Roger et Serena

On ne s’en rend probablement pas bien compte, quand on se fout un peu du tennis ou qu’on en suit l’actualité d’un œil distrait, mais on vit une grande époque. Celle où un sport, qui réussit un tour de passe-passe unique en son genre entre populaire et snob, entre mainstream et initié, vit l’une des plus grandes périodes de son histoire. Il y a l’argent, bien sûr. Les billetteries qui tournent à plein régime, les stades remplis, les contrats publicitaires (surtout dans le top 5, ne nous leurrons pas). Mais aussi et surtout les joueurs. Je ne suis attentivement le tennis que depuis quelques années. C’est le seul sport qui m’intéresse.

 

J’aime ce sport pour sa dramaturgie individuelle, son côté « choc des titans » avec des personnalités généralement bien opposées d’un côté du filet et de l’autre. Et aussi parce que le suspense est toujours là : un match de tennis, ce n’est jamais perdu (ou jamais gagné) avant le dernier point. Remonter un déficit de 0-6 0-5, c’est possible. Et parfois, ça arrive. Dans des proportions moins compromises la plupart du temps, bien sûr, mais quand même. Le match nul n’existe pas. Il faut un vainqueur, il faut un perdant. Même quand ça fait mal au coeur. C’est probablement ça qui est beau aussi. Et puis de toute façon je n’ai jamais réussi à apprécier, à m’identifier ou à me projeter dans les sports d’équipe. Alors que le tennis, ça a une vraie saveur personnelle, un vrai potentiel tragique. Alors même que je n’ai jamais fait de sport, jamais touché une raquette et que je me mets en mode automatique quand du foot ou du rugby passe à proximité de mon radar, le tennis a cet art-là, de me passionner.

 

Cela remonte à peu près au moment où Amélie Mauresmo, entre absence des sœurs Williams, semi-retraite de Kim Clijsters et Lindsay Davenport, incapacité de Martina Hingis à revenir au sommet, et saine rivalité avec Justine Hénin, réussissait à force de régularité à se faufiler à la première place mondiale et à devenir l’une des grandes joueuses de son époque. Une française, lesbienne intronisée icône gay, devenait Dieu dans un sport français, cela m’interpellait. On continue, aujourd’hui, de penser qu’elle a été un peu numéro un par défaut, bénéficiant des circonstances, gagnant son premier titre du Grand Chelem sur abandon (ses relations avec Justine Hénin ne furent, paraît-il, plus jamais les mêmes par la suite)… Moi je trouve qu’il ne faut pas minimiser ce genre de performance : quand on se bat avec les plus grands joueurs de tennis, je me plais à croire qu’on ne va pas loin dans les tableaux et qu’on ne devient pas numéro un par hasard. Savoir profiter d’un tableau dégagé, décapité d’une tête de série dangereuse, ça a l’air d’être un cadeau. Je pense, au contraire, que ce n’est pas si évident. Cela s’appelle saisir sa chance, et bien des joueurs et joueuses de tennis n’ont jamais su le faire, alors qu’ils avaient plus de talent. Je repense souvent à la malheureuse Elena Dementieva, qui était ma joueuse préférée jusqu’à sa retraite en 2010 : elle est, si souvent, passée tout près d’un grand titre. Et rien, jamais. A part l’or olympique en 2008. Amélie Mauresmo ne sera peut-être jamais considérée comme la plus grande joueuse de son époque ou de la décennie 2000, écrasée par le palmarès d’une Serena Williams ou d’une Justine Hénin, mais elle a su saisir sa chance et a porté une génération de joueurs et de fans français de tennis vers des sommets finalement pas si souvent effleurés.

 

En France, nous n’aurons peut-être jamais un Roger Federer pour aller nous décrocher des Petits Chelem sur une année ou des Grand Chelem en carrière, mais en nourrissant la filière tennistique en talents et en boulot, on aura peut-être un grand champion dans les prochaines années. Et peut-être même un joueur déjà en activité qui, sur un malentendu, nous ramènera un titre du Grand Chelem dérobé au nez et à la barbe d’un Djokovic, d’un Nadal ou d’une Serena Williams. Mais vu l’âge des Tsonga, Monfils, Gasquet ou Bartoli, une domination du circuit pendant plusieurs années n’est tout simplement plus envisageable. Personnellement, je trouve plus agréable d’avoir 10 joueurs français dans le top 100 susceptibles de faire un gros coup, plutôt qu’un seul joueur de haut niveau qui cache la misère du reste du tennis tricolore. C’est un peu ce qu’on a depuis le départ de Mauresmo, chez les filles : la prochaine française qui remportera un titre majeur n’est peut-être pas encore en activité. Difficile de blâmer le public qui s’intéresse moins aux Françaises qu’aux Français dans ces conditions, considérations machistes mises à part.

