Chroniques sexuelles d’une famille (bobo intello parisienne ouverte d’esprit) d’aujourd’hui

Jean-Marc Barr, c’est un peu la Zahia de ce blog : une égérie, une impulsion, la naissance d’un mythe. Alors évidemment, quand il ressurgit dans l’actualité culturelle, que ce soit sous sa casquette d’acteur ou celle de réalisateur, la curiosité l’emporte, même si depuis Le Grand Bleu Jean-Marc a surtout fait des navets ou des films intellos un peu abscons. C’est étrange, d’ailleurs, de se dire que, des deux acteurs principaux du Grand Bleu, c’est finalement Jean Reno qui est devenu une grosse légume du cinéma hexagonal pratiquement élevé au rang de sex symbol. Mais bon, faire carrière chez Lars Von Trier n’est pas exactement le meilleur moyen de devenir le roi du box office. Ce n’est pas comme si c’était une surprise.

Donc, Jean-Marc Barr est aussi réalisateur. En l’occurrence, co-réalisateur, avec Pascal Arnold, d’un film gentiment provoc’ intitulé Chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui (dans la lignée de Lovers et Too Much Flesh, deux films intello-érotiques libérés qu’ils avaient réalisés au tournant des années 2000). Parce que, bien sûr, le sexe c’est pas trop tabou de nos jours, mais dans le cercle familial c’est carrément l’omerta : parents, enfants, grands parents refusent généralement l’idée que les autres membres de leur famille aient une vie sexuelle, ou du moins n’aspirent pas trop à en causer entre eux. C’est en partie pour cela, au-delà de l’enjeu du jugement, que le coming out est un passage si difficile pour les jeunes LGBT : faire son coming out, c’est amener frontalement le sujet du sexe dans la conversation, c’est parler de ses pratiques, dire ce qu’on fait au pieu, même sans être explicite. C’est suffisant pour que l’interlocuteur imagine, visualise, perçoive l’existence d’une activité sexuelle de son enfant/frère/sœur, etc. comme une réalité concrète, alors que c’était jusqu’à présent une vague réalité nébuleuse. C’est donc assez violent, pas seulement parce que les pratiques sexuelles évoquées sont minoritaires et imprévues par le parent, mais aussi et surtout parce que, finalement, à part pour responsabiliser ses enfants sur des sujets comme la pilule, les MST, le préservatif ou les grossesses non désirées, le parent n’est pas du tout l’interlocuteur privilégié de notre vie sexuelle : lui en parler concrètement, c’est déjà aller chercher loin dans sa capacité d’écoute et de compréhension.
C’est le constat de départ du film de Jean-Marc Barr (nu) : en famille, on parle de tout, on s’entraide, on se conseille, on profite de la sagesse de ses aînés… sauf pour le sexe où, livrés à nous-mêmes, on doit se débrouiller avec les conseils extérieurs et la littérature, juste parce qu’on refuse d’en parler. Dans le film, la « famille type d’aujourd’hui » comprend deux parents cadres qui vivent dans une banlieue chicos de Paris avec jardin et petite dépendance où l’on a installé le grand-père veuf, un fils aîné étudiant qui se livre aux joies du libertinage, une fille cadette qui s’éclate physiquement pour la première fois de sa vie amoureuse, et un benjamin lycéen et puceau très travaillé par la question. Suite à un incident au lycée (Turgot of course), le sujet du sexe surgit et, malgré les réserves de chacun, devient central. Si les membres de la famille ne parlent pas tant que ça de leurs pratiques, le spectateur en voit beaucoup. Le nombre de scènes graphiquement explicites, pas tout à fait pornographiques mais pas si loin, donne une impression de contenu qui fait oublier la brièveté (1h17) du film.
La mère de famille, avocate sympa et pas névrosée ni prompte au jugement, sert de liant dans « l’intrigue », essayant de pousser chaque membre de la famille à s’ouvrir sur le sujet de son épanouissement sexuel. Tout le monde n’est pas à l’aise à l’idée de répondre, mais globalement ils finissent tous par plus ou moins directement se livrer.
