Du biopunk

the host

Je ne suis pas un grand amateur de science-fiction. Non pas que j’aie beaucoup essayé, d’ailleurs, hein, mais que veux-tu, en librairie, ces bouquins à la tranche grise argentée et aux couvertures un peu kitsch évoquant vaguement l’esthétique futuriste de Fritz Lang dans Metropolis ne m’ont jamais trop stimulé le lobe : engins volants, humanoïdes, robotique fantasmée et autres totalitarismes réduisant les êtres humains à des pions… Perso, ça ne m’a jamais trop attiré, et même si je sais, par ouï-dire, que des auteurs comme Isaac Azimov sont des must absolus de la littérature du XXème siècle, je suis depuis toujours intimidé par ce genre. Pour la même raison que j’ai eu tant de mal à me mettre sérieusement à lire Harry Potter, par exemple : foisonnement de personnages, de logiques, de représentants d’autorités fictives, de factions et autres clans ennemis… Le tout avec des traductions parfois approximatives si l’on a, en plus, la fainéantise de lire tout ça en français. Je n’ose même pas imaginer comment ça doit faire mal au crâne de lire les bouquins de Game of Thrones.

Mais avec le cinéma, c’est plus facile. Si un réalisateur est doué, il peut, en quelques plans, te poser une ambiance, un contexte, et te tenir la main pour découvrir, généralement à travers le regard du protagoniste principal, les logiques, le système politique et les technologies du monde futuriste dans lequel il t’a plongé. C’est probablement un tort de ma part, de préférer aborder ce genre par écran interposé plutôt que par l’écriture des auteurs qui ont fait germer tout ça de leur cervelle.

Toujours est-il que j’ai remarqué, depuis quelques années, que les œuvres SF adaptées par Hollywood tournent de plus en plus autour d’un genre particulier : le biopunk. Le biopunk, c’est ce genre dérivé du cyberpunk (le héros marginal face à un monde futuriste perverti, où une autorité ou une puissance économique aux aspirations totalitaires [bien souvent, le héros est au départ complice du système contre lequel il va finir, par révélation, vengeance ou empathie envers les humains, par se retourner] va chercher à le capturer / le contrôler / le supprimer), et transposé aux technologies du vivant : greffes, organes de synthèse, clonage, implants prenant plus ou moins complètement le contrôle d’un humain, etc.

The-Host

Toutes ces évolutions, plus ou moins fantasmées, plus ou moins existantes, qui questionnent et torturent les sociétés occidentales aujourd’hui. Peur d’un futur qui semble déjà, technologiquement, à notre portée, l’obsession bioéthique s’invite progressivement dans les débats grand publics et dans la culture mainstream, car contrairement aux vampires et autres chimères souvent mobilisées dans les fictions destinées à un public plus jeune (héritage du conte de fée, distance rassurante avec la réalité que nous connaissons), nous prenons conscience que c’est une réalité que nous vivrons peut-être pour de vrai. Que ce soit dans les débats sur le clonage, sur les greffes d’organes ou de tissus artificiels ou la crainte d’une dérive marchande, pointée du doigt en ce moment par les quelques illuminés de la Manif’ pour tous qui voient se profiler un supermarché de la GPA pour consommateurs gays, les technologies du vivant nous questionnent. Comment encadrer ? Comment garder la maîtrise ? Qui doit maîtriser ? Joue-t-on à être Dieu, ou ne faisons-nous que nous adapter à notre environnement pour vivre mieux et plus longtemps ? Est-ce que la colère de Dieu va s’abattre sur la France-han ?

En moins de deux semaines, j’ai ainsi vu deux films qui relèvent de ce genre particulier de la SF, et quand j’y réfléchis bien, depuis Matrix, qui parlait plutôt de cyberpunks, de technologies de l’information et de données personnelles (problématiques qui nous semblent beaucoup plus ancrées dans le réel, aujourd’hui, qu’elles ne l’étaient il y a encore quinze ans), ce sont bien les films biopunks qui ont pris les devants dans le cinéma SF grand public, traduisant les vraies obsessions et interrogations sociétales que les sociétés occidentales anticipent en ce début de 21ème siècle.

oblivion andrea riseborough

Concernant Oblivion, une histoire assez agréablement menée, malgré quelques incohérences, débouchant sur des révélations un peu prévisibles sur l’épuisement des ressources naturelles, le clonage et les technologies d’armement. En revanche, de très belles images et des trouvailles visuelles qui te situent une ambiance et un contexte en quelques images (on sent l’univers BD qui a permis de fournir matière à un storyboard riche).

Du côté de The Host (Les âmes vagabondes – titre français débile mais permettant au moins de souligner qu’on est aussi là pour se fader de la romance teenager made in Stephenie Meyer), une histoire un peu pauvrette (et encore plus incohérente) sur des « âmes implantées », qui passe parfois à côté des questions les plus intéressantes (quid de la contradiction entre la démarche d’invasion d’un esprit humain contