Argo, Ben Affleck, la rédemption

Je ne sais pas grand-chose de Ben Affleck. Enfin rien de plus que ce qu’on sait à peu près tous de lui. Son Oscar en 1998 pour Good Will Hunting avec Matt Damon (l’année où Titanic a gagné grosso modo tous les autres), qui en a fait les jeunes premiers en vogue de l’époque. Ses rôles de gendre idéal dans Armageddon, Pearl Harbor. Ses plantades dans Un vent de folie, Gigli Ou Daredevil. Ses fiançailles médiatisées avec Jennifer Lopez. Son mariage avec Jennifer Garner. Son air de nigaud patriote gentil. Et quelques détails moins connus, comme sa coupe Volpi du meilleur acteur en 2006 pour Hollywoodland, au Festival de Venise. Ou son apparition dans le film Buffy tueuse de vampires quelques années avant de devenir célèbre. Je n’ai vu ni Gone Baby Gone ni The Town, ses deux premières réalisations, mais je sais que les critiques ont recommencé, depuis ces deux films, à le prendre au sérieux. Lui qui souffrait si durement de la comparaison avec Matt Damon, son co-scénariste de Good Will Hunting, auquel on ne peut s’empêcher de le confronter. Il faut dire qu’avec un oscar obtenu ensemble avant leurs 30 ans, on avait un peu l’impression de regarder deux jumeaux maléfiques, partis du même point. Et, bon, bah là où Ben enchaîne les looses au ciné, Matt enchaîne Le talentueux Mr Ripley, la trilogie Jason Bourne, Ocean’s Eleven, Gerry, Les Infiltrés, The Informant!

