Revoir Six Feet Under

Il est toujours un peu périlleux, cet exercice qui consiste à redécouvrir une série, en entier, plusieurs années après. On a changé, on a probablement un peu idéalisé le souvenir qu’on en a gardé, on n’aime peut-être plus les mêmes choses, ou bien la série a simplement vieilli. Je ressens parfois ça devant de vieux épisodes de Friends, vus vingt fois et aux gags usés jusqu’à la corde, dont le stylisme 90’s et les brushings douteux soulignent la douce et progressive désuétude. Quoique, avec Friends, c’est un peu différent : avec toutes les rediffusions qu’on se fade (non seulement depuis la fin de la série, mais en fait les rediffusions d’anciennes saisons avaient même commencé avant la fin), la série n’a jamais vraiment disparu de notre radar, et au final on la regarde aujourd’hui complètement passivement, quand on retombe sur un épisode sur RTL9, France 4 ou une autre chaîne de la TNT meublant sa grille avec ce produit plus si culte que ça tant il est devenu aussi standard que les marathons Simpsons de W9. J’aurais du mal à me lever un matin et à me dire « Tiens je vais me faire un marathon de Friends », parce que j’ai l’impression de connaître tous les épisodes par coeur et que, franchement, de rediffusions en campagnes de RP de Jennifer Aniston, la série ne me manque pas trop ; pas la sensation d’avoir besoin de la « redécouvrir », en somme. Juste celle, un peu plus triste, de se dire que quand un épisode date de 1995, ça commence franchement à se voir.

Lorsque j’ai entrepris de me remettre à Six Feet Under, notamment motivé par le final un peu plaqué de Desperate Housewives qui m’avait semblé être une pâle copie de celui de la série d’Alan Ball, il a fallu que j’entraîne avec moi l’Homme. Qui n’était pas plus motivé que ça. Parce que si tu n’as jamais regardé Six Feet Under depuis dix ans, pourquoi le ferais-tu maintenant ? Et puis, il faut quand même être un peu motivé pour se lancer dans Six Feet Under : il y a le pitch de départ pas forcément hyper glamour qui peut faire fuir les spectateurs pas forcément fans de séries weird, le rythme, les personnages à apprivoiser… Ce n’est pas très facile, en fait.
Par ailleurs, il y a aussi la pression un peu ridicule que l’on se met lorsqu’on fait découvrir quelque chose qu’on aime à son mec ou à son pote, qui avait été très bien résumée il y a quelques mois chez Elise Costa :

« Méfiez-vous donc des amis qui veulent absolument que vous lisiez leurs livres préférés : c’est un piège tordu de l’inconscient. Ils veulent moins vous faire découvrir un livre que vous l’aimiez autant qu’eux. Car alors, ça voudra dire que vos ‘moi intérieur’ sont intimement liés. Je le sais parce que je l’ai fait avec tous mes petits amis, et que ça n’a abouti à rien d’autre qu’à me fissurer un peu le cœur. Mais ça peut aussi marcher. »

