, Graffiti, a fait un petit flop / un gros ploc dans les charts mondiaux (et surtout américains, puisque c’est surtout aux Etats-Unis, au final, que ses albums se vendent par caisses). Précédemment dans Desperate Housewives, le fait d’avoir grave tapé sur sa meuf lui a également valu un boycott des radios, une suspension des communications publicitaires autour de lui par sa maison de disques, un silence médiatique peu commun et probablement une vague dépression à l’idée de sortir un nouvel album que l’Amérique entière attendrait avec un couteau entre les dents. Rappelons que Chris Brown n’avait que 19 ans lorsqu’il a cogné Rihanna, ce qui n’est pas une excuse mais laisse supposer qu’il a dû encaisser de gros trucs pour son âge. Pourtant, la critique s’est refusée à le descendre de manière unanime, et le garçon a même reçu 3 nominations aux Grammy Awards 2011 pour Graffiti. Bon, il n’en a obtenu aucun, mais n’empêche, cela soulevait la gênante question du syndrome Bertrand Cantat. Alias : « bon ok, le mec il a marave la tronche de sa copine, mais bon, quand même il a trop de talent, hein, on peut pas le nier »…
Il faut dire que l’ami Chris Brown occupe un créneau laissé plus ou moins inoccupé par Justin Timberlake depuis 2007 : le gars qui fait du R’n’B ET qui sait danser ET qui a une voix suffisamment mélodieuse pour que grâce à lui les rappeurs ne soient pas toujours obligés de faire des featurings avec Keri Hilson des chanteuses pour rendre audibles les refrains de leurs lead singles. Bref, Chris Brown est aussi indispensable au hip-hop actuel qu’un Usher ou un Ne-Yo (avec lequel je le confonds toujours, surtout depuis que Rihanna – encore elle – a fait un duo avec lui).
Du coup, cela n’a pas pris longtemps avant que Chris Brown ne revienne en odeur de sainteté avec les médias U.S. et que le public ne lui pardonne : l’album F.A.M.E sorti en 2011 a fait un énorme carton, Grammy Award 2012 du meilleur album R’n’B à la clé, et deux des meilleurs earworms dansants de ces derniers mois. De ce côté-ci de l’Atlantique, on fait mine d’être choqués, alors qu’en vrai, on attendait tous avec une impatience malsaine que Noir désir refasse un album, alors…
Le Chris est donc redevenu fréquentable, moins de deux ans après avoir mis sa race à la jeune Rihanna.
De l’autre côté de cette épineuse équation, nous avons la seule plus grande célébrité de La Barbade, ressortie grandie de toute cette histoire, sans heurts commerciaux à signaler. Certes, son album Rated R, qui sentait bon le SM et la dépression post-traumatique, n’a pas été un gros carton, mais elle en a extrait un nombre raisonnable de singles et a pu traverser tranquillement la fin de l’année 2009 et le premier semestre 2010 avec lui. L’affaire Chris Brown lui aura également permis, involontairement, de faire une salutaire pause dans son marathon de sortie d’albums et de singles (Rihanna absente des médias pendant presque six mois en 2009, du jamais vu depuis…). Enfin, son rôle de victime de l’histoire lui aura permis de resserrer les rangs autour d’elle : fans, collaborateurs, mentors. Jay-Z aurait même déclaré à l’époque que Chris Brown était « un homme mort ». C’est pas qu’on a cru que le Chris allait se faire buter à la sortie d’une boîte de nuit façon Tupac Shakur, mais pas loin.
Du coup aujourd’hui, on ne comprend pas trop ce qui se passe…

Re-travailler avec Chris Brown, voire se remettre à lui faire des papouilles, c’est une démarche étrange. Pas tant parce que ça sonne un peu syndrome de la femme battue (la meuf un peu faible qui reste, parce qu’elle croit que le mec l’aime même s’il la frappe) que parce que ça ressemble à une grosse manoeuvre bien grossière et bien vulgaire pour faire parler de soi (d’ailleurs, je suis bien con d’en parler). Après avoir clairement bénéficié du soutien de ses proches et de sa communauté de fans dans l’épreuve qu’elle a traversé, Rihanna a l’air de faire un gros doigt d’honneur à tout le monde pour affirmer son indépendance d’esprit. On savait déjà depuis quelques mois qu’elle était passée à autre chose, qu’elle l’avait revu, et que ni elle ni Chris Brown ne voulaient plus entendre parler de cette histoire… Mais là, c’est de la provoc’, non ?
Il y a aussi, évidemment, cet autre argument qui veut que Rihanna soit un role model pour un tas de jeunes filles à travers le monde, et qu’en osant le retour de flammes avec Chris Brown, elle leur envoie un message assez terrible. En gros « si tu te fais taper dessus par le gars, c’est pas si grave : que ça ne t’interdise pas de te remettre avec lui un jour, lorsque vous aurez pris du recul »… Euh ouais. En même temps, je comprends que la nénette n’ait pas forcément eu envie de passer sa vie à être la porte-parole de la cause des femmes battues : en imaginant que l’incident avec Chris Brown soit isolé, elle ne se perçoit peut-être tout simplement pas comme une femme battue. Elle se perçoit peut-être juste comme une fille normale qui, un jour, en est venue aux mains avec son mec. Ce qui n’est pas tout à fait pareil, quoique guère plus sain.
Mais c’est justement là que l’indignation générale autour des retrouvailles du couple Rihanna / Brown me questionne : qui a dit que les filles sont toujours et seulement des victimes ? Que Rihanna soit moins forte que Chris Brown, certes. Qu’elle soit victime de ses coups, certes. Que la justice la considère comme une victime au regard des dommages corporels subis, certes. Mais n’a-t-elle pas rendu les coups que son mec lui donnait ? Le garçon est-il par essence menaçant, dominateur ? N’y a-t-il que les garçons qui frappent ?
Ce que j’essaye de dire (très maladroitement, au risque de me faire troller par l’un des huit lecteurs qui tomberont ici par hasard), c’est que dans une perspective égalitariste, ce n’est pas parce qu’il est un homme et que Rihanna est une femme que le chanteur a été condamné par la justice : c’est parce que c’est lui qui a déclenché l’incident, et lui qui a causé le plus de dommages. Un peu comme si deux hommes se battaient : celui qui est en tort est celui qui a déclenché les hostilités et blessé l’autre, pas celui qui est le plus viril. La justice, de notre point de vue, devrait consister à regarder les deux parties comme des égaux, pas comme un homme forcément oppresseur face à une femme forcément sans défense. Quand des gars comme Kid Rock et Tommy Lee se mettent sur la gueule pour les beaux seins yeux de Pamela Anderson, qui s’étonnerait de les voir, quelques années plus tard, faire fi des querelles du passé et se marrer ensemble comme larrons en foire à une soirée des American Music Awards ?
Mais lorsqu’il s’agit d’un homme et d’une femme, une perception différente se fait jour, et des siècles de domination masculine nous amènent à considérer que Rihanna, forcément, est une faible victime sous l’emprise psychologique de son bourreau. Et si, tout simplement, elle se considérait comme aussi « bonhomme » que lui, et aussi apte que lui à mettre des beignes pour se défendre ? Et si elle ne se considérait pas comme plus faible que lui ? Et si, bardée de gardes du corps, elle n’avait tout simplement pas peur ?
Si Rihanna nous dérange en se rapprochant de nouveau de Chris Brown, c’est avant tout, à mon sens, parce qu’elle nous envoie à la figure qu’elle maîtrise la situation. Ou qu’elle croit la maîtriser. Alors que nous, à sa place, on n’y croirait pas du tout.

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