Patron Incognito, ou Pékin Express au pays du SMIC

L’autre soir, parce qu’on ne change pas une équipe qui gagne (mais qui gagne quoi, au juste ?) (ah si, moi je gagne des trucs à dire) (avoue que ça vaut la peine) (par contre, chez M6, je sais pas s’ils vont continuer à m’inviter après ce post) (je te redirai), j’ai passé une nouvelle soirée chez M6 à me gaver de champagne et de petits fours découvrir le premier épisode de Patron Incognito, l’adaptation française de Undercover Boss. Il y avait le premier patron à avoir joué le jeu de l’émission, Jean-Claude Puerto (Ucar), et des représentants de la chaîne et d’Endemol, prêts à attiser notre enthousiasme ou, le cas échéant, à tempérer nos critiques. Moi, comme d’hab’, j’étais silencieux, je ne sais jamais trop quoi penser sur le coup en découvrant une émission. Mais là, j’ai été fort étonné de constater à quel point les blogueurs présents semblaient adhérer. Soit c’était le meilleur parterre de mange-boules téléphages de Paris, soit M6 tient là un concept fort pour sa grille de prime-time. Comme, en ce qui me concerne, je suis rarement d’un enthousiasme pur et simple, j’ai fait des pour et des contre. Parce que, si je suis vraisemblablement dans la cible de certains programmes de la six, certains me passent complètement au-dessus. Pour Patron Incognito, je me cherche encore.