Et c’est là que ça devient gênant : personne ne juge, personne ne se braque, personne ne remet en question les pratiques ou les choix des autres.
Rien n’est grave. Rien ne dérange. Personne n’est frustré, maladroit ni névrosé sexuellement (à part le fils puceau, mais vite fait). Personne n’est coincé. Ni frigide. Ni peine à jouir. Ni éjaculateur précoce. Ni borderline. Ni imbaisable. Ni pervers. Ni rejeté.
Tous les personnages sont globalement dans une sexualité qu’on pourrait qualifier d’équilibrée. Le vrai sujet du film étant plutôt, apparemment, la difficulté à en parler que la difficulté à trouver l’équilibre et l’épanouissement.
C’est pour ça que le film m’a dérangé : ce ne sont pas les chroniques sexuelles d’une famille d’aujourd’hui. Ce sont les chroniques sexuelles d’une famille bobo parisienne miraculeusement épargnée par les névroses et où personne ne juge personne. Ni le papy veuf qui va aux putes pour ménager la chèvre et le chou entre sa libido et son veuvage. Ni la fille de vingt ans qui se fait refaire les seins en bonnet F pour niquer sur des parkings. Ni le père qui met des préservatifs. Ni le mec qui regarde des pornos. Ni la fille qui filme ses ébats sexuels pour les envoyer sur un site porno amateur. Personne, à aucun moment, ne semble s’offusquer du comportement sexuel de l’un des autres.
Je suis peut-être un gros névrosé mais ça m’a gêné parce que, à mon sens, cela n’arrive jamais. C’est d’une naïveté confondante de penser que, dans une famille de six personnes, absolument aucune n’émet de jugements ou au moins de réserves sur aucun des sujets abordés dans le film : bisexualité, infidélité, prostitution, recours à la chirurgie esthétique, conseil de discipline pour s’être masturbé pendant le cours de SVT (ma mère, à moi, serait devenue hystérique)… Si le sujet du sexe est si délicat à aborder, c’est justement, aussi, parce qu’il est clivant, non ?
Au final, même si la vision de cette famille somme toute cool a quelque chose de sympathique et rassurant (comme il doit être confortable pour un fils de se ramener à la maison du jour au lendemain avec un boyfriend sans que cela ne soulève de question ou de drame chez personne !) voire pédagogique, le film de Jean-Marc Barr et Pascal Arnold ne parle pas tant d’une famille « d’aujourd’hui » que d’une famille très particulière, d’un milieu social et intellectuel très favorable, où miraculeusement personne n’a de problème sexuel digne de ce nom.
Qu’ils aillent faire le même film dans une petite ville de province et un milieu socio-culturel plus « étriqué » / normal, et on verra s’ils se gondolent autant.

2 réflexions au sujet de « Chroniques sexuelles d’une famille (bobo intello parisienne ouverte d’esprit) d’aujourd’hui »

  1. « Qu'ils aillent faire le même film dans une petite ville de province et un milieu socio-culturel plus « étriqué » / normal, et on verra s'ils se gondolent autant. »

    Même pas besoin d'aller aussi loin;) comme tu le dis c'est une version édulcorée et gentillette de la réalité et peu de familles seraient aussi ouvertes, qq soit le milieu social…

    Ceci dit c'est bien ton post me fait comprendre qu'il ne s'agit pas d'un documentaire :p (oui j'avoue j'ai pas regardé bien loin)

    1. Nan nan, c'est bien une fiction. C'est presque dommage de se dire que c'est de la science-fiction d'aborder les questions sexuelles sans qu'il y ait au moins un point de vue intolérant, obscurantiste ou au moins problématique, mais franchement c'est comme ça que je le vois. Si personne n'est frustré ou un minimum intolérant face à au moins un sujet cul, ce n'est pas crédible.

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