 

Non pas que les Français soient mauvais, hein. C’est plutôt qu’on vit une grande époque. Et, charge émotionnelle supplémentaire, la fin d’une grande époque. Ce n’est pas tous les ans qu’un sport produit les plus grandes stars de son histoire. Certes, on n’a pas de memes rigolos comme les perruques ou shorts bariolés d’Andre Agassi ou les « YOU CANNOT BE SERIOUS » de John McEnroe, mais on a quand même du lourd (et puis, va savoir, avec quelques années de plus, les élastiques du slip de Rafael Nadal passeront peut-être à la postérité). Vise un peu.

 

 

Roger Federer et ses records absolus, désormais objectifs à dépasser pour ses poursuivants : plus de 286 semaines n°1 à l’ATP, 17 titres du Grand Chelem, deux tournois du Grand Chelem gagnés 5 fois de suite… Ce que le Suisse a fait, pas sûr que nous vivions assez longtemps pour voir un autre le refaire.

 

 

Maria Sharapova et son Grand Chelem en carrière, et son aura unique : la diva capricieuse, le mannequin à ses heures perdues, les contrats publicitaires de fous, la tête de gondole de l’armada russe sur le tennis mondial, la superstar du tennis féminin qui édicte les codes d’une certaine idée du glamour dans le sport pour contribuer, comme peu d’autres avant elle, à médiatiser le tennis féminin…

 

 

Kim Clijsters, le come back du siècle en 2009, la tournée d’adieu en 2012, la première maman à avoir été n°1 mondiale à la WTA.

 

 

Rafael Nadal, le plus grand joueur de tous les temps sur terre battue. Rien à faire, qu’on aime ou qu’on n’aime pas son attitude, son soi-disant fair play et son langage corporel sur un court, ce gars est en train de marquer l’Histoire de son sport également. Et pas seulement à travers sa rivalité avec Federer.

 

 

Andy Roddick, le déclin de l’Empire américain. Il y a quelque chose de triste dans la carrière de ce joueur, qui aurait fait tellement de grandes choses s’il n’avait pas été un contemporain de Roger Federer. Il aurait pourtant eu le charisme pour être la plus grande star sportive de la décennie. Et en 2003, ce n’était pas si loin. Depuis Wimbldon 2009, il décline tranquillement, même si ses fans espèrent un dernier coup d’éclat. Il me rappelle un peu Amélie Mauresmo, le sommet en 2006, éjectée du Top 20 à peine deux ans après, l’espoir d’un dernier hold-up… puis la retraite.

 

 

Novak Djokovic et Andy Murray qui se rapprochent tellement des géants.

 

 

Venus Williams, probablement la meilleure joueuse du monde en activité sur gazon, qui finit actuellement tranquillement sa carrière sur le déclin.

 

 

Serena Williams, sa petite sœur, sa plus grande rivale, au palmarès un peu amputé par les blessures et la fainéantise, mais qui a défini un nouveau profil de la grande championne charismatique, et une dramaturgie inédite dans le sport en instaurant une vraie rivalité entre deux sœurs au sommet du tennis mondial. Le Serena Slam de 2002-2003 a déjà 10 ans, et ce sommet est probablement hors de portée maintenant, mais cette longévité au plus haut niveau est, finalement, si rare sur le circuit.

 

Hier, à Wimbledon, probablement le tournoi du Grand Chelem le plus convoité, le plus noble, le plus marquant de l’année, Roger Federer est entré un peu plus dans la légende en décrochant sa 17ème timbale majeure. Samedi, c’est Serena Williams qui remportait son cinquième Wimbledon en simple puis en double, égalant sa grande sœur.
Deux trentenaires. Deux joueurs s’acheminant doucement vers la fin de leur carrière, réalisant presque miraculeusement l’un de leurs derniers coups d’éclat de manière simultanée. Et l’impression, peut-être pour la dernière fois, de les voir à leur place. Roger Federer ne sera peut-être numéro un que quelques semaines, mais pour moi cela restera toujours sa vraie place. Serena n’est plus qu’à quelques encablures de la place de numéro 1, mais qui ira la lui contester…

 

Dans cinq ans, nous serons en 2017. Federer, Clijsters, les Williams ne seront plus là. Sharapova, qui aura 30 ans, sera peut-être sur le déclin. La génération de nouvelles joueuses allemandes aura peut-être éclos chez les filles pour rivaliser avec les Azarenka, Kvitova ou Radwanska (encore jeunes), quand chez les garçons, de nouvelles têtes auront surgi dans le top 10. Cela fait beaucoup de peut-être, et jamais rien de sûr, comme il se doit.

 

Mais ce serait fou, pour ne pas dire hautement improbable, d’imaginer qu’on aura de nouveau un casting pareil au sommet du tennis mondial, avec les records, matches à suspense et dramaturgies sur et en-dehors des courts que l’on observe depuis quelques années. Profitons de Federer, profitons de Serena, profitons du tennis de 2012. C’est un tennis qui dit adieu aux années 2000 avec panache, et dans trente ans, on pourra le dire doctement aux petits jeunes : j’y étais. Enfin non, je n’y étais pas, hein, j’étais sur mon canapé, mais je l’ai vécu en direct et je m’en souviens.

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