CONTRE
Le pitch : on grime le patron en CSP- à cheveux gras et on l’envoie au bas de l’échelle hiérarchique de sa boîte (là où personne ne le voit jamais en vrai) pour qu’il subisse une formation professionnelle pour chômeurs de longue durée. Bon déjà, au départ, je trouve le concept un peu tendancieux. Je veux dire, on envoie un patron, qui est déjà de facto dans une position de force face à ses employés, les observer et les jauger sans qu’ils en soient conscients. Il y a clairement un risque que le patron participant perçoive son aventure comme une infiltration, avec possibilité de régler ses comptes hors antenne avec les salariés qui lui auront déplu, même s’il n’est a priori pas dans l’émission pour chercher des dysfonctionnements et des fautifs. Caméras ou pas, l’employé est dupé. Il croit avoir affaire à un sosie de François Damiens chômeur de longue durée à qui il peut parler comme à un quinquagénaire à la ramasse qui tient là sa dernière chance de réinsertion professionnelle avant la marginalisation, alors qu’en fait, il parle à quelqu’un qui a un pouvoir énorme sur lui. C’est ce décalage, pervers et apparemment complètement éludé par la production, qui tient en haleine pendant tout le programme : quelle tête les pauvres salariés floués vont-ils tirer au moment du reveal ? C’est un peu pour la même raison qu’on regardait Greg le millionnaire ou Mon Incroyable Fiancé (à la grande époque) : pour la supercherie, et donc pour voir si ça va partir en vrille dans les cinq dernières minutes de l’émission. Evidemment, ces cinq dernières minutes, qui se font longtemps attendre, doivent être compensées par un déroulé rythmé, marrant, voire outrancier. Et c’est là l’un des premiers biais de Patron Incognito, pas tant dans son éthique que dans son fonctionnement : le patron incognito ne peut pas se montrer outrancier, imbuvable, invivable. Le but n’est pas de se faire virer, déjà. Et surtout, c’est son image et celle de sa boîte qu’il engage dans l’émission : il ne peut donc pas faire des conneries exprès, saboter son boulot, pousser son formateur à bout… Ce qui fait justement le sel de ce genre de programme, en principe. Du coup, durant les journées de formation du patron, on s’ennuie poliment. Il peut bien jouer la comédie et faire semblant deux minutes d’être à la ramasse (voire se planter un peu dès qu’on lui colle une tâche manuelle dans les pattes), en vrai, il est capable de répondre au téléphone correctement ou de connaître les conditions générales de ventes de l’établissement si on lui demande. Il maîtrise à peu près les métiers de sa boîte, même à une dizaine d’étages sous son échelon hiérarchique. Encore heureux en un sens. Bref, du fait qu’ils engagent leur image et celle de leur boîte, les patrons participant à l’émission ne pourront pas faire du sabotage golri pour qu’on se marre un peu.
Du coup, et pour donner un semblant d’amusement et de rythme à l’émission, on se reporte sur l’autre protagoniste de l’émission : le salarié formateur, un peu floué dans cette histoire et utilisé pour donner un caution humaine à l’émission. Car Patron Incognito, ce n’est pas, au moins dans l’intention affichée, une déclinaison de Cauchemar en cuisine ou de C’est du propre au pays du management : il n’y a pas d’enjeu d’amélioration de la situation professionnelle décrite, pas de constat alarmant, pas de catastrophisme à déplorer dans les process de travail (il y aurait probablement eu beaucoup moins de patrons pour participer si ça avait été le cas). Nan, en fait, c’est plutôt un Pékin Express chez les smicards. On prend le cliché du grand patron millionnaire dans sa tour d’ivoire, et on l’envoie dans « la réalité du terrain », se confronter à des « vrais gens », faire des « rencontres ». Un peu comme les Français replets qui galèrent en auto-stop sur des routes hostiles et réclament le gîte et le couvert à des familles du quart-monde dans Pékin Express, et qui sont très émus de constater… qu’on les leur donne (même quand ils trouvent la nourriture dégueu). Dans Patron Incognito, les patrons constateront donc avec émotion qu’un employé de comptoir peut être sympa malgré la pression de la clientèle, qu’une femme de ménage peut être généreuse malgré son smic, qu’un technicien peut kiffer son boulot répétitif, le seul qu’il sache faire de toute façon. Bah ouais, c’est des vrais gens, quoi. Plus étonnant encore, les salariés font bien leur boulot, consciencieusement. Tu m’étonnes cousine, c’est pas non plus comme s’ils pouvaient se permettre de le perdre, leur boulot.
Au final, et à concentrer l’attention sur ces autochtones de la France d’en bas pour contrebalancer l’absence de véritables actions intéressantes du patron (lequel observe et cherche à ne pas se faire gauler, plus qu’autre chose), il y a un « ton » à la M6 dans le programme, de cette manière de monter l’émission qui rappelle un peu L’Amour est dans le pré : on insiste un peu lourdement sur les caractéristiques lolesques du CSP-, ou de l’image qu’on s’en fait quand on est un blogueur parisien vautré devant la six en attendant que le dernier épisode de Mad Men ait fini de se charger, avec les illustrations sonores comiques issues de la B.O de Desperate Housewives pour qu’on comprenne le message codé (le paysan / salarié du bas de l’échelle a un caractère et des habitudes rustiques, rions donc un peu de ces us atypiques, hu hu). Cela va du gars qui insiste pour bien nettoyer les voitures de location avec la lingette qui « sent bon » (lol ?) aux astuces un peu baroques de la femme de ménage pour passer la serpillère, en passant par les allusions « émotion » lourdingues à l’enfance du patron qui avait des parents normaux et n’était donc pas millionnaire, le pauvre… En se refusant les ressorts (comiques, trash, verbaux) qui auraient pu rendre l’émission franchement buzzante, Patron Incognito se limite à une sage déclinaison de sa version anglo-saxonne, parvenant mal à cacher le cynisme glaçant qui se cache derrière son idée directrice : surfer sur la crise et la haine des patrons d’un côté, sur le choc des cultures façon safari et la moquerie à l’égard des travailleurs peu qualifiés de l’autre…
POUR
Rien n’est jamais totalement anodin dans l’arrivée d’une nouvelle émission sur une antenne de télévision, a fortiori sur une antenne hertzienne. Patron Incognito, c’est l’émission de la crise, on le pige dès les premières secondes. Car si ces derniers mois ont mis à jour une chose dans nos sociétés occidentales, c’est bien cela : la haine des riches, de la finance, de ceux qui ont réussi, du partage inégal de l’abondance occidentale, dans un contexte où l’on nous promet l’éboulement de l’Europe d’un jour à l’autre et où la conscience de notre précarité le dispute à une colère sourde. Se payer une tranche de patron, quel kiff cela peut alors devenir…
