Lena et les garçons

 

Girls Golden Globes 2013

J’ai toujours beaucoup aimé ce prénom, Lena. Je le trouve joli, international, transposable partout. Il y a des prénoms chiants dans certains pays. Demande à un allemand de prononcer correctement le prénom Vincent. Ce mot est hyper nasal, en fait, il n’y a bien qu’en France qu’on arrive à le prononcer normalement. A moins que le Vincent français ne soit pas plus normal que le Vincent anglais ou le Bixente espagnol. Mais bon, ce n’est pas de la subtilité des langues ni de la géopolitique des prénoms que je voulais causer ici.

Il y a bientôt deux semaines (Vinsh, n°1 sur les tendances périmées), Lena Dunham, une gamine qui présente la particularité déprimante d’avoir un an et demi de moi que moi et d’être considérée comme un génie, a été doublement récompensée pour sa série Girls, le succès indie vaguement surprise lancé sur HBO début 2012. Avec son format un peu bancal de 30 minutes et ses saisons de 10 épisodes, cette série de mid-season a réussi à coiffer au poteau Smash, Episodes, The Big Bang Theory et surtout l’habituel favori Modern Family. L’air de rien, le royaume a vacillé. Lena Dunham a été récompensée pour son travail de créatrice de la série (trophée de la meilleure série comique) et pour son travail de comédienne (Golden Globe de la meilleure actrice dans une série comique, remporté face à Tina Fey, Julia Louis-Dreyfus, Zooey Deschanel et Amy Poehler) : une double reconnaissance qui adoube la série Girls comme l’un des phénomènes télévisés marquants de l’année, et peut-être de notre génération. Après tout, des séries qui ont énormément influencé la pop culture actuelle figurent au palmarès des Golden Globes : M*A*S*H, Ally McBeal, The Golden Girls, Desperate Housewives, Fame, Seinfeld, The Cosby Show, Ally McBeal… Et bien sûr Sex and the City, qui avant de devenir une franchise risible sur le fric et le mariage bourgeois qui ne s’assume pas, avait permis dès 1999 à HBO d’imposer un ton, une fraîcheur et une audace qui allaient entraîner derrière eux sur le câble bon nombre de bonnes séries à la fois mainstream et débarrassées de la censure des gros networks américains.

 

La parenté entre les deux séries est d’ailleurs assumée dès le premier épisode de la série, où l’on aperçoit dans la chambre de l’une des héroïnes un poster de Carrie Bradshaw et ses copines. Girls, c’est selon le point de vue l’héritière de Sex and the City, ou son antithèse. Héritière parce qu’elle évoque une génération de jeunes femmes ayant puisé leurs premiers discours à peu près clairs sur le sexe des conversations entre Samantha Jones et ses potes, et qui continuent de grandir et de se chercher, à l’approche de leurs 30 ans, dans la société à la parole plus « libérée » que SATC, la chick lit, le web social, les blogueurs et la télé-réalité ont engendré, substituts d’un cinéma populaire où rom’com et thrillers avec apparition des nichons de Sharon Stone se sont dangereusement essoufflés au tournant des années 90, ne remplissant quasiment plus son rôle d’alimentation du discours mainstream sur l’amour et le désir. Plus prude et plus directe, plus cul et plus cérébrale, la vingtenaire citadine des années 2010 doit beaucoup à ces premiers épisodes de 1999 dans lesquels des femmes cherchent ouvertement à se faire sauter (parce qu’il n’y a pas de mal à ça) et où Carrie s’adresse directement au téléspectateur en aparté (l’invitant, de facto, à ne pas être gêné de son voyeurisme ni de son intérêt pour le sexe, qu’on soit un garçon ou une fille). Ce qui n’empêche pas d’ambitionner de trouver l’amour ni de vouloir verbaliser et clarifier la nature de la relation que le sexe engendre, hein. Je n’ai pas encore découvert The Carrie Diaries, la série sur les débuts de Carrie Bradshaw à New York dans les années 80, d’ailleurs, mais je me demande si elle souffrira la comparaison avec l’original… ou avec Girls

