Les ch'tis à Mykonos

Mais calme-toi chéwie !

Tu as déjà regardé « Le jour où tout a basculé » ? Ou « Les enquêtes extraordinaires » de Pierre Bellemare ? Ou « Hollywood Girls », la série avec des pouffes de la télé-réalité qui jouent (mal) des histoires d’amour et de complots comme dans Melrose Place, mais comme si elles étaient suivies par les caméras d’Enquête Exclusive (Drogue, sexe, argent sale : les dessous de la filière de Miami) ? C’est ce qu’on appelle de la scripted reality.
Apparemment, c’est le truc en vogue dans les grilles télévisées de l’après-midi depuis quelques mois.
Pas de bol, j’ai rarement l’occasion d’être devant ma télé à ces horaires-là, et je vais pas non plus m’amuser à regarder souvent les Ch’tis à Ibiza en catch-up, excuse-moi. Le principe général est simple : on fait jouer à des comédiens (plus ou moins professionnels, mais moyennant rémunération, hein) des faits divers qui ont fait les choux gras de la presse locale quelque part, en allant de leur déclenchement à leur résolution. La plupart du temps, il n’y a pas de dialogues écrits (les comédiens improvisent) mais juste un script :
on scénarise une réalité existante de manière à la rendre télégénique. Simple, séduisant, pas cher : les audiences de ces nouveaux… euh, magazines-fictions, sont apparemment très bonnes. En dépit de la qualité du résultat final qui laisse clairement à désirer, que ce soit pour le côté fiction (= préférer des vrais comédiens et scénaristes payés normalement pour faire de la fiction) ou le côté reportage (= pourquoi regarder ça quand on a Confessions Intimes et Strip-Tease)…

 

 

J’ai incidemment vu un épisode de Le jour où tout a basculé sur un bateau, il y a un peu plus d’un mois, et ça m’a scotché, à la fois de nullité et de génie post-moderne. Si on résume, c’est un peu comme si les émissions flippantes de quand on était gamins (Perdu de Vue, Mystères) se limitaient aujourd’hui aux reconstitutions un peu ratées de Dames Blanches au bord de la route avec des comédiens amateurs et une voix-off dramatisante (Sylvie, 40 ans, a fait sa vie avec Robert, 45 ans, et son fils Jordy, 12 ans, que Robert a eu d’un premier mariage. Tout va pour le mieux jusqu’au jour où son ex-compagnon Michel sort de prison et menace de révéler des informations compromettantes sur son passé. Prise à la gorge, Sylvie doit le payer…), mais sans retour sur le plateau pour voir les vrais protagonistes du reportage commenter leur mésaventure en direct. Sur les formats plus directement inspirés de la télé-réalité, c’est pire : on fait jouer aux comédiens des engueulades et des retournements dramatiques prévus à l’avance, en comptant sur leur naturel de tanches avinées pour faire le reste et donner des images bonnes pour le zapping. On pourrait s’en foutre, mais en fait, la scripted reality, c’est un peu la nouvelle guerre de nos chaînes de télé.

Car il y a en ce moment un vrai gros débat de fond entre les professionnels français de l’audiovisuel au sujet de ce « nouveau » format, avec demande d’arbitrage du CSA à la clé : faut-il le faire rentrer dans les quotas de fictions imposés aux chaînes, et dont une partie fait l’objet de subventions publiques ? Les chaînes doivent chaque année produire un quota « d’œuvres de création française » (16% de leur chiffre d’affaires). Faire de la scripted reality permet aux chaînes de remplir cette obligation, mais pour pas cher. Au lieu de se lancer dans des séries plus coûteuses (car oui, les comédiens et scénaristes de Mafiosa, de Julie Lescaut ou de Plus Belle La Vie, sollicités pour faire exister des personnages et une histoire pendant plus de dix minutes de temps d’antenne, coûtent plus cher que trois comédiens payés au lance-pierre pour jouer à se faire du chantage dans leur appartement), elles remplissent leur quota avec des épisodes de scripted reality, écrits à l’arrache et joués par des acteurs qui ont surtout besoin de manger et de faire leurs heures d’intermittents (ce qui se respecte) ou d’anciens candidats de télé-réalité qui trouvent là un moyen pas trop compliqué (nul besoin de talents d’acteur particulièrement prononcés pour jouer là-dedans) de prolonger leur quart d’heure de « gloire ».

Le problème étant qu’on débouche, au final, aussi bien sur des reconstitutions très premier degré de faits divers glauques, que sur des fictions glamourisantes vaguement adaptées d’histoires vraies. Et l’artistiquement tolérable a, lui aussi, ses limites :

L’enjeu est encore plus important du côté du service public, où des lignes budgétaires émanant directement de la redevance sont consacrées à la fiction, et où le cahier des charges est en fait assez exigeant :

« France Télévisions doit être un des premiers investisseurs dans la création audiovisuelle et cinématographique d’expression originale française. L’effort doit porter sur l’adaptation du patrimoine littéraire français, l’illustration de l’histoire nationale et européenne, l’exploration et le suivi des mouvements de la société contemporaine. La société contribue au renouvellement des genres et de la diversité des formats : promotion de nouvelles écritures ou de nouveaux talents, thèmes adaptés en permanence pour être en phase avec l’évolution de la société » 

