Et si Ke$ha, c’était pas si mal que ça ?


 

Avons-nous mal jugé Kesha, alias Ke-dollar sign-a, la chanteuse vaguement trash mais surtout un peu crade (ce qui fait que, pour une fois dans la musique pop féminine, être trash ne signifie pas montrer ses nichons et ses fesses : personne, parmi mes quelques amis garçons hétérosexuels, ne songerait sérieusement à se taper Kesha) (d’ailleurs, je n’ai pas vérifié, mais je ne suis même pas sûr que FHM, la bible française de ce domaine, n’ait un jour classé Kesha parmi les 100 femmes les plus sexy de la planète, en dépit d’un physique pas forcément repoussant de prime abord) ? Depuis son smash hit de fin 2009 / début 2010, l’insupportable Tik Tok, la demoiselle aux cheveux sales nous a gratifiés d’un certain nombre de singles plus ou moins oubliables, d’onomatopées bêtifiantes (Blah blah blah, Ra ta ta ta ta ta, Oh oh oh take it off, Tonight we’re going hard-hard-hard-hard-ha-hard, Nah nah nah) et de looks dont le seul objectif était de nous montrer à quel point elle pouvait être cradingue. Du maquillage à la truelle au sang bu à même un cœur sur scène, Kesha a participé de cette surenchère de la provoc’, du biz’art et du trash joyeusement assumé entamé avec Lady Gaga en 2008.

Et puis voila qu’il y a quelques jours elle a sorti un nouvel album. Le deuxième. Ou le troisième selon que l’on tient compte, ou non, de l’EP Cannibal qui succéda à l’album Animal fin 2010. Le nouvel opus s’appelle Warrior (elle aime bien les titres d’album autour d’un nom évoquant une figure forte de l’imaginaire collectif apparemment) (qu’attendre du prochain album ? Priest ? Killer ? Masochist ? Vegetarian ? Soldier ? Captain ? Doctor ? Hunter ? Shopper ?… Le suspense est à peine soutenable !), et j’y ai jeté une oreille distraite sur Deezer la semaine dernière. Il se trouve qu’il contient de bonnes chansons. Enfin, pas de quoi se taper le cul par terre, hein, mais c’est loin d’être aussi indigent qu’on aurait pu l’imaginer, venant d’un personnage aussi grotesque qui semblait ne devoir sa persistance de notoriété qu’à des déclarations débiles du genre « j’ai couché avec un fantôme » et à sa capacité à écrire quelques bons gimmicks pour les autres. A 25 ans, c’est déjà pas si mal, me diras-tu.

 

Warrior, la chanson-titre qui inaugure l’opus, est assez efficace, après une ou deux écoutes, et séduit par son refrain crescendo. C’mon, qui sera le deuxième single de l’album, convoque des chœurs et des instruments qui ne semblent pas (tous) électroniques. Le vocoder s’est calmé depuis le premier album (c’était clairement l’un des aspects pour lesquels on ne la prenait pas trop au sérieux) (je veux dire, c’est bien d’avoir fait un featuring avec Flo Rida et des backing vocals pour Britney, Katy Perry ou Paris Hilton, surtout compte-tenu de leur notoriété – ça dénote quand même une capacité à être efficace et soluble dans le mainstream le plus appuyé – mais ça fait léger pour être pris au sérieux en tant qu’artiste solo avec autant de vocoder dans la voix qu’un Daft Punk fatigué).

 

Niveau lyrics aussi, il y a des choses amusantes et légères, mais un peu moins gratuitement trash et « ado attardée » que des suggestions de brossage de dents au whisky et des appels à la cuite.

 

Fight for the fuck ups / stand up for true love / we’ll never give up

Si l’on aime Ke$ha (ou si on la supporte) c’est en grande partie parce qu’elle fait aussi partie de cette veine de chanteuses jeunes, marrantes et progressistes, qui ne font pas de leur statut de petite fiancée de l’Amérique un argument de vente essential, et qui vont être prêtes à s’engager, dans les paroles et parfois dans les actes, en faveur des minorités, contre l’intolérance et pour que les gens qui s’aiment aient toujours un peu plus raison que ceux qui voudraient qu’ils ne s’aiment pas.