 

 

Et en même temps, Girls est tout le contraire de Sex and the City, dans le ton comme dans l’intention. Plus jeunes que les trentenaires en recherche officieuse de maris propulsées par Darren Star il y a quatorze ans, Hannah Horvath et ses copines sont paumées, immergées en pleine crise économique et existentielle, pas à l’aise dans leur job (ou sans job du tout), open à un tas de choses dans leurs sexualités et pourtant encore moins sûres de ce qu’elles font, un peu gauches, modasses mais sans le fric, hipsters mais sans les cocktails et les bars trendy, pas forcément très jolies… Bref elles sont « normales », là où Miranda, Charlotte, Samantha et Carrie avaient à peu près résolu leur existence (job, reconnaissance professionnelle, appartement-témoin comme on n’en voit que dans les séries télé, sans névroses familiales visibles, vocation dans la vie…) et ne cherchaient plus qu’un compagnon compatible.

 

 

I think that I may be the voice of my generation

 

 

Sur le papier elles auraient de quoi nous être sympathiques, donc. Et c’est là le nœud du problème, qui me fait avoir tant de mal à aimer cette série (alors même que je n’arrive pas à en décrocher non plus ^^) : en plus de cela, elles ne sont pas très sympathiques.

 

Hannah (Lena Dunham) est un laideron sexuellement libéré qui vit aux crochets de ses parents et passe la moitié de la saison 1 à leur reprocher de ne plus la sponsoriser (sans apporter, ni à eux ni au téléspectateur, la moindre preuve de son talent ou de son ardeur au travail) (bref, une preuve qu’elle mérite d’être soutenue matériellement au-delà du nécessaire du commun des mortels, parce que bon, c’est la crise ma bonne dame, même moi je l’ai compris quand j’ai fini mes études), tout en se laissant torturer mentalement par une sorte d’amant intello psychotique (qui finira par lui reprocher d’être devenue méfiante). Le personnage est gauche mais pas particulièrement drôle, ce qui est étrange. Elle parle un peu comme une héroïne qui aurait été créée par Diablo Cody mais se serait échouée par mégarde dans un film de Woody Allen. Elle est au mieux marginale, au pire complètement irréelle.

 

Marnie (Allison Williams), la très très jolie coloc’ d’Hannah, est une petite pimbêche vaguement carriériste et incapable de résoudre ses problèmes avec son copain en en parlant ouvertement (tout ça pour être furax lorsqu’elle l’aura largué et qu’il passera à autre chose).

 

Shoshanna (Zosia Mamet) est le prototype de la fille coinços genre Willow Rosenberg dans la première saison de Buffy : transpirant tellement le manque d’assurance qu’on en oublie qu’elle est plutôt jolie et qu’on la perçoit comme une meuf à tronche de musaraigne.

 

Jessa (Jemima Kirke), enfin, est une sorte de hippie arty prétentieuse et irresponsable, qu’on a envie de claquer dès qu’elle a un semblant de conversation avec quelqu’un tant elle suinte la condescendance satisfaite de la meuf qui sait qu’elle peut résoudre à peu près n’importe quel problème en faisant un sourire enjôleur.

 

Bref, elles sont à claquer. Ou, pour être plus poli, elles invitent rarement à l’empathie.

