W.E. : Madonna veut faire réalisatrice quand elle sera grande

Dans la vie, il y a autant de points de vue que de personnes. Et donc, a priori, à peu près le même nombre d’opinions ou de jugements à porter sur une même situation. Il y a maintenant un peu plus d’un an, alors que son réalisateur Tom Hooper s’apprêtait à triompher aux Oscars, le film The King’s Speech, pourtant centré sur George VI, nous laissait entrevoir un bout de l’histoire du roi Edouard VIII et de Wallis Simpson, la divorcée américaine pour laquelle il renonça au trône (obligeant ce pauvre Colin Firth à vaincre son bégayement pour ne pas devenir la risée de l’Empire). Mais le point de vue était radicalement différent. On y voyait Edouard, fils aîné préféré de tous, inconséquent et plus ou moins convaincu d’être au-dessus des lois et usages supposés régir sa vie affective, se montrer particulièrement arrogant, voire moqueur envers le handicap et l’ambition de son frère. Sa maîtresse, une américaine très vulgaire et méprisant le conservatisme de la couronne, semblait voir dans le train de vie royal une fantaisie bling-bling. Bref, c’étaient deux cons. 

Dans la vraie vie, le grand public, pour peu qu’il se soit intéressé à eux, aura retenu que Wallis et Edouard, après l’abdication de ce dernier, ont reçu le titre de Duc et Duchesse de Windsor et ont erré hors d’Angleterre pour finir par s’établir à Neuilly-sur-Seine, menant une vie oisive. On sait aussi, généralement, que le couple fut accusé de sympathies nazies, et qu’ils ne furent plus jamais les bienvenus au sein de la famille royale. En gros, ils n’étaient guère sympathiques. Mais va savoir pourquoi, ils ont fasciné Madonna, qui a vu en eux la « romance du siècle ».
Et en un sens, même si le film n’est pas très bon, c’est assez salutaire. Je veux dire, comment juger une figure historique sans essayer de comprendre, au moins un peu, ses motivations personnelles, pas seulement en tant que personnage calculateur et égoïste, mais aussi en tant que personne humaine, perfectible, croyant maîtriser son destin mais emportée par la grande histoire, croyant aimer mais commettant surtout des dégâts autour d’elle ? W.E. fait donc ce pari, hélas desservi par une mise en scène un peu pompeuse qui prétend emprunter à In The Mood For Love, de nous réconcilier avec Wallis Simpson, cette figure tellement controversée qu’on l’imagine volontiers vulgaire et arriviste.
Madonna, qui avait au moment du tournage filmé quelques scènes dans Paris, divise son récit entre deux époques, qui se renvoient la balle. Un peu convenu comme astuce narrative, mais pourquoi pas. On navigue donc, pendant presque deux heures, entre l’Angleterre des années 1930, et New York en 1998. Wally Winthrop (prénommée ainsi par sa mère en référence à Wallis Simpson) (bonjour le cadeau) est fascinée depuis toujours par l’histoire de celle qui a inspiré son nom. La vente aux enchères des effets personnels du couple Wallis / Edouard (qui a réellement eu lieu chez Sotheby’s en 1998) lui donne l’occasion de se plonger dans leur histoire, et de prendre du recul sur la sienne. Mal mariée à un médecin qui vraisemblablement la trompe et ne réussit pas à la mettre enceinte après lui avoir fait arrêter sa carrière (car c’est bien connu, les femmes font semblant de vouloir une carrière tant qu’elles n’ont pas épousé un riche médecin capable de les assigner au seul rôle qui vaille : celui de manman), Wally Winthrop a donc un peu une vie de merde. Elle croit que Wallis et Edouard on vécu un conte de fée, mais va bientôt déchanter.
Car au final, qu’a été Wallis Simpson, sinon la femme la plus controversée, et donc la plus suivie et la plus décriée de son époque ? Alors que tout le monde se focalise sur le renoncement d’Edouard à un trône d’apparat qui, quoi qu’on en dise, ne servait déjà plus à grand’chose à l’époque, on oublie de penser ce à quoi Wallis, peut-être pas si croqueuse de diamants que ça, a dû renoncer par amour : sa liberté de circuler, son mariage confortable avec un mari qui la traitait bien (et avec qui elle est restée en bons termes après l’avoir quitté), sa réputation, ses amis…
Paradoxalement, la partie « Wallis et Edouard », dans les années 30, est un peu ratée. C’est dommage car les costumes sont superbes. Mais vraiment, cette lourdeur pachydermique à vouloir nous montrer que Wallis était une innocente amoureuse entièrement victime de ses sentiments et des circonstances… La partie consacrée à Wally Winthrop est un peu plus réussie, même si l’histoire est un peu convenue. On relèvera toutefois que Madonna est allée chercher ses deux acteurs principaux, pour cette partie du film, parmi les héros de Sucker Punch, sorti l’année dernière. On profite donc d’un aperçu des fesses d’Oscar Isaac (quelle vieille cochonne, cette Madoche) et d’une prestation bien sentie de la très jolie Abbie Cornish (qui était déjà très bien dans Bright Star).
Malheureusement, ça ne sauve pas le film qui, qualitativement, reste un peu pompeux et mal rythmé. La presse parle aussi d’invraisemblances et autres petites erreurs historiques, mais je ne me suis pas trop attardé dessus vu que je n’y connaissais presque rien au sujet. En revanche, et c’est déjà un bien grand mérite, W.E. m’a au moins amené à remettre en question une partie de mes préjugés sur l’histoire de Wallis Simpson, dont il faut bien avouer que je connaissais surtout les clichés les plus répandus. Et si un film historique, même romancé, doit avoir un rôle, c’est probablement celui-ci : t’amener à regarder l’histoire sous un autre angle, en adoptant un point de vue auquel tu n’avais pas forcément pensé. Madonna est peut-être sur la voie qui lui permettra, un jour, de réaliser un bon film.

6 réflexions au sujet de « W.E. : Madonna veut faire réalisatrice quand elle sera grande »

    1. Je crois que ce sont avant tout les plans « à la Wong Kar Wai » qui ont effarouché les critiques, parce que Madonna fait ça avec un côté « clippeuse » un peu supeficiel. Mais pour ma part, c'est plutôt la narration et l'entremêlement des deux histoires, finalement un peu convenues, qui ont fini par empêcher le film d'emporter mon adhésion. Dommage, mais ça ne fait pas non plus du film la grosse daube qu'on m'avait vendue. 😉

  1. Je partage ton avis sur le fait tout d'abord que ce n'est pas un navet mais aussi sur le côté lourdingue où chaque plan a un effet, les ralentis à outrance et les répétitions de scènes. En fait, j'ai plus rapproché çà à du sous Tom Ford, qui était déjà du sous Wong Kar Wai…

    1. Mais bizarrement je n'avais pas détesté non plus « A Single Man ». Je crois qu'en dépit des tics esthétisants (probablement signe de leur culture clippesque et de leur volonté d'être pris au sérieux en faisant des effets de mi-se-en-scè-neuh), Madonna et Tom Ford ont en commun d'avoir du respect pour les acteurs. Que ce soit par respect pour le métier ou par idolâtrie pour les visages glamours de l'industrie du cinéma, peu importe au fond : ils ont tous deux pris soin, dans leurs films, de donner une direction et une partition à leurs acteurs, en s'efforçant de les valoriser.

      C'est déjà ça !

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