 

 

Now you’ve got a girl / someone new / and I can’t pretend to just be cool / I can’t be your friend / So this is the end

N’est-ce pas le message le moins idiot qu’on puisse transmettre à toute une génération de jeunes femmes (et n’hésitons pas à élargir cela aux garçons) biberonnée aux héros de fictions qui s’accrochent à des ex, à des Mister Big ou des Mary Jensen, au lieu de fucking move on ? Quand on a largué, ou quand on s’est fait plaquer, il est de bon ton de se languir un peu du passé en écoutant des chansons déprimantes et en prenant 10 5 kg, mais en vrai, il faut assez vite passer à autre chose si on ne veut pas s’imposer des mois, voire des années de souffrances inutiles à espérer un retour de flammes qui, même dans la perspective improbable où il surviendrait, aurait toutes les chances de déboucher sur une rupture encore plus laide et plus douloureuse. Si tu es au collège ou au lycée, et même si tu es un peu plus vieux, oublie les ex et ne va pas te morfondre sur leurs nouvelles conquêtes, ça ne sert bien souvent à rien, contrairement à ce que toutes les chanteuses pop essayent de te faire croire quand elles sortent un single triste mais plein d’espoir sur leurs amours passées.

 

Don’t want your money / I got my own

Depuis les Destiny’s Child, on n’avait plus beaucoup d’Independent Women dans la pop mondiale, non ? Enfin, je veux dire, à part Pink qui parle plus de vouloir casser la gueule des mecs qui la font souffrir que de véritable égalité du quotidien. Quoique…

 

You, you, you, you showed up and blew my mind

We didn’t sleep at all, played records all night long

That, that, that night I kinda fell love

(…)

Wherever you are you are forever on my mind

Wherever you are know that our love will never die

 

Le tic des répétitions de syllables n’a pas disparu, mais Ke$ha parle de ces nuits de fêtes où l’on rencontre quelqu’un et où l’on tombe amoureux. Ce qui ressemble un peu plus à la manière dont les gens de son public se rencontrent, en fait, que les contes imaginés par d’autres.

 

I heard a song on the radio /And I see your face everywhere I go /I thought I’d call just to let you know / I’ve been thinkin’ of you /Thinking of you
But now my song’s on the radio / And you see my face everywhere you go / I thought I ‘d call just to let you know / I’m thinking of you / Thinking of you.

Ke$ha se la joue Taylor Swift et règle ses comptes par chanson avec un ex dont elle entend les chansons à la radio… Perso, je ne l’ai jamais trouvée aussi intéressante.

 

 

Alors qu’elle semble confirmer, avec le très bon single Die Young (et ses subtils codes Illuminati qui font le succès et les rageux des clips de Lady Gaga en ligne), qu’elle n’est peut-être pas le feu de paille qu’on s’était plu à imaginer (au passage, on sent quand même qu’il y a l’école Flo Rida derrière tout ça), Ke$ha est peut-être en train de mettre en place, sans que l’on s’en rende encore bien compte aujourd’hui, la mythologie pop qui accompagnera le début des années 2010 en chanson : le trash, le cradingue, la liberté sexuelle, l’égalité… Tout en accompagnant les tendances du son mainstream. Un peu comme Britney il y a dix ans, quoi. Ne lui manque plus qu’une vie privée suffisamment intéressante pour être poursuivie par la presse people, et on tiendra peut-être une nouvelle auteure-compositrice-icône générationnelle pour nos teenagers…

3 réflexions au sujet de « Et si Ke$ha, c’était pas si mal que ça ? »

  1. Ça avait d’abord commencé par un article sur le blog de NME (ma bible musicale) qui disait que si Ke$ha a réussi à chanter en duo avec un monument tel qu’Iggy Pop, c’est que c’était peut-être pas autant de la daube que ça et qu’il y avait peut-être un état d’esprit caché derrière cette apparente débilité.
    Et puis il y a eu ton article , qui fait croire à une certaine profondeur des paroles, une recherche musicale …
    Alors pris de curiosité j’ai craqué, convaincu par ces éloges, j’ai fini par ouvrir spotify pour écouter ce fameux dernier album qui apparemment allait me surprendre.

    … Eh ben non.
    J’ai arrété au bout de 20 secondes de Warrior.
    C’est toujours indigeste, le vocodeur me file la gerbe, l’instru me laisse de glace.

    J’ai failli y croire pourtant hein, vous m’aviez convaincu !

    1. Oui, bon bah ça reste de la musique pop, influencée par le son mainstream actuel, hein. Mais c’est loin d’être ce que j’ai entendu de pire cette année ! 😉

  2. Justement, je n’aime pas Ke$ha parce qu’elle chante bien (y’a qu’à l’entendre en live) mais parce qu’elle est simple, qu’elle ne prétend pas être une poupée à la peau lisse (Katy Perry) mais parce que quelque part, elle reste simple. Ces chansons sont me file la forme dès le matin et pourtant, c’est pas forcément mon genre musical MAIS VOILA. Je l’avais vu en concert au Trianon pour son Cannibal tour, vocalement parlant, c’était presque à se mettre des boules quies. Mais franchement, j’men suis pris plein les yeux, une énergie débordante et j’ai aucune honte de dire que c’était sans doute l’un de mes meilleurs concerts 🙂

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