Le DVD à 10 euros

L’autre jour, je me suis promené sur les Champs-Élysées. Un endroit où je ne vais jamais, vu que ce n’est plus vraiment sur le chemin de mes activités quotidiennes, et qu’en plus, il faut bien l’avouer, c’est un peu la zone. Surtout en aout, où un gigantesque amas de touristes vient grossir les rangs habituels de badauds, de blaireaux qui zonent et autres mendiants adoptant des techniques plus ou moins spectaculaires pour attirer ton attention. Mais bon, là, j’avais rendez-vous dans le coin, alors j’ai zoné aussi. L’avenue des Champs-Élysées a ceci de pratique qu’elle est blindée de magasins ouverts jusqu’à minuit, ce qui tue le temps quand on est là avec rien d’autre à faire que traîner.

Je suis donc entré, à un moment, dans le Virgin Megastore, dont il paraît qu’il va bientôt fermer au profit d’un immense Apple Store de 4000 m2. Cela n’a pas beaucoup changé avec les années, il y a toujours la grande librairie au sous-sol, les têtes de gondoles au rez-de-chaussée au pied des escaliers et la papeterie et le café au deuxième étage. Mais au premier étage, les CDs ont presque disparu, et les DVD ont bien moins fière allure qu’il y a quelques années.
Les nouveautés sont à 15€ ou 19,90€ dans le meilleur des cas. Quand j’achetais encore des DVDs, un gros succès en salles pouvait se retrouver à 25 ou 30€ en rayonnages quelques mois plus tard, sans parler des éditions collectors, ultimate master machin et super jewel box bidule. Aujourd’hui, le support du DVD collector semble mort, et les petits boîtiers en plastiques qui s’entassent dans les rayons, sans mise en avant particulière, font peine à voir. Quelques coffrets sont encore proposés pour les grosses trilogies ou les intégrales de séries à peu près rentables, mais plus grand-chose. Et puis, franchement, ces coffrets étaient plus jolis, plus travaillés, plus packagés avant.
Moi qui ai acheté les coffrets des saisons de How I Met Your Mother au fur et à mesure de leurs sorties, j’ai l’impression que les prochaines saisons à paraître ne bénéficieront même plus d’un coffret en carton. La collection intégrale sera toute moche, c’est dommage. Le triste sort des séries qui ont débuté avant la mort du DVD et qui s’achèveront quand celui-ci rendra l’âme.
Et sinon, donc, tous les films sortis en salle il y a plus de six mois sont désormais à 10 euros pièce. On ne fait même plus semblant de les proposer à 9,99€ ou 12,99€. Non. 10 euros. Pour un boitier de plastique, une jaquette reprenant l’affiche du film et un vague synopsis, plus vraiment de bonus (les bonus tout le monde s’en fout), et un pauvre disque calé à l’intérieur.
Vu l’effondrement du marché, l’émergence d’une offre dématérialisée décente (et quand même vachement moins chère), l’essor du téléchargement, ou simplement le changement dans la manière de consommer les contenus, je peux comprendre qu’on coupe dans les coûts. Mais c’est quand même tristouille. Je veux dire, ma génération est peut-être la dernière qui aura acheté des K7 ou des DVDs parce que l’industrie réussissait à les faire rêver quant à la qualité exceptionnelle des contenus. Certains des supports achetés avant mes 18 ans ont été visionnés plusieurs dizaines de fois, ils ont formé ma culture, peut-être même un peu de ma personnalité.
Et puis on s’est rendus compte que ça coûtait quand même cher pour des films qui ne sont pas toujours géniaux, alors on s’est mis à n’acheter que les valeurs sûres, les kiffs, les films préférés. Mais là, on s’est aperçus qu’en fait, on grandissait, et qu’on n’avait plus vraiment le temps de les regarder. Le Blu-Ray de Kick Ass a moisi pendant genre un an sur une étagère avant qu’on ne songe à le regarder. Alors on a carrément arrêté d’acheter des DVDs et des Blu-Ray. Un seul, de temps en temps en traînant à la Fnac ou au Virgin Megastore, donc, pour une série dont on a déjà entamé la collection et qu’on a envie d’avoir, comme un vieux livre, dans une étagère du salon, en se disant qu’un jour on la transmettra amoureusement à un de ses enfants ou à un ami nostalgique. C’était ça, les K7 et les DVDs : la promesse de se constituer une vidéothèque idéale, une valorisation du produit comme pour un livre, en se promettant de dresser un mini-panthéon culturel pour soi et pour les siens, dans lequel, forcément, on aurait régulièrement envie de se replonger. C’est pour ça qu’on achetait.
