The D is silent

django-unchained

Il faut avouer que Inglourious Basterds était une telle cata en termes de rythme, de jeu d’acteurs, d’humour et de message général que forcément, Django Unchained a l’air d’un chef-d’œuvre à côté. Toujours cette foutue habitude de comparer entre elles les œuvres d’un même réalisateur, comme si elles contenaient les mêmes ingrédients, les mêmes acteurs, les mêmes moyens, les mêmes ambitions. Tarantino filme la violence depuis une grosse vingtaine d’années maintenant, et il le fait avec une telle monomanie qu’on regarde tous ses films comme les parties d’un tout, d’une œuvre qui se voudrait parfaitement cohérente. Il y a probablement du vrai là-dedans, mais du coup on perd de vue l’aspect rafraîchissant qu’il y aurait à regarder chaque nouveau film de Tarantino avec un œil neuf de spectateur « Tarantino-virgin ».

Tarantino, c’est le genre de cinéaste qui t’oblige à le regarder un peu en cinéphile, même si ta fréquentation annuelle des salles de ciné n’excède guère les films de Michael Bay et les longs métrages Pixar. Tu es pris en otage par le mec, il veut que ton attention soit captée par ses allusions et ses clins d’œil. Genre tout le temps. Et ce petit plaisir d’avoir reçu un stimulus intellectuel perceptible, trois, quatre ou dix fois pendant son film, ça va t’amener à être indulgent, même quand Mélanie Laurent joue la colère vengeresse comme une endive et que son boyfriend noir donne l’impression de jouer dans une publicité pour de la lessive (tu sais, ces gens qui ont des conversations à bases de phrases très naturelles du genre « Wow, toutes les tâches sont parties ?! Incroyable ! »). Parce que c’est ultra-référencé, illustré par une B.O. über cool et saupoudré de répliques cultes, on finit par pardonner à Tarantino d’avoir pondu une semi-bouse, au motif que c’est semi-réussi.

Dans le cas de Django Unchained, ça va quand même vachement mieux que dans Inglourious Basterds, malgré quelques longueurs ici ou là. Mais le film m’a fait prendre conscience, peut-être pour la première fois, de ce qui me gêne tant dans la filmo de Quentin Tarantino. Note qu’il m’aura donc fallu près de vingt ans pour prendre conscience de cela : entre la mafia, les nazis, les tueurs à gages, les esclavagistes négriers du sud des États-Unis en 1850, l’ami Quentin s’arrange toujours pour traiter de l’ultra-violence dans un contexte où le spectateur est susceptible de la trouver acceptable, voire nécessaire. Tarantino n’a jamais fait de film mettant en scène la violence (ou une opportunité de violence) chez des personnages « ordinaires ». Il choisit toujours d’immondes salauds ou des casse-cous professionnels, au nihilisme cool ou à l’aura forcément tragique au vu de la profession qu’ils se sont choisis.

Django unchained

 

Là où il deviendrait vraiment subversif, c’est justement à mettre en scène l’ultra-violence surgissant chez des gens ordinaires, sur des victimes vraiment innocentes. Bref, pas sur des tueurs professionnels qui côtoient la mort si quotidiennement que l’on devient, à les regarder, aussi blasé qu’eux en regardant un mec se faire tirer dessus au fusil à pompe dans les parties génitales. Et puis il y a un peu ce côté « superhéros » / deathproof qu’on trouverait inacceptable dans n’importe quel autre film, mais qui passe chez Tarantino. Parce que bon, elle est mignonne Beatrix Kiddo, mais dans le genre « incohérences scénaristiques », elle se pose là :

 

Survit à une balle dans la tête ; ok.

 

Se réveille au bout de quatre ans ; soit.

 

Sans escarres ; bon…

 

Remarche au bout de six heures ; ah ?

 

Après s’être planquée pendant six heures dans un parking, dans la bagnole du mec qu’elle venait de flinguer, sans que personne dans tout l’hôpital n’ait donné l’alerte ni rien ; moui…

 

Prend l’avion dans la foulée grâce à une carte de crédit qui n’a bien évidemment jamais été bloquée ni rien ; euh ok.

 

Bat 80 mecs au sabre à la loyale un mois plus tard, seule contre tous et sans le moindre signe de perte de motricité ou de mécanique un peu rouillée malgré son trou dans la tête ; trop forte…

Des incohérences qu’on trouve très faciles à avaler tant on se sent, en tant que spectateur, à des années-lumière de cette vie-là. Et c’est pareil pour Django.