Bon, ça parlait des livres, et non des séries, mais dans l’idée, c’est un peu pareil. Si par malheur tu devais trouver que Six Feet Under est boring, que Ruth Fisher est juste une niaise naze et que le final est racoleur, serais-je capable de te le pardonner complètement ? Bref, c’est compliqué de se relancer dans une série qu’on a aimé il y a quelques années, surtout avec quelqu’un qui la découvre pour la première fois. C’est presque plus impliquant que de se replonger dans un vieux film.
Car les Fisher, à les côtoyer durant cinq saisons, sont un peu devenus une famille bis pour le spectateur qui a su s’accrocher à la série en dépit des baisses de régime (il y a notamment un léger passage à vide, et quelques longueurs, dans les saisons 3 et 4) (ce qui correspond à peu près à toutes les histoires autour du personnage de Lisa). Et je veux dire par là, comme une vraie famille : ce ne sont pas les potes plus ou moins idéaux de How I Met Your Mother ou les relations intenses avec des gens qui se sauvent la vie à tous les épisodes dans Buffy ou Lost. Nan, Six Feet Under, ce sont avant tout des personnages qui vivent une vie d’une banalité assez affligeante, avec sa mesure de pathétique. Mais pas seulement. Alors qu’il n’arrive jamais, en cinq saisons, rien d’impossible, de surnaturel ou de foncièrement improbable aux personnages, la série fascine par sa façon de dépeindre des tensions, des compromis, des petites trahisons qui font que, au quotidien, une relation avec un être aimé peut peser un âne mort. Et qu’heureusement rien n’est jamais définitif tant qu’on est vivant : tout peut changer, se quitter, se négocier, se bousculer, se resserrer… Et alors qu’il ne se passe parfois presque rien, dans un épisode, pour l’un des personnages, on réussit quand même à trouver son « intrigue » intéressante. C’est le génie d’Alan Ball. Nous mettre à hauteur de la famille et de son quotidien, et nous apprendre à apprécier le rythme et les sentiments qui en découlent.
Ce n’est pas le seul « message » de la série (il y en a probablement dix par épisode), mais c’est tout de même cette vision de la famille qui, au-delà des thèmes de la vie et de la mort, hante le spectateur après le visionnage. Les Fisher ne sont pas parfaits. Ils ne sont pas particulièrement charismatiques, ni très sympas au premier abord. On a un peu de mal à s’attacher à eux durant la première saison : Claire est arrogante et supérieure en tout, Ruth est complètement niaise et coincée, David est refoulé et un peu pitoyable… Et puis, comme avec les membres d’une famille, on finit par s’habituer à eux et à leurs défauts, et même par en rire. Vers la fin de la série, Ruth me fait sourire dès qu’elle parle, toujours engluée dans ses principes et sa politesse, lisse et résignée, un peu en colère mais toujours très proprette dans ses manières, gênée par tout, mais déjà différente du personnage rencontré dans le pilote. Je la trouve hilarante. De même que les parcours de David et de Claire, pourtant pas faciles à apprécier par moments, nous attachent durablement à eux. Quant aux personnages plus « séduisants » qui, de prime abord, nous apparaissent comme cools et détendus du bulbe (Brenda, Nate, Rico, Keith), ils ont tôt fait de révéler qu’ils sont eux aussi des sacs de névroses et de contradictions, au point d’en devenir, au fur et à mesure, les personnages qu’on aurait le plus envie de baffer (mais on n’en a pas vraiment envie, en fait, on les aime tous).
Lorsque la série s’est achevée en 2005, j’étais assez ému. Plus que je ne l’aurais cru. Déjà parce que je me suis laissé surprendre, comme tout le monde, par la qualité de l’épisode final (mais la vache, cet épisode, quoi…). Et puis aussi parce que je me suis rendu compte, seulement à ce moment-là, que les personnages allaient me manquer. Six Feet Under a fait partie des quelques séries que j’ai découvertes, au lycée, sur Canal Jimmy (avec Queer As Folk, Tinsel Town, Bob & Rose…), qui étaient notamment innovantes par leur manière d’aborder la sexualité (et vu que moi-même j’étais à ce moment-là en plein vertige existentiel, ça m’aidait vachement à relativiser) (même si j’avais la sensation de regarder un porno en douce dans le salon en essayant de ne pas me faire gauler par mes parents) et qui permettaient au jeune provincial que j’étais de se rassurer (un peu) sur l’existence d’autres voies possibles en-dehors de son patelin. A vrai dire, je savais bien que la vie en ville ne ressemblait pas à celle de mon micro-village reculé (je n’étais pas non plus neuneu, hein), mais parfois ça faisait du bien de voir des films ou des séries qui semblaient avoir été conçus juste pour nous le rappeler. Cependant, du coup, j’ai développé sans m’en rendre compte un attachement particulier à ces séries et à leurs personnages. Parce qu’ils n’étaient pas aussi ridiculement WASP que Rachel Green, impossiblement populaires que Barney Stinson, atrocement méchants que Wilhelmina Slater, pathologiquement bavards qu’Ally McBeal ou grotesquement philosophes que Dawson Leery, mais juste aussi égoïstes et paumés comme moi, ils n’étaient pas les plus aimables, mais ils sont devenus ceux avec lesquels il était finalement le plus facile de créer un lien, un parallèle avec la réalité.
Les Fisher ont été cette famille virtuelle que l’on n’envie que très rarement (parce qu’ils ont quand même souvent des vies de merde, les pauvres) mais qui vous aide quand même à réfléchir et à relativiser sur un grand nombre de sujets. Au sortir de l’adolescence et à l’entrée dans une vie de « jeune adulte » (je n’arrive toujours pas à me définir comme ça), c’était une expérience télévisuelle assez marquante que de les côtoyer, et une tristesse que de les quitter (notamment en raison du final, auquel on repense longtemps et qui éclaire le reste de la série d’une lumière nouvelle). Et surtout, je m’en suis rappelé en visionnant à nouveau la série, et en l’aimant au moins autant que la première fois : en dépit de l’énorme potentiel sordide de la série, les Fisher étaient aussi, très souvent, drôles.

3 réflexions au sujet de « Revoir Six Feet Under »

  1. Bravo, écrire tout cela sur cette montre qu'elle t'a vraiment marqué.

    Perso, je n'ai jamais vraiment accroché, j'ai regardé quelques épisodes comme ça quand je tombais dessus mais je en courais pas après comme d'autres.

    Après, c'est un peu normal, ce n'est pas non plus le genre de série que j'affectionne particulièrement.

    1. Oui, ce n'est pas une série hyper évidente. Il faut accrocher au pitch du début, puis apprécier l'ambiance et l'esthétique générale, ce type d'humour, etc.

      Et enfin rester accroché malgré quelques passages à vide dans certaines intrigues. Mais Six Feet Under finit vraiment par récompenser ses fidèles. 🙂

  2. Je débarque 2 ans après mais je viens tout juste de finir cette série.
    Premiére fois que je la regardeais, du coup, depuis 10 ans, j’avais eu le temps deme faire spoiler quelques passages (notamment la fin, dont j’avais entendu parlé suite à la fin de Desperate Housewives) mais ce n’est pas très grave. C’est le risque quand on a 10 ans de retard 🙂
    J’ai beaucoup aimé, même si, comme tu le dis, il y a quelques passages à vide dans les saisons 3 et 4 (et même au début de la 5 je pense).
    Contrairement à toi, j’adore le personnage de Claire et ce, dès le début. En revanche, les personnages de Nate et Brenda sont les seuls que je trouve un peu raté, un peu « too much ». Nate c’est vraiment l’archétype du personnage principal des séries US, le plus lisse, le moins intéressant (Ted dans HIMYM, Carrie dans SATC, Meredith dans Grey’s… ) ce n’est pas pour eux qu’on regarde la série, clairement.
    J’ai aimé suivre cette famille, l’évolution de la relation entre David et Keith, voir Claire grandir, voir enfin un personnage de mére qui a un vrai rôle, qui n’est pas là juste pour être la mère, voir parler de la mort, mais surtout de la vie, de la difficulté de continuer à vivre quand les autres ne sont plus là…
    La fin, comme je l’ai dit, je la connaissais, donc pas de surprise. Le principe était bon et touchant, la réalisation un peu grossiére (les effets spéciaux sont très mauvais je trouve).

    Dans l’ensemble une excellente série, que je re-regarderai avec grand plaisir dans quelques années, j’en suis sûre !

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