C’est le pitch vendu par la prod’ de l’émission : un patron quitte son train de vie et son confort pour quelques jours pour descendre en bas de l’échelle de sa propre boîte et apprendre les boulots les moins qualifiés pratiqués par son entreprise. On aurait préféré qu’il fasse ça dans une autre boîte que la sienne, pour éviter les biais évoqués plus haut, mais on peut imaginer que pour des questions d’images et d’accords entre les boîtes, ç’aurait été encore plus compliqué à mettre en place. La jubilation du public est donc censée venir de cela : voir quelqu’un chuter dans l’échelle sociale de manière vertigineuse, être forcé de côtoyer un milieu et des conditions de vie qu’il ne connaît pas, ou plus… et comme il s’agit du monde du travail, c’est l’occasion de le voir prendre du recul sur des process, des objectifs, des manières de travailler dont il a pris la décision. En ce sens, l’émission a un (petit) rôle pédagogique, auprès des patrons participants notamment (qui prenaient apparemment un max de notes, chaque soir dans leur hôtel entre deux journées de tournage, pour améliorer les conditions de travail qu’ils observaient sur le terrain). Evidemment, les patrons ne peuvent pas non plus en faire des caisses sur cet aspect, qui sous-entendrait, aux yeux de tous, qu’ils ont pris de mauvaises décisions sans correspondance avec la réalité du terrain, ou bien que les doléances du « petit personnel » remontent rarement jusque dans les hautes sphères managériales. Mais rien que le fait de savoir que l’émission peut avoir cette vertu, c’est déjà bien.
Et puis, évidemment, il y a l’aspect humain. Pas forcément le portrait lourdingue de self-made man présenté en début d’émission pour dire grosso modo que Jean-Claude Puerto et Donald Trump c’est pareil, mais plutôt le visage qui se révèle involontairement au cours de l’expérience. Un patron un peu trop à l’aise pour être crédible en chômeur de longue durée frappé par la rudesse de l’existence, trop décontracté pour avoir l’air précaire, trop déconnecté des tâches manuelles pour être capable de coller un autocollant correctement, trop grande gueule pour se laisser driver sans sourciller par un gamin de 22 ans qui gagne un pourcent de son salaire… Bref, Patron Incognito met aussi des patrons face à une réalité sociale à laquelle ils ne peuvent/veulent pas s’identifier, et donne quelques visages réels à une vérité : sans les centaines de Robert et de Micheline au SMIC qui font tourner sa boîte, Jean-Claude Puerto serait bien embêté. Même si, et c’est bien normal, son discours corporate consiste avant tout à mettre en avant les postes qualifiés et les salaires sympas que sa boîte offre à notre douce France pour nourrir ses bassins d’emplois.
L’art du déguisement et ses conséquences sont aussi l’une des révélations de l’émission, qui joue avec une certaine justesse sur ce mécanisme social courant : l’habit fait le moine. Alors que leur patron est une figure assez médiatisée, présent sur les flyers publicitaires et tout, les employés semblent ressentir un véritable blocage face à l’idée qu’il puisse porter autre chose qu’un costume trois pièces. Même lorsqu’ils se rendent compte d’une ressemblance, cela ne sème pas de doute chez eux. No way que Christian, le plouc à cheveux gras, parka crade et lunettes de Francis Heaulmes, ait quelque chose à voir avec Jean-Claude Puerto, même s’il y a une ressemblance : les employés n’imaginent même pas une seconde que ce soit autre chose qu’une coïncidence. Ça me rappelle un roman d’Agatha Christie, La Mort dans les Nuages – Death In The Clouds (spoiler inside), où une passagère d’avion se faisait tuer à son siège, sans que personne n’ait rien capté d’anormal ni vu quelqu’un lui passer devant. En fait, le coupable avait juste mis une veste similaire à celle portée par le steward de l’avion et était passé tranquilou dans l’allée centrale pour aller occire la malheureuse. Parce que l’uniforme, c’est primordial. C’est ce qui va faire que, malgré toi, tu vas regarder une personne dans les yeux ou pas, la voir passer devant toi ou considérer qu’elle fait plus ou moins partie du mobilier. C’est un peu pareil pour Jean-Claude Puerto avec sa parka de docker crasseux et son bonnet de semi-clochard. Il y avait en fait peu de chances que quelqu’un le regarde vraiment, encore moins au point de relever une vague ressemblance avec le PDG de la boîte. Dans une vie quotidienne où l’on croise rarement le regard d’une caissière ou d’un voisin de métro, c’est assez frappant.
Je ne sais pas encore si je regarderai l’émission ce soir, mais en tout cas, vu les réactions que cela suscite, M6 tient peut-être un succès surprise à la Un dîner presque parfait : le programme qui tombe à pic, qui occupe un créneau jusque-là peu exploité et dont les téléspectateurs étaient demandeurs sans le savoir. Un peu comme la cuisine, notre boulot, avec tout ce qu’il contient d’affect et de poids (salaire, temps passé, rapport à la précarité, rapport à la hiérarchie, plaisir, fatigue, stress, etc.) est un sujet qui semble faire beaucoup réagir. La question demeure : Patron Incognito te fera-t-il bien réagir ?

4 réflexions au sujet de « Patron Incognito, ou Pékin Express au pays du SMIC »

  1. Malgrè tout tes contre, j'ai quand même envie de regarder pour me faire ma propre opinion (et puis moi et la télé de toute façon, faut toujours que je regarde la nouveauté). Mission réussi pour M6 donc, ils pourront te ré-inviter pour te baffrer de petit-fours

    1. C'est important, de se faire sa propre opinion ! Je n'ai pas vu l'intégralité de l'émission, c'est avant tout un ressenti sur les parties présentées par la chaîne ce soir-là, et sur le discours forcément de parti pris tenu par M6 et Endemol devant nous pour présenter le concept. 🙂

  2. Pour répondre à la question de la fin de l'article, il est intéressant de noter qu'on peut pour une fois demander le ressenti directement aux patrons. Par exemple, celui d'Ucar que vous présentez ici a un compte twitter ( https://twitter.com/#/JCLPuerto ) sur lequel il promet de répondre aux questions des twittos. A voir s'il le fera 🙂 Wait & see ce soir!

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