Le problème étant donc que ça nous aide aussi à avaler l’ultra-violence de certaines scènes comme si elle était justifiée. Pire, on est frustré quand un personnage n’a pas une mort assez spectaculaire ou gore. Dans un film d’horreur, ça se comprendrait : après tout, on est là pour ça. Dans un film plus élaboré, avec un scénario, des dialogues, des motivations plus ou moins claires et cohérentes des personnages, c’est tout de même différent. Mais comme les vilains de l’histoire sont des gros cons racistes et esclavagistes ou des tueurs sans pitié en mode « c’est lui ou moi », les voir se faire dézinguer la gueule nous fait plaisir.

Note que j’ai passé de très bons moments devant Django Unchained, hein. Et comme tout le monde, j’ai trouvé le dernier quart d’heure marrant et jouissif. Je trouve juste que, plus encore que dans ses précédents films, Tarantino se donne l’excuse du recul du spectateur (ici, un recul historique, donc), pour créer une distance avec une violence qui l’aurait vraiment dérangé dans un contexte plus « proche » de lui. Comme si buter des rednecks à tour de bras était vraiment acceptable. Comme si la suppression des gros cons était un programme recevable, du moment qu’on le fait de manière cool.

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Côté acteurs, j’ai beaucoup apprécié la performance de Leonardo DiCaprio, proprement détestable et qui réussit très régulièrement à te faire oublier que tu es en train de regarder Leonardo DiCaprio, mais aussi et surtout celle de Samuel L. Jackson, quasi-méconnaissable dans son rôle de Stephen. Aucun des deux ne semble avoir été estimé à sa juste valeur par la saison des cérémonies de récompenses (qui s’est achevée ce dimanche en apothéose tiède aux oscars), et c’est dommage. Christoph Waltz, dont je n’avais, comme beaucoup de gens, jamais entendu parler avant qu’Isabelle Huppert ne lui attribue un prix d’interprétation à Cannes en 2009, doit désormais deux oscars à Quentin Tarantino. Jolie dette. Sa composition du Dr King Schultz dans Django Unchained n’est pas aussi truculente que celle de Hans Landa (à peu près tout ce qu’il y avait à sauver d’Inglourious Basterds), mais elle est tout de même savoureuse, apportant le gros des répliques amusantes du film et le point de vue, assez salutaire pour un spectateur européen, d’un personnage humaniste allemand face à l’esclavage et les combats de noirs, au demeurant très bien supportés et acceptés comme tels, y compris par le personnage de Django. N’empêche que c’est un peu facile d’obtenir l’oscar du meilleur second rôle pour ce qui est pratiquement un rôle principal…

Je me suis demandé pourquoi Olivia Pope ne mettait pas son tailleur Prada avant de faire chanter Leonardo DiCaprio pour qu’il la laisse partir, mais bon, si ça se trouve elle avait perdu le numéro de Harrison et Huck était encore parti se planquer dans une poubelle alors elle avait pas les ressources nécessaires… Jamie Foxx, lui aussi complètement négligé par les cérémonies de récompenses, semble pendant une bonne partie du film n’être qu’un « vecteur », un prétexte pour faire exister les personnages secondaires. La dernière demi-heure du film, pendant laquelle il reprend les rênes de sa quête romantique, est ainsi celle dans laquelle on apprécie enfin pleinement le personnage, en se rangeant à ses côtés. Ce film n’est au final pas mon préféré de Tarantino, mais c’est vraiment un bon divertissement, malgré quelques longueurs et un côté un peu touffu (ça aurait mérité d’être chapitré). A 10 euros le ticket de cinoche, c’est tout de même loin d’être l’arnaque de l’année. Vu mon rythme actuel, je  n’en demande guère plus.

2 réflexions au sujet de « The D is silent »

  1. Ca y est je l’ai enfin vu et j’ai donc aussi enfin pu lire ton post.
    Moi j’ai quand même beaucoup apprécié à part que j’en ai un peu marre de devoir passer le tiers du film à regarder de côté pour ne pas avoir à subir les scènes de torture.
    Autant la violence à coup de giclée de ketchup n’est pas choquante car elle a toujours un côté grossier dans ces films, autant le plaisir de filmer des gros plans de torture volontaire me dérange toujours beaucoup. Je sais que c’est aussi ça Tarantino mais je ne peux pas m’y faire. Et c’est pour ça que je ne pourrai jamais aimé complètement un Tarantino je crois…

    1. Que cela te dérange est probablement bon signe, et une partie du message de Tarantino, qui fait plutôt la dénonciation de la torture que son apologie en la montrant. 😉

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