Rater son suicide avec Patrice Leconte

Il est bizarre, Patrice Leconte. Dans une filmographie où l’on compte de grosses machines populaires comme la saga des Bronzés, Mon Meilleur Ami, Viens chez moi j’habite chez une copine, La Guerre des Miss ou Les vécés étaient fermés de l’intérieur, il n’a jamais pu s’empêcher, comme quelques autres de ses collègues du cinéma « populaire », de tenter des incursions dans un cinéma plus sérieux, avide qu’il est probablement d’obtenir un peu de reconnaissance de la part des critiques professionnels et de ses pairs. Note que je n’ai rien contre, hein. Mais à quoi bon faire du cinéma « sérieux » quand on n’a pas le souci d’imposer une « vision » de cinéaste, une cohérence visuelle et thématique d’un film à l’autre, une « oeuvre » en somme ? Parce que lorsque Patrice Leconte tente de réaliser un film « sérieux », il le fait rarement avec une inventivité ou un style hyper personnels. J’ai bien du mal à trouver des points communs, qui constitueraient une sorte de signature de réalisateur, entre Le Mari de la coiffeuse, Monsieur Hire, La Veuve de Saint-Pierre, Confidences trop intimes ou La Fille sur le pont. Tout au plus y offre-t-il, à l’occasion, une belle partition (sans forcément être le scénariste, d’ailleurs) à son interprète principal : Michel Blanc, Daniel Auteuil, Juliette Binoche, Jean Rochefort… Mais jamais il ne semble imposer une « patte » qui ferait qu’on reconnaîtrait son « style ». Au mieux glisse-t-il un clin d’œil aux Bronzés, via une affiche en arrière-plan au début du Magasin des Suicides, pour ceux qui suivent.

Chez Leconte, pourtant César du meilleur réalisateur en 1997 pour Ridicule (le film en costumes, une valeur sûre pour briller dans les cérémonies annuelles de récompenses), pas de thématiques ou d’obsessions traversant son œuvre, pas de manière de filmer particulièrement caractéristique, pas de dogme, pas de signe distinctif dans la direction d’acteurs… Là où un François Ozon explore depuis des années de petites névroses (disparition du père, sexualité alternative, subversion), où Lars Von Trier construit une œuvre critiquable mais cohérente autour du dogme et de la violence du monde (et surtout des rapports humains), où Tim Burton appose une signature visuelle dark à chacun de ses films (même les plus légers), où Patrice Chéreau tente systématiquement des prouesses techniques autour des plans, du montage et des lumières, Patrice Leconte fait des films sérieux de temps en temps, comme ça, apparemment un peu au gré de ses envies, sans trop se préoccuper de faire des clins d’oeil au spectateur pour lui rappeler que oui, c’est bien lui qui est derrière la caméra, et pas son assistant.
Du coup, quand il fait un film dans le but quasi-avoué d’obtenir une nomination aux César (peut-être que ça lui reboostera l’égo avant d’oser Les Bronzés 4 ou Mon Meilleur Ami 2), parfois ça marche, et parfois c’est juste pompeux et lourdingue.
C’est malheureusement la deuxième option qui prévaut dans Le Magasin des Suicides, son premier film d’animation (« Tiens, j’ai jamais fait un film d’animation, si j’essayais ? » –> Patrice, arrête de t’exercer sur nous, on n’a rien demandé !). Adapter un roman, qui plus est un succès de librairie, est rarement facile. Les spectateurs qui l’ont lu sont assez intransigeants quant à la fidélité à l’œuvre originale (ou, si ce n’est pas possible, quant à la mise en place de digressions bien adaptées) : t’as qu’à demander aux malheureux réalisateurs qui se sont attaqués aux épisodes de la saga Harry Potter. Le public est chien. Pourtant, à la fin, le seul à avoir imposé un peu de ses références, de sa manière de mettre en scène et de son univers graphique (Alfonso Cuarón dans Le Prisonnier d’Azkaban) est finalement le seul dont le film est à peu près unanimement salué. Mais quand Patrice Leconte adapte Le Magasin des Suicides, il en fait, visuellement, une sorte de sous-produit des Triplettes de Belleville ou de L’illusionniste. De cette veine du cinéma d’animation français qui tient absolument à s’excuser de ne pas avoir les mêmes moyens que Pixar en faisant dans l’esthétique rétro-vintage. Alors qu’on pourrait avoir des ambitions (cf. Un Monstre à Paris), on fait de l’animation « à l’ancienne » qui sent la naphtaline, avec l’objectif à peine caché de « faire sérieux » et vintage, de vendre le film à un public adulte et, surtout, d’ambitionner de l’exporter vers les marchés anglophones grâce à ce petit cachet « so vieux continent »… Je reconnais que ce genre de pirouette visuelle peut être sympa pour inscrire un film dans un climat particulier (par exemple, dans le cas des Lascars, l’ambiance globalement jaunâtre évoquant vaguement les banlieues délabrées en été), mais dans le cas du Magasin des Suicides, il y a un petit côté « Burton wannabe meets Titeuf meets Daniel Pennac » qui dérange (les énormes cernasses autour des yeux, les personnages à tronches difformes). Certes, cet aspect « gothique » sied parfaitement à la thématique, mais il n’y a pas d’utilisation intéressante de ces personnages dark. Les chansons du film, aussi, sont assez insupportables.
Enfin, et c’est probablement le principal reproche à faire au film de Leconte : il ne restitue pas l’esprit du roman de Jean Teulé (que j’ai lu, rassure-toi) (eh oui, ça m’arrive rarement de lire, mais ce livre-là, je l’ai lu). Là où il y avait matière à faire un divertissement réjouissant, irrévérencieux et politiquement incorrect, Patrice Leconte pond un long épisode d’Angela Anaconda, où les bons sentiments du petit héros surpassent en volume et en intentions les mesquineries et horreurs (hélas essentiellement potentielles) du reste de sa famille. C’est mièvre, gentillet, avec peu d’exploitation du potentiel comique des personnages et des situations, tout en osant quelques petites vannes et mises en scène de morts un peu glauques. Si tu as moins de 12 ans, tu trouves ça malsain, si tu as plus de 12 ans, tu t’ennuies ferme. Il a voulu ménager la chèvre et le chou entre le public adulte et les enfants, pour au final accoucher d’un film qui ne satisfera pleinement ni les uns ni les autres. A fortiori en imposant un final pourri, complètement plaqué et pas du tout fidèle à la conclusion du roman, qui était beaucoup plus ambiguë.  C’est vraiment dommage que Patrice Leconte n’ait pas su faire quelque chose de plus « personnel » avec son Magasin des Suicides, qui restera l’un de mes rares « ratages » au ciné en 2012. Moi je dis, rappelle la troupe du Splendid, Patrice !

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