Jeffrey, réflexion sur le théâtre gay

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Je l’avais déjà écrit ici, il y a un problème avec la « culture gay » mainstream, incarnée notamment par les films qui sortent en DVD chez Optimale ou OutPlay. Généralement, l’explication est simple : le sujet étant assez segmentant, les financements sont difficiles, les comédiens semi-amateurs, les réalisateurs un peu fauchés, et plus « militants » (désireux d’apporter leur pierre à l’édifice d’une communauté gay dont ils font généralement partie) que véritablement talentueux. Alors certes, on peut souvent y voir la patte d’un cinéaste débutant, qui propose quelque chose d’un peu foutraque et « indé » dans l’esprit, et qui sera capable de faire des choses bien plus ambitieuses le jour où il aura quelques films sous le pied et un vrai budget de grand studio… Mais ça n’arrive jamais. Quand un grand réalisateur du genre Ang Lee ou Stephen Frears se lance dans un « gay themed » movie, le thème gay n’est qu’accessoire, et surtout n’est pas le seul sujet abordé dans sa filmo : on sent alors qu’on est devant un « vrai » film, c’est-à-dire un film dont l’existence aurait eu un intérêt même si les héros avaient été hétérosexuels. Car du côté des productions « indépendantes » gays plus ou moins engendrées par et pour le « milieu gay » : pour un Priscilla, folle du désert, ou un Weekend, ou un Beautiful Thing, combien de Eating Out volume 16, de Hellbent ou de Grande Ecole (qui, admettons-le, sont quand même de sacrées daubes) ?

On peut faire à peu près le même reproche aux pièces de théâtre dites « gay » : écrites dans le but de faire exister une « scène gay », elles ne sont donc pas écrites uniquement dans le but de faire exister… une bonne pièce. Les pièces de théâtres, films ou romans gays souffrent ainsi de leur statut, à mon sens : écrits par les quelques artistes (gays) que ça intéresse et subventionnés par les quelques studios, distributeurs et éditeurs (gays aussi) qui veulent bien les financer, ce sont rarement des chefs d’œuvres. Ils ont le mérite d’exister, mais ils n’existent pas uniquement pour être bons. Du coup, ils ne le sont pas toujours.

 

C’est un peu ce que je ressens pour Jeffrey, la pièce de Paul Rudnick qui se joue depuis quelques mois à Paris (au théâtre Clavel puis à La Folie Théâtre). La pièce n’est pas vraiment mauvaise, mais elle est un peu faiblarde. Et puis surtout, elle a vieilli, et ça se sent pas mal. Enfin, et comme pour confirmer ce que je viens d’écrire, dans le public, c’est un peu le jeu de « Y a-t-il un hétéro dans la salle ? ». Ça nous fait plaisir, à nous les pédés, que ce genre de pièce existe. Mais ça ne veut pas dire qu’elles sont objectivement bonnes. Elles nous « parlent », voila tout.

 

Le pitch : Jeffrey, un comédien au chômage qui bosse comme hôtesse Pierre Cardin serveur dans les soirées de l’ambassadeur pour se faire de l’argent, et grand amateur de plans cul apparemment, décide de faire la grève du sexe pour trouver un sens à sa vie (en gros, hein) (oui, je sais, sur le papier, ça ressemble au pitch de 40 jours, 40 nuits). Pas de bol, c’est justement à ce moment-là qu’il rencontre Stéphane, le mec de ses rêves. Lequel lui annonce être séropositif, ce qui fait encore plus hésiter le héros. La pièce suit alors ses tergiversations et son parcours personnel à travers cette histoire d’amour naissante.

 

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La pièce, au départ américaine et ancrée dans le Manhattan du début des années 1990 (en plein cœur des années sida et au moment où les premières trithérapies n’avaient pas encore réussi à « rassurer » les gays occidentaux, quoi), est ici transposée au Paris de 2013. Un parti artistique intéressant. Mais complètement foireux, à mon avis.

 

Là où le personnage de la pièce d’origine arrête le sexe PARCE qu’il a peur de tout et notamment du sida (ce qui rend la révélation de la séropositivité de Steve d’autant plus dramatique), le Jeffrey de 2013 arrête le sexe parce qu’il en a marre d’avoir des plans vides de sens, puis commence à flipper quand il apprend que Stéphane est séropo… et finalement, on ne sait plus trop pour quoi il tergiverse pendant tout le reste de la pièce. Sa soi-disant « addiction » aux plans culs n’apparaît plus du tout, et en même temps sa peur panique de la séropositivité ne semble pas être sa seule source d’hésitation… Et puis on est en 2013, bordel. Que tu aies un moment d’hésitation quand un mec avec qui tu vas coucher t’apprend qu’il est séropositif, ok. Que tu refuses tout net, pourquoi pas non plus (il y a encore des gens, de toutes générations, qui flippent très fort). Mais que tu en fasses le sujet principal de la pièce sans vraiment l’assumer (en noyant le truc derrière une pseudo-quête existentielle de chasteté), ça laisse une impression bizarre.

