Nouveau Roman, de Christophe Honoré

Nouveau Roman

Je ne me souviens que vaguement avoir abordé le Nouveau Roman au collège, lorsque, au détour du programme de français de 3ème sur le récit autobiographique, j’avais lu Enfance, de Nathalie Sarraute. Je ne me souviens plus très bien mais je crois que j’avais trouvé ça un peu pompeux sur les bords. Alors lorsque l’une de mes meilleures amies me proposa d’aller voir Nouveau Roman, le spectacle créé par Christophe Honoré, j’étais un peu circonspect : certes, c’est Christophe Honoré, que nous avions tant aimé au cinéma grâce aux Chansons d’amour et aux Bien-Aimés… mais c’est aussi Christophe Honoré, cinéaste auteur de pensums intellos indigestes comme Non ma fille tu n’iras pas danser ou Ma mère. Il y a une âpreté intello un peu paralysante chez ce garçon, on ne sait pas trop où on va mettre les pieds avant d’avoir commencé, s’il va se laisser déborder par son sujet et par les questionnements qu’il suscite, où s’il s’en sortira gracieusement. Ce qui m’a décidé, c’est que je ne le connaissais ni en tant qu’écrivain ni en tant que dramaturge, et cela a un peu excité ma curiosité.

Avant de rendre réponse, j’ai quand même proposé à l’Homme de se joindre à nous : « Dis, ça te dit une pièce dramatique de 2h50 sans entracte ni pause pipi sur un courant littéraire du milieu du XXème siècle ? ».
Il a dit non. Il a bien fait, on était assez mal assis. Pour ma part j’ai dit oui et n’ai pas regretté un instant. Un peu d’appréhension quand ça a commencé, tout au plus.
La scène est large, ample, avec un bar, un box vitré, des tables et des boissons, des écrans de télévision qui s’allument parfois pour intervenir, des marches et des micros à fils dont on se demande comment les comédiens font pour courir avec pendant presque trois heures sans se croûter la tronche. Ils sont neuf à incarner, sans ressemblance physique nécessaire et parfois sans même être du même sexe, un écrivain ou une écrivaine (ça existe bien, hein, le mot écrivaine ?) : Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Claude Ollier… Tu les connais pas ? Rassure-toi, moi non plus (cagole inside). Il se trouve que cela n’a guère d’importance.
Nouveau Roman parle donc de ce courant littéraire pas trop connu du grand public, porté par les éditions de Minuit à partir des années 50, qui souhaitait se positionner à l’encontre d’un roman français alors considéré comme embourgeoisé. Alain Robbe-Grillet, conseiller éditorial aux Éditions de Minuit, et Jérôme Lindon, qui dirigeait ces mêmes Éditions, réunissent autour d’eux une « avant-garde » d’écrivains qui adhèrent plus ou moins fortement, durant au moins une partie de leur œuvre, aux préceptes d’un roman comme « art conscient de lui-même » : il n’y aurait alors, plus besoin d’intrigue, de portrait psychologique, voire de personnages dans les romans. Ce qui a pu donner naissance à des œuvres bien absconses dont on se demande parfois si elles ont été écrites pour être lues, ou simplement pour l’exercice.
Et donc, pendant 2h50 (et encore, la pièce a été expurgée de quelques scènes, puisqu’elle a été présentée au Festival d’Avignon dans une version de 3h30), qui s’étalent en fait sur plusieurs années sans que jamais personne ne sorte complètement de scène, neuf écrivains, neuf personnages, et surtout neuf melons surdimensionnés, dialoguent, s’invectivent, réagissent à l’Histoire, aux prix littéraires qu’ils reçoivent, foutent le feu sur scène, dialoguent par écrans interposés avec des écrivains actuels, chantent, font à bouffer, citent leur œuvre… Bref, c’est une expérience théâtrale assez unique en son genre, que Christophe Honoré a concoctée pour un public intello certes (n’oublions pas qu’on est au Théâtre de la Colline), mais aussi pour des novices. Personnellement, je n’avais jamais entendu parler que du tiers des écrivains présents dans le spectacle, et même si par instants je me sentais un peu paumé, j’ai bien compris les positions de chacun, les égos, les disputes, et la problématique sous-tendue par tout cela : l’écriture est bien souvent un exercice individuel, l’écrivain est caractérisé par sa solitude… alors dans quel mesure peut-il exister dans un collectif, fût-ce pour définir les codes et les « normes » de son art ? Un collectif sur un art aussi personnel et subjectif que l’écriture ne finit-il pas par devenir une dictature des dogmes et des principes, alors que l’écriture devrait rester libre ? Est-ce que tout cela ne deviendra pas inévitablement un club de branlette intellectuelle ? Quand quitter le groupe et voler de ses propres ailes ? Faut-il seulement entrer dans le groupe ? Le groupe peut-il s’attribuer les succès ultérieurs des membres qui l’ont quitté ?…
Bon, tout cela vire à la philo de comptoir par instants, mais en vrai, sur le coup, c’est un moment très stimulant et pas ennuyeux une seconde. Les 2h50, on ne les voit pas tant passer que ça, d’ailleurs je n’ai même pas regardé ma montre. Et on ressort de là avec la sensation grisante d’avoir vécu une expérience de scène comme on n’en vivra plus très souvent dans sa vie, et une grosse envie de découvrir (ou redécouvrir si tu connaissais déjà, hein, mais moi je suis une moule) les œuvres (ou au moins une, avant de probablement se décourager) de ces écrivains qui, au sortir de la Seconde Guerre mondiale et dans l’actualité brûlante de la guerre d’Algérie, de Mai 68, de la Nouvelle Vague et jusqu’aux années Mitterrand, ont tenté d’accompagner et d’incarner une époque de sursaut moral et de nouveaux possibles.
Comme on est chez Honoré, il n’a pas pu s’empêcher de caser un passage sur l’homosexualité de l’un des protagonistes, mais j’ai trouvé que cela tombait un peu comme un cheveu sur la soupe, je n’ai pas vu l’intérêt. A part pour voir un mec à poil, je veux dire. Par contre, j’ai bien aimé que l’un des personnages gueule et envoie tout le monde bouler au moment précis où tout ce petit monde commençait à me fatiguer un peu, et exactement pour les mêmes raisons que celles qu’il invoquait. De même, le fait que le public puisse poser des questions aux écrivains, et que les comédiens tentent d’y répondre en restant dans la peau de l’écrivain qu’ils incarnaient : ça c’était chouette. Si j’avais su quoi demander (parce que bon, on a vite l’air con quand on n’a pas tout compris), j’aurais peut-être osé poser une question à Alain Robbe-Grillet.
Voilà, je crois que si ça te tente, il te faudra un peu de courage pour te lancer dans cette soirée un peu éprouvante, mais c’est l’une de ces fois où le courage et la prise de risque sont récompensés, et où l’on sort de la salle avec le crâne qui fourmille et un sourire un peu absent, paumé dans ses pensées… avant de se rendre compte qu’on a grave la dalle, quand même.

 

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