Dans la maison

Dans la maison : élève pervers vs. prof tordu

Il m’en aura fallu, des semaines, pour enfin le voir, ce Ozon cru 2012. Depuis Huit Femmes en 2002, je n’en ai loupé aucun. De ses longs métrages d’avant 2002, il n’y en a que trois que je n’ai pas vus, ou pas en entier (ce qui est peu et beaucoup, vu qu’il n’avait fait que quatre films auparavant). Pas eu l’occasion. Ou pas provoqué l’occasion, plutôt, car quelle excuse peut-on bien se chercher pour dix années passées sans assouvir sa curiosité ? Dans la maison est plutôt un très bon cru. Succès tranquille au box-office (1 million d’entrées au compteur), il sera boudé aux César 2013, comme à chaque fois, mais c’est l’un des meilleurs films de François Ozon (du moins, de mon point de vue de vague amateur) à ce jour. L’un de ses plus réussis exercices d’exploration de la perversité humaine, aussi. Bien que cela jalonne son œuvre depuis le début.

Car on connaît les thèmes de prédilection de François Ozon, à force de voir tous ses films et de lire tout ce qui se publie autour d’eux à leur sortie. A ce titre, il construit ce que l’on peut appeler une « œuvre », un grand ensemble cohérent de créations qui se répondent entre elles et explorent les mêmes obsessions. Le moyen de ne jamais être complètement surprenant et, en même temps, de jouer à réussir à imposer ces thèmes dans des formats aussi divers que le thriller, la comédie policière, la farce ou la saga sentimentale : la mort (ou l’absence) du père, l’implosion familiale, les tabous, et toujours, que ce soit de manière claire ou à peine suggérée, l’homosexualité. Ces thèmes sont une nouvelle fois présents dans Dans la maison, avec une maîtrise plus forte que jamais. Personnellement, j’ai été accroché à l’histoire de ce film dès la lecture du pitch : « Un garçon de 16 ans s’immisce dans la maison d’un élève de sa classe, et en fait le récit dans ses rédactions à son professeur de français. Ce dernier, face à cet élève doué et différent, reprend goût à l’enseignement, mais cette intrusion va déclencher une série d’événements incontrôlables. » La bande-annonce était un peu perverse aussi, suggérant bien la tension montant progressivement et la candeur un peu perverse du jeune élève (Ernst Umhauer, au moins une nomination au César du meilleur espoir masculin, please). J’ai passé une bonne partie du film accroché à mon siège, attendant avec anxiété le débordement ultime, voire l’explosion d’ultra-violence qui ne pouvait, selon moi, pas manquer de survenir tôt ou tard dans cette histoire.
Mais là où le film est vraiment réussi, c’est dans son exploitation de Fabrice Luchini : il n’a jamais, d’après mes souvenirs, été aussi bien dans un rôle (ce mec n’est-il pas un peu notre prof rêvé à tous ?). C’est exactement lui, avec son phrasé et le genre de flot de paroles un peu littéraires voire verbeuses qui en font le « bon client » qu’on connaît sur les plateaux de talk-shows, mais avec une dimension supplémentaire : de l’inconscience tranquille, dont on ne sait pas si elle résulte d’une nature profonde du personnage ou de plusieurs années de léthargie déprimée. Voir le personnage de Germain commencer par avoir une réaction normale aux écrits un peu méprisants et voyeurs de son élève (en lui disant qu’il faut qu’il arrête immédiatement ce genre de truc éthiquement limite, en gros) avant de se laisser aller à une relation de dépendance bizarre et un peu vicieuse avec son élève est tout simplement vertigineux. Il suffit, en fait, de deux facteurs mineurs pour lui faire laisser tomber son éthique et tomber dans un intellectualisme distancé et glaçant en encourageant le jeune Claude à poursuivre son intrusion et sa manipulation de la famille de son camarade. Le premier, c’est ce point final systématique, laissé à la fin de chaque rédaction de son élève, comme la promesse d’une histoire feuilletonnesque dont la conclusion devra se mériter : « A suivre ». Le deuxième, et c’est tristement symptomatique de son état d’esprit, dans ce lycée fictif où l’on impose l’uniforme pour gommer artificiellement les différences sociales entre les élèves, c’est l’assurance qu’il obtient bien vite que Claude n’est pas plus aisé, socialement, que le camarade « de la classe moyenne » qu’il manipule et utilise pour ses rédactions.
Le personnage de Luchini perd pied en moins de quinze minutes, sous nos yeux, jouant dangereusement avec la déontologie et faisant preuve, très vite, d’une distance glaçante par rapport au jeu pervers, mais forcément nécessaire pour épanouir son « art », que joue ce gamin. Pour un adulte, a fortiori un prof, c’est hyper flippant, en fait. Et la stimulation qu’il y trouve, bien traduite dans les échanges passionnés qu’il a tout au long du film avec sa femme (Kristin Scott-Thomas, je t’aime), est à la fois amusante et surréaliste, bien difficile à considérer comme une justification acceptable.

– Ce garçon a le don pour écrire. J’essaie juste de lui apprendre – même si le mot est pompeux – la littérature. Les choses de la vie…
– Les choses de la vie !… Mais la littérature ne nous apprend rien, tu le sais bien…
– Ah bon ?
– Tu sais ce qu’il avait dans sa poche, le cinglé qui a tué John Lennon ? L’Attrape-coeurs de Salinger. Elle lui a appris quoi, la littérature, à ce con-là ?
– C’est évident que tes expositions sur l’art abstrait nous en apprennent davantage !
– Mes expositions, c’est exactement la même chose. L’art, en général, ne sert à rien et tu le sais très bien.
– Sinon à nous éveiller à la beauté des choses.

Intellectuels un peu bobos, un peu embourgeoisés dans une vie provinciale qui déçoit doucement leurs rêves de jeunesse, et où les époux ont pris chacun un parti différent : elle, celui de continuer à rêver d’épanouissement et de stimulation, lui, celui de dire adieu à ses rêves d’écrivain et de se résigner à l’enseignement. Et lui, surtout, qui ne voit pas que sa femme cherche non seulement à le protéger du jeu qu’il joue avec son élève, mais aussi et surtout à attirer son attention sur sa détresse à elle. Elle a beau se montrer hyper open, elle semble ne jamais réussir à capter vraiment son attention, ni sa prévenance. Tellement absorbé par son échange intellectuel si stimulant, qu’il en oublie aussi bien l’éthique que les blessés, bien tangibles, qu’il pourrait laisser sur son passage. Avant un dénouement qui, comme on l’entend à un moment du film, est à la fois surprenant, « et en même temps ça ne pouvait pas finir autrement ». A voir pendant que c’est encore en salles : nous avons de la chance d’être contemporains d’un cinéaste aussi prolifique, cohérent, accessible et capable de progresser en qualité que François Ozon.

2 réflexions au sujet de « Dans la maison : élève pervers vs. prof tordu »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*