On n’achète plus. La faute au web ? Probablement un peu, mais pas vraiment à cause du téléchargement. En fait, personnellement, je dirais que c’est l’abondance d’informations qui m’a rendu un peu fainéant. Comme pour les exposés à la fac, on apprend tellement de choses, sur les blogs, sur les extraits disponibles sur YouTube, sur les fiches Wikipédia, que je suis capable de parler d’un bon nombre de films ou de disques que je n’ai ni vus ni entendus. Et d’avoir, dessus, des idées préconçues. Qui vont quasi-systématiquement m’amener à ne pas les acheter, parce que j’estimerai avoir entendu l’essentiel sur Deezer, capté l’essentiel sur les blogs. Ou alors, je lancerai un téléchargement, une recherche streaming, et j’irai l’écouter ou le té-ma vite fait. Pour l’avoir, peut-être, oublié deux semaines plus tard.
L’abondance de contenus, la possibilité de découvrir de nouvelles choses tout le temps, y compris des films cultes des années 70, 80, 90, sans faire l’effort de se déplacer dans un magasin et d’y claquer 25€, ça a changé ma manière de consommer les contenus. 10€ pour un film de Clint Eastwood que je regarderais aussi (si ce n’est plus) facilement en cliquant sur un bouton chez moi, c’est encore trop cher.
Notre génération a peut-être perdu un peu de respect pour les contenus, à mesure qu’elle a perdu le contact avec le support matériel. C’est beau, la VOD, le catalogue Amazon, les playlists Deezer. Mais c’est trop dématérialisé pour s’y projeter sincèrement. Un peu comme cet article de blog que tu auras oublié dans dix minutes, occupé à en lire un autre. La dématérialisation a ouvert les portes de la culture mainstream, et c’est vrai que c’est cool. Mais elle a aussi amené ça. Trop de propositions, trop de tout-venant, trop d’interchangeable, accessible trop facilement. Et, dans la même logique, la fin de l’envie qu’on avait d’acheter, de collectionner et de stocker amoureusement ces contenus, avec l’espoir et la conviction profonde qu’on retournerait régulièrement piocher dedans, pour écouter et regarder, encore et encore, un bon vieil album sur la chaîne hi-fi, une bonne vieille romcom sur le lecteur DVD. Je chérissais mon magnifique coffret Kill Bill. Aujourd’hui il moisit quelque part chez mes parents (il prenait trop de place dans mon clapier) et je n’ai gardé que le boîtier DVD. Et il ne me viendrait plus à l’esprit de chérir un truc pareil. Ce qui compte, c’est le film, pas l’objet. Le contenu, pas le contenant. Reste à trouver un moyen de désirer le contenu un peu plus que cinq minutes d’affilée et d’avoir envie de le payer décemment, pour espérer le faire vivre (et le rentabiliser) au-delà d’un pic d’entrées en salles et de téléchargements plus ou moins légaux la semaine de sa sortie.
Avant de sortir, probablement pour la dernière fois, du Virgin Megastore, j’ai acheté Le Monde de Garp, de John Irving. Parce qu’en 27 ans, je ne l’ai jamais lu, et qu’il paraît que je loupe quelque chose. Si les livres existent encore dans trente ans, je pourrai dire à quelqu’un (mon fils ? ma fille ? ma perruche ?) que c’est le dernier truc que j’ai acheté au Virgin Megastore des Champs-Élysées, à l’époque où, dans des supermarchés de la culture, on vendait des films overpackagés et overtunés à prix d’or, parce qu’on pouvait aimer un film sincèrement au point de vouloir le posséder pour toujours, que le second degré n’avait pas pris le pas sur tout, et que voir et revoir Coup de foudre à Notting Hill ou Gladiator édition collector avec les bonus exclusifs sur les coulisses et les effets spéciaux, c’était un truc qui faisait rêver. Les époques révolues qu’ils nous envieront peut-être.

4 réflexions au sujet de « Le DVD à 10 euros »

  1. C''est marrant hier on a regardé « vous avez un mess@ge », et je me disais que de nos jours, la boutique de meg Ryan avait plus de chances que celle de Tom Hans, qui ne devait plus vendre que des ordinateurs.

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