Joli Week-end triste

Mes dos de cabillaud sans arête, il existe une branche du cinéma indépendant, notamment anglo-saxon, qui suscite à la fois l’attrait et la méfiance du quidam amateur d’acteurs nus et bien foutus de films de genre et de produits culturels l’aidant à se construire un semblant d’identité culturelle gay. J’ai nommé le film gay. Pas le porno, hein. Nan, le vrai film avec un scénario et des vrais acteurs. Une vraie catégorie pour les garçons sensibles qui manquent de référents culturels romantiques ou juste de personnages un peu « inspirationnels » dans le cinéma grand public. Ce sont souvent de très mauvais films, en fin de compte, mais faute de grives on mange des merles, comme disait l’autre.

Dans ta Fnac ou ton Virgin Megastore, le rayon de ces films est un peu difficile à trouver, coincé quelque part entre les fictions animées érotiques japonaises et les documentaires néo-féministes lesbiens moldaves. Les distributeurs sont assez souvent les mêmes (Adventice, Optimale, Outplay), et les jaquettes appartiennent généralement à une de ces deux catégories : mecs canons dans des postures plus ou moins explicites pour appâter le chaland et lui laisser entendre qu’il y a du gossbô et du cul dans cette « comédie jouissive hors des sentiers battus » (car après tout, ce qui distingue un film homosexuel d’un film lambda, c’est la sexualité), ou une illustration beaucoup plus évasive ou torturée, pour suggérer la dramatique histoire d’un adolescent ou d’un jeune adulte rejeté par son entourage ou mis en danger par sa sexualité… Bref, deux partis pris qui peuvent être intéressants sur deux ou trois films bien faits, mais qui deviennent carrément chiants lorsqu’ils sont systématiquement utilisés dans des films bof bof. La plupart du temps, ces films sont l’œuvre de jeunes réalisateurs gays, qui n’ont pas trop de budget et pas trop d’acteurs pros sous la main, et ça se voit. On pourrait imaginer qu’ils compenseraient par un sens du dialogue, un scénario béton ou une direction d’acteurs magnifique, mais pareil : ce n’est quasiment jamais le cas.
Du coup, après quelques déceptions engendrées par des DVDs achetés (à prix d’or) (oui, parce que, accessoirement, ces films coûtent un bras, en fin de chaîne, à leurs -rares – spectateurs) suite à la lecture de critiques dithyrambiques sur les sites spécialisés et autres rubriques ciné de Têtu qui me promettaient un « film culte », une « émotion brute » ou une « performance magistrale », je suis devenu un peu méfiant.
Ouais, je sais, écouter les critiques, à la base, c’est moche. Mais bon, à 29,90 euros le DVD, c’est rassurant d’avoir un avis positif avant. Et là, dans le cas de Weekend, le film d’Andrew Haigh, il y avait un détail intéressant : outre le fait que le film bénéficie d’une sortie en salles françaises (et pas seulement dans le cadre d’un festival de ciné gay ou, comme plus souvent encore, d’une sortie direct-to-DVD), il n’a pas intéressé que les critiques de la presse gay. D’autres publications lui ont accordé un regard, généralement bienveillant, et c’est un point positif : cela laisse entendre qu’on est en présence d’un « vrai » film, avec une vraie réalisation, une production qui soutient sa sortie en salles, et un petit quelque chose qui est supposé rendre le film assez universel pour le sortir du circuit de diffusion 100% pédé habituel. Gay mais capable de parler aux autres.
Le pitch : deux mecs (Tom Cullen, Chris New) qui se rencontrent en boîte gay un vendredi soir et couchent ensemble ; l’un d’eux s’en va, pour de bon, le dimanche. Entretemps, ils ont moins de deux jours pour faire connaissance, même si cela ne sert à rien et que ça ne peut que faire mal à la fin.
Le film ne réussit pas à éviter l’un des écueils du cinéma d’auteur : il est très bavard. Les deux garçons causent beaucoup, apprennent à se connaître, se plaisent, à l’évidence, et s’offrent donc cette éphémère relation quelque part entre potes et amants. Au milieu de tout ça, les dialogues et les situations font appel à ce que beaucoup d’entre nous ont vécu un jour ou l’autre : rencontrer quelqu’un, profiter de l’euphorie des premiers instants, ceux où l’on se plaît et où tout est à découvrir, où rien n’a été promis. Les conversations entre les deux acteurs sont très bien écrites et dirigées, en jouant bien de cette sensation qu’on a tous ressentie dans les premières heures d’une rencontre : chez l’autre, tout nous plaît, tout nous intéresse, même ce qui va à l’encontre de nos convictions ou de notre mode de vie ; alors on parle, on cherche, on creuse, on se fout totalement de n’avoir rien ou presque en commun, on essaie, tout en craignant à tout instant de briser la magie qui s’installe à cause d’un mot mal choisi, d’un geste de travers, d’une insistance un peu trop lourde. Mais on essaye quand même. Weekend raconte une histoire déjà connue, et qui résonne forcément en chacun : celle de la rencontre manquée, de l’histoire d’amour condamnée d’avance mais qui, en d’autres circonstances, aurait forcément marché. Du moins le croit-on. C’est Sur la route de Madison, L’homme qui murmurait à l’oreille de chevaux, Dirty Pretty Things, Before Sunrise… Si tu as toi aussi cru tomber amoureux de quelqu’un qui devait disparaître de ta vie deux jours après votre rencontre, le film va forcément te retourner l’estomac et te suivre pendant quelques jours, comme la tristesse de cette occasion manquée et l’espoir un peu con que cela a fait naître en toi.