Forcément, c’est pas avec des histoires de boulangères agressées dans une allée ou de gamines enlevées par leur père sénégalais mais heureusement retrouvées à la fin de l’histoire qu’on fait des efforts pour faire connaître le patrimoine littéraire français. C’est le dilemme permanent du service public audiovisuel depuis quelques années : comment concilier impératifs d’audiences face à des chaînes privées qui ont tout loisir de flatter nos bas instincts avec des Qui veut épouser mon fils ou des Marseillais à Miami, et qualité supposée du contenu, qui exigerait de donner du temps d’antenne à des formats un peu boring sur le papier et pas très porteurs en termes d’audience (opéra, théâtre classique, débats culturels, littérature, etc.). France 2 et France 3, notamment, jouent à l’équilibriste depuis des années, supprimant régulièrement leurs formats de magazines et talk-shows culturels mais obligés d’en proposer d’autres, ne parvenant à générer un équilibre « audience / qualité du contenu » durable que sur quelques formats de magazines (Secrets d’Histoire, Ce soir ou jamais). En plus, comme budgétairement, avec la crise et tout, nos chaînes publiques ont plein de problèmes de sous, c’est carrément une équation insoluble.

Je veux dire, c’est bien de serrer les budgets et de demander aux chaînes publiques de faire attention aux dépenses tout en conservant une audience potable, mais si dès qu’un format pas cher et à succès surgit on le snobe sous prétexte que c’est de la merde, on ne va pas s’en sortir, t’vois ?

La scripted reality, parce qu’elle fait de l’audience et qu’elle ne coûte pas cher, fait vivre une partie de la production française et de nos intermittents. Soit. Le problème étant : est-ce que ces arguments mercantiles, certes recevables, doivent être les seuls à présider au choix de ce qui passe sur nos écrans ? Les Français sont débiles et préfèrent regarder Ayem jouer comme une pince à linge plutôt que de mater un documentaire sur la déforestation, alors pourquoi les en priver ? Justement parce que ces docu-fictions ne respectent pas l’esprit des textes qui régissent les organismes de financement de la fiction : ils veulent à la fois être perçus comme des magazines (alors que ce n’est pas parce qu’une reconstitution de faits divers est inspirée d’un fait réel que cela en fait un documentaire) et comme des fictions (au détriment de vraies séries nécessitant plus de travail de jeu, de script, de montages, etc.). Du réel et du factice qui se catapultent dans un même format, en tentant de prendre les avantages de l’un et de l’autre : audience du divertissement, subventions de la fiction, noblesse supposée du magazine d’information… En un peu plus de dix ans, la télé-réalité nous aura amenés là, conscients que nous sommes tous, désormais, que la réalité filmée se monte, se réinterprète, se manipule. L’important, dans Secret Story, n’est pas tant la réalité de l’existence des lofteurs, que leur capacité à nous faire vivre une histoire, avec des rebondissements, des trahisons, des tensions montées en épingle par le montage ou par l’intervention de la production. On le sait, il y a manipulation du réel, mais on reste rassurés par l’idée originelle que ce sont des « vrais gens » qui vivent « des vrais trucs » qui auraient pu nous arriver aussi et auxquels on peut s’attacher et s’identifier, puisqu’ils ne sont ni plus fictifs ni moins normaux que nous…

La solution ne serait-elle pas, même si le service audiovisuel public se bouche le nez dès qu’on aborde cette notion, de ranger les émissions de scripted reality parmi les émissions dites « de divertissement » comme les jeux ou la télé-réalité ? Après tout, on voit bien, dans la nouvelle saison de Qui veut étrangler mon fils ?, que la plupart des scènes « importantes » dans la dramaturgie de l’histoire sont jouées et montées. Il n’y a qu’à voir la monstrueuse Yvette Horner Pascale décrocher son interphone et savoir dans la milliseconde que c’est son fils qui a sonné (il n’a pas ses clés, d’ailleurs ?), ou Marie s’étonner de voir débarquer son prétendant dans sa salle de danse où un caméraman et un perchiste sont déjà en train de la filmer, pour comprendre que ces formats à prétention « documentaire » (c’est-à-dire prétendant restituer le réel) sont en fait de simples divertissements pas très bien joués, où la fiction s’est peu à peu introduite pour rendre les freaks avides de notoriété plus télégéniques. Pourquoi, alors, priver de vraies œuvres de fictions (avec un scénario écrit, et pas seulement des rapports de police vaguement improvisés en dialogues) des subventions du CNC au profit de ce qui n’est, au final, qu’un format hybride à rapprocher davantage de Confessions intimes (même confessionnal, mêmes images mal éclairées et mal filmées caméra à l’épaule) que de la fiction écrite ?

C’est délicat à trancher sans émettre de jugements de valeur (après tout, Hollywood Girls est aussi une création – fainéante certes – et reflète aussi les tendances de notre PAF), mais vraiment, me dire qu’on met Nabilla et Shauna Sand (aka Geny G) sur le même plan que Nathalie Baye ou Olivier Marchal, ça m’ennuie un peu.

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