Bon, les deux ne s’en tiennent pas trop rigueur et s’amusent même de cette supposée rivalités par sketches interposés, mais il n’en reste pas moins que Ben Affleck arrive désormais à maturité pour le meilleur rôle qu’Hollywood puisse lui réserver : celui de la rédemption, de l’enfant prodigue revenu de l’enfer, des échecs et du has-beenisme. Ils adorent ça. C’est exactement le schéma narratif des films grand public : l’éclosion, la montée en puissance, le sommet, la chute, la traversée du désert, le retour en grâce. C’est la belle histoire. Le happy end qui suppose nécessairement les difficultés subies pour y parvenir. L’entertainment américain semble presque s’être fait une spécialité de laisser moisir des stars pendant dix ou quinze ans avant de leur dresser un pont d’or à l’occasion d’un retour de flamme : Mickey Rourke, Cher, Jamie Lee Curtis, Marisa Tomei ou même Nicole Kidman ces derniers temps… Hollywood est cruelle : elle aime bien accueillir à nouveau en héros ceux qui ont su traverser son désert et en revenir plus forts. Ben Affleck, quarante ans et ex-jeune premier à fort potentiel romantique, arrive là. Son troisième film, Argo, s’il était bon, après les succès critiques de ses deux premiers essais transformés, et s’il sortait dans les bonnes conditions (bon timing, bon marketing), ne pouvait que l’introniser nouvel espoir du cinéma américain d’envergure. Il en faut un, quasiment chaque année, supposé apporter un nouveau souffle à l’industrie et venir grossir la liste des réalisateurs « légendes vivantes » qui besognent depuis des décennies (Eastwood, Allen, Burton, Scorsese) et qu’on porte aux nues au détour d’un film outrageusement nommé à toutes les récompenses imaginables, de peur de passer à côté du nouveau Kubrick. Ils sont nombreux à avoir connu ce « sursaut » critique au bout de quelques années à faire leur boulot tranquille dans leur coin, avant qu’un de leurs films, sorti au bon moment de leur carrière et de l’année, réunit tous les suffrages : David Fincher (L’étrange histoire de Benjamin Button, The Social Network), Darren Aronofsky (Black Swan), Todd Haynes (Far from Heaven), Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood), les frères Coen (No Country For Old Men), George Clooney (Good Night, and Good Luck) (d’ailleurs ce bon vieux George what else est co-producteur d’Argo)… Tous des réalisateurs que les cérémonies de récompenses auraient largement pu remarquer avant, mais qui ont dû attendre d’avoir un peu de bouteille et de « respectabilité » pour mériter des pluies de récompenses (ou du moins, de nominations).
C’est donc en sachant tout cela, et bien au courant des rumeurs ultra-favorables l’entourant à l’approche des Golden Globes et des Oscars, que je suis allé voir Argo. Avec des attentes un peu surdimensionnées, du coup, tant je m’attendais au film de l’année après toutes ces rumeurs et ce pitch un peu étrange : en pleine crise des otages américains en Iran en 1979, une équipe de la CIA monte une opération d’exfiltration pour six américains qui ont réussi à s’échapper et à se cacher, mais qui risquent la mort s’ils se font choper par la République islamique. Argo a par ailleurs le don d’expliquer pourquoi on voyait Ben Affleck avec ce brushing de dessous de bras dans la presse people depuis un an : c’était pour son film. Maintenant il va pouvoir couper à nouveau ses cheveux et reprendre sa coiffure de gendre idéal, merci bien. Au final, c’est un bon film, voire un très bon film, mais pas non plus le choc cinématographique du siècle non plus. J’ai été scotché à mon siège pendant quasiment tout le film, et notamment son dernier tiers (tout ce qui se passe à Téhéran, donc), mais j’ai quand même eu l’impression que c’est surtout l’histoire (vraie) dont est tiré le film est un excellent matériau, et pas tant le film lui-même. C’est propre, avec une belle mise en scène caméra à l’épaule sans être trop saccadée à l’image, mais un autre réalisateur aurait peut-être fait aussi bien. Le soin apporté à la reconstitution d’époque (costumes, décors), en revanche, est très bien, et m’a un peu rappelé le boulot observé sur Harvey Milk de Gus Van Sant.
C’est d’ailleurs la première partie du film, qui se passe en grande partie aux Etats-Unis du côté de Burbank, qui m’a le plus intéressé. On y observe la manière dont le plan de sauvetage invraisemblable décrit dans le film a pris forme et est devenu un vrai projet de film crédible aux yeux de tous. Les relations entre producteurs, studios, presse et politique sont finement abordées, et c’est assez divertissant. Le film se déroule entre 1979 et 1980, au tournant de deux décennies aujourd’hui adulées, et montre un peu de ce que devait être l’ambiance de cette époque à Hollywood, où de jeunes gens rêvant de gloire arpentaient les rues et les studios en espérant se faire remarquer grâce à des rôles de figurants dans des séries B de science-fiction, marqués qu’ils étaient tous par les récents succès de Star Wars, de Star Trek et d’Alien. On croise pléthore de figurants en costumes un peu ridicules et de producteurs blasés. Les seconds rôles comiques John Goodman et Alan Arkin se font remarquer (forcément, quand on a les seules répliques drôles du film, ça aide) et jouent les scene stealers avec un plaisir apparent.
La deuxième partie du film, plus axée sur la mise en pratique de cette stratégie un peu fantasque, se déroule essentiellement en Iran et nous plonge dans une tension palpable, genre tu agrippes le bras de ton siège et tout. Très orienté pro-américain dans sa morale finale (avec une scène familiale complètement plaquée pour bien qu’on comprenne où sont les gentils), Argo réussit tout de même à nous faire ressentir la tension et l’état d’esprit (dépression, désespoir, irritabilité) dans lequel se retrouvent plongés les six américains, et par extension la plupart des personnes présentes à Téhéran à cette époque-là : peur permanente pendant des jours, des semaines ou des mois, d’être vu, remarqué, interrogé et de ne pas donner la bonne réponse, d’être considéré comme espion ou ennemi du pays, fusillé ou pendu sur le champ. Les seconds rôles tenus par Clea DuVall, Tate Donovan (l’ancien Joshua de Friends) et Scoot McNairy sont notamment très bien campés, très conscients du fait que leur sort se jouera aussi à leur capacité à donner le change. Un suspense qui rappelle de nombreux films que nous connaissons, notamment ceux axés sur la Seconde Guerre mondiale, la Résistance et l’Occupation, même s’il s’agit-là de contextes historiques très différents : l’enjeu reste tout de même celui de réussir à circuler sans se faire choper, risque mortel à la clé. C’est évidemment le genre de situation qui rend toujours reconnaissant de vivre dans un pays en paix et respectueux des pluralismes, même si la démocratie et la paix ne sont pas non plus synonymes de royaume merveilleux. Au final, Argo est un film qui tombe pile, à une époque où les tensions entre Orient et Occident demeurent, où les incidents diplomatiques sont devenus une vraie crainte y compris pour les grand public (une bombe nucléaire sur la gueule étant si vite arrivée), et où les Etats-Unis ont besoin de se rappeler qu’en matières d’affaires étrangères, ils n’ont pas fait que s’embourber en Irak, mais ont aussi fait des choses que l’opinion publique apprécie (ah, c’était quand même plus clair, la Guerre Froide).
Bref, bonne histoire + suspense bien nerveux + bons seconds rôles + épisode valorisant de l’Histoire américaine + résonance particulière dans l’actualité = en route pour les Oscars avec Ben. En plus, ça tombe bien, ce sera l’occaz’ de revoir Jennifer Garner en robe de gala.
N’empêche, film de l’année ou pas, il faut aller le voir. 1) Pour avoir un avis lorsque les nominations des Golden Globes et des Oscars seront annoncées. Et 2) parce que de toute façon, tu vas trépigner sur ton siège face à suspense de qualité. Parfois, au cinéma, que ce soit une surprise ou précisément l’effet attendu, on n’en demande guère plus.

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