 

Parallèlement, on est quand même dans un film gay, avec du cul bien sûr, mais rien de graveleux ni d’agressif non plus. J’ai rarement vu des scènes aussi intimes et réalistes, ce qui change des personnages de films gays qui vivent leur sexualité comme dans un film porno ou dans une version gay d’American Pie. Et les questionnements, assez fréquents dans les films gays, autour de la construction identitaire, de l’épanouissement personnel de l’homo lambda dans une société où, jamais, il n’aura l’impression d’être considéré à égalité avec les hétéros, et où tout semble le sommer d’être discret, dans le rang, pas trop follasse mais pas trop indétectable non plus, vierge de toute revendication. Dommage, en revanche, que le cliché de la drogue ne nous soit pas épargné, mais ce n’est pas non plus comme si le regard porté sur les personnages devait être vraiment moralisateur : après tout, ça existe, pas la peine de s’offusquer. Enfin, une très jolie scène de coming out, probablement la mieux écrite du film, ponctue ce joli week-end triste avant de nous recracher à la réalité extérieure. Ah ça, le réalisateur sait ménager les effets du mélo, c’est le moins que l’on puisse dire. C’est probablement la première fois, depuis Brokeback Mountain, que je vois des personnages gays de cinéma qui soient suffisamment tragiques et approfondis psychologiquement pour s’assurer l’attachement du public gay mais aussi l’adhésion d’une audience vraiment plus large.
Pour ne rien gâcher, il y a les acteurs, qui sont très très bien dans leurs rôles respectifs (ils sont tous les deux hétéros dans la vraie vie, ce qui rend d’autant plus étonnantes les scènes hyper intimes qu’ils ont jouées), les dialogues, la mise en scène un peu pédante mais quand même agréable, et cette fin, forcément un peu amère mais lumineuse, aussi. De ces films à cause desquels tu ne sais pas trop, en sortant de la salle, si tu te sens triste ou optimiste. J’avoue que ça m’a plutôt mis un coup au moral, en fait, mais plusieurs heures après l’avoir vu. Je me suis aperçu que j’y repensais alors que j’étais passé à d’autres préoccupations dans ma tête depuis un moment, mais ça m’a un peu hanté l’esprit. Don’t cry because it’s over, smile because it happened, dit le sage anglais. Ce n’est pas la partie la plus agréable de l’expérience, mais après tout, ne va-t-on pas au cinéma, aussi, pour ressentir des trucs et se retrouver face à soi-même de temps en temps ? Le fait que je n’attendais pas grand’chose de ce film a peut-être aidé / altéré ma perception du film (quoi de meilleur que les bonnes surprises ?), mais anyway, je pense que même les fans de ce « genre » de films, avec des attentes de satisfaction assez élevées, peuvent y trouver leur compte.  Diffusé dans deux pauvres Mk2 à Paris, je ne peux que te conseiller de donner à Week-end un peu de l’audience qu’il mérite, en attendant d’entendre parler à nouveau d’Andrew Haigh, de Tom Cullen et de Chris New. Pour une fois qu’un film gay est vraiment bien, dégainons nos cartes UGC.

9 réflexions au sujet de « Joli Week-end triste »

  1. C'est l'un des films qui est sur ma liste à voir. Bon, y a beaucoup moins de demoiselles que je ne le voudrais mais il m'avait l'air pas mal. Du coup je te fais confiance pour la critique. L'avantage, c'est qu'ayant Pink TV dans mon abonnement, j'ai la chance parfois de voir des petits films sympas (mais beaucoup de bouses aussi)

  2. Le film touche à quelque chose d'assez universel malgré son sujet a priori hyper segmentant. Évidemment, mon point de vue n'est pas forcément le plus neutre concernant cette « segmentation », mais je pense vraiment que c'est un film à voir.

  3. Chris New est gay et marié avec son chéri…Tom Cullen est hétéro. C'est vrai que c'est un film super…très touchant, très juste et meme, parfois marrant malgrè la tristesse de la fin du w-e…A voir et revoir !!

    R.

  4. Ah, j'avais lu quelque part qu Chris New était marié, mais du coup j'avais zappé l'existence du mariage pour tous, et j'ai cru qu'il était hétéro.

    L'idée a bien du mal à faire son chemin, tant elle semble loin, en fait.

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