 

 

Parce qu’elles nous renvoient à des défauts bien réels qu’on a aussi, ça, j’ai bien compris, mais parce qu’en plus elles ne semblent pas, d’un épisode à l’autre (ou au moins entre le début et la fin d’un même épisode), en tirer une leçon, une raison de changer d’un iota… Comme dans la vraie vie aussi, je sais. N’empêche que cet hyper-réalisme finit par être assez irritant. Oui, dans la vraie vie, quand un mec te demande poliment de te casser après t’avoir sodomisée par surprise, a priori, si tu es amoureuse, tu vas y revenir quand même. Parce qu’on est tous un peu cons en la matière, que veux-tu. Mais dans une série, on s’attend à ce que le format impose un rythme, des ruptures, des tournants, et peut-être même des cliffhangers et des catas qui balayent tout lorsqu’on croyait enfin avoir trouvé la paix. Là, en une saison complète et un début de deuxième saison, la relation entre Hannah et Adam est toujours hyper verbale et toujours pas clarifiée ni apaisée, sans obstacle clair entre eux deux et pourtant ils n’arrivent toujours pas à juste se mettre ensemble, ça commence à casser un peu les gonades. Au sein d’un épisode, ou même d’un arc de deux-trois épisodes, on ne voit aucun personnage dévier de sa trajectoire de départ ou avoir une forme logique de remise en question. Jessa se marie à un beauf sans qu’on comprenne pourquoi. Marnie fantasme sur un gars qui lui dit des trucs cochons à un vernissage mais ne cherche pas du tout à le recroiser. Hannah se plaint que ses parents lui coupent les vivres mais leur cache ses soucis financiers par la suite. Shoshanna s’accroche à sa virginité comme à un trophée et la donne au premier gars venu en fin de saison 1 sans s’assurer de la « noblesse » de ses intentions. Le premier épisode de la saison 2 nous propose carrément le personnage gay totalement assumé qui décide soudain qu’en fait il est bi (juste avant qu’on se rende compte que non, les filles ne l’excitent pas mais qu’il a sauté sur une de ses potes parce qu’il pense que ça lui faciliterait les choses d’être hétéro) (pitié)… Que cherche à nous dire le scénar’, si ce n’est qu’on n’est pas toujours très logique et qu’on change parfois d’avis en cours de route ? Parce que bon, une ou deux fois, ça va, mais quand toute la série semble guidée par ces motivations aléatoires des personnages, on finit par gueuler contre l’écran. Un peu comme on le ferait auprès d’une vraie copine qui mène sa vie de manière incohérente et vient nous chouiner dans les bras tous les soirs : fais tes conneries irrationnelles autant que tu veux, du moment que tu ne viens pas t’en plaindre auprès de moi systématiquement, chérie. Sauf que Hannah et ses copines n’existent pas, et ne nous demandent donc pas notre avis. Elles sont juste paumées à l’écran, nous laissant à notre non-capacité d’intervention ou d’opinion.

 

Dans une série, si un personnage fait de la merde, il connaît un retour de karma, ou les scénaristes finissent par lui donner une prise de conscience pour qu’il développe une personnalité plus « mesurée », dirons-nous. La série n’est pas la réalité brute, et c’est aussi pour cela qu’on l’aime : elle divertit, en 20 ou 42 minutes, et synthétise en une intrigue ramassée et aux dialogues enlevés un petit questionnement existentiel, superficiel ou non. Au pire, elle le fait en développant l’intrigue sur une saison. Là, en une saison, je n’ai pas vu les personnages de Lena Dunham mûrir d’un iota. Certes elles n’en sont plus exactement au même point qu’à l’épisode 1.01, mais elles ont eu un cheminement incompréhensible, sans direction visible. On sent qu’on navigue à vue. Même Barney Stinson a fini par retrouver un semblant d’équilibre hormonal, bordel !

 

Il faudra peut-être plusieurs saisons à Girls pour faire grandir ses personnages, affichant la pleine mesure de sa (probable) noble ambition de série : montrer qu’on peut partir de loin et devenir autre chose. En attendant, tout ce que Lena Dunham et ses amies me laissent entrevoir, c’est qu’à 25 ans on n’est pas beaucoup plus lucide ni plus logique qu’à 16. Ce qui serait moins agaçant si la série laissait au moins entendre, de temps en temps, que ce n’est pas une fatalité de chaque instant.

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