 

Si j’avais dû prendre un parti « narratif » autour de cette pièce, j’aurais, au contraire, joué à fond la carte du début des années 90, et à donf’ le sujet du sida et de la peur panique du personnage principal. Alors, certes, transposer l’intrigue en 2013 permet de faire des mises à jour marrantes (Lady Gaga, Grindr…), mais il aurait été à mon avis beaucoup plus drôle d’assumer le côté un peu kitsch / début des années 1990 : les fringues, les expressions à la mode de l’époque, les messageries gays sur bipers, les icônes gays du début des années 90, et évidemment les préjugés de l’époque, voire les choses qu’on croyait savoir sur le sida mais sur lesquelles on s’est détrompés depuis… Quitte à modifier un peu la pièce pour la rendre plus contemporaine, on aurait pu glisser dans Jeffrey des allusions à l’hétérosexualité de George Michael, ou à l’idée que Milli Vanilli est le plus grand groupe de tous les temps, ou encore imaginer ce qu’un jeune gay aurait pensé en 1990 s’il avait eu une vision de Lady Gaga. Rappeler subtilement au téléspectateur qu’on regarde cette histoire du point de vue de 2013 sans se sentir obligé que cela se déroule vraiment en 2013, quoi.

 

Dans la version mise en scène à Paris en ce moment, je regrette cette impression d’entre-deux, de pièce qui parle de sida mais pas trop, de personnage jeune qui meurt de sa séropositivité et malgré son traitement (en 2013, dans un milieu parisien privilégié et friqué, avec un suivi médical régulier, j’ai quand même beaucoup de mal à avaler qu’un homme de moins de quarante ans puisse mourir du sida en quelques mois) (alors qu’au début des années 90 avec le balbutiement des traitements et les dosages qui mettaient parfois un peu de temps à faire effet ou à s’avérer être les bons pour la personne, c’était nettement plus plausible)…

 

Bref, j’aurais trouvé plus malin d’assumer à fond l’identité et l’époque de la pièce, pour justement prendre un peu de recul sur le sida et sur ces années-là (quitte à ce que les comédiens ou le metteur en scène nous fassent un petit laïus en fin de spectacle pour nous rappeler que le sida existe toujours, et que si on a accès à des traitements efficaces en Occident, on n’en guérit toujours pas).

 

Pour ce qui est de la mise en scène et des comédiens, il n’y a pas grand-chose à dire. Le rythme est enlevé, le boulot au niveau des décors et des lumières est correctement assumé (on est dans le cadre d’une petite production, donc on aperçoit les meubles qui bougent entre deux scènes dans la pénombre, hein), les comédiens jouent bien (notamment le couple de potes architecte d’intérieur / danseur – la sympathie va toujours plus facilement au second rôle caustique, quand le premier rôle est un peu plus torturé et « cérébral »), il y a globalement la fraîcheur et l’enthousiasme de la petite troupe qui rame dans une petite salle parisienne et qui partage avec joie son plaisir d’être sur scène et d’avoir un public. Les principaux défauts, globalement, ont plus trait à la pièce de Paul Rudnick elle-même qu’à ce qui nous est proposé par la troupe.

 

A tout prendre, je te conseille quand même de donner sa chance à la pièce, mais surtout aux acteurs, en allant jeter un œil à La Folie Théâtre (l’avant-dernière représentation de la pièce, le 22 mars, sera dédiée à SOS Homophobie). Ne serait-ce que pour savoir si je suis un ignoble salaud sans cœur ou si quelqu’un pense comme moi.

 

 

Jeffrey
À LA FOLIE THÉÂTRE
6 rue de la Folie Méricourt, 75011 PARIS – M° Saint Ambroise (9)
Du jeudi au samedi à 21H30, le dimanche à 18h00
Jusqu’au 23 mars 2013

4 réflexions au sujet de « Jeffrey, réflexion sur le théâtre gay »

  1. Il y a des formes de virus qui peuvent terrasser en quelques mois tu sais ;)et aucune molécule existante n’est efficace.

    Pour en revenir au sujet, vu ta description, si j’étais parisien, je n’aurai aucune envie de dépenser du fric pour aller voir la pièce.

    1. J’avoue, non sans embarras, que ma connaissance du sida n’est pas très poussée. Je fais partie des gens qui se contentent de flipper et de se protéger, et qui connaissent globalement les risques et les pratiques à favoriser… mais qui connaissent mal les subtilités sur les traitements, la vie quotidienne des séropositifs, les différentes « souches », les maladies opportunistes, etc.

      Toutefois, pour ma défense, dans la pièce, on sent vraiment que l’histoire du personnage malade et qui finit par mourir s’inscrit plutôt dans un contexte « ordinaire » de la maladie (genre il l’a depuis un moment, ses traitements marchent, et puis finalement non), plus crédible pour le début des années 90, du coup.

      Je regrette de ne pas avoir titillé ta curiosité. Ces pièces ont le mérite d’exister, et elles font partie d’un certain « patrimoine » culturel gay. Rien que pour ça, il vaut la peine d’essayer de les connaître et d’avoir un avis dessus. Il te reste toujours le film de 1995, si tu n’as pas la possibilité de voir la pièce.

      1. Ayant des amis touchés par cette saloperie, j’ai pu partagé certains qui ont fait que je j’en connaisse plus que la moyenne sur ce sujet 🙂
        Toi, tu connais le minimum vital et c’est déjà largement suffisant pour te préserver 😉

        Sinon je remets pas en cause le mérite de l’existence de ces pièces ou de tous autres production « communautaire » bien au contraire, je déplore juste leur relative anonymat vu que je ne fréquente pas les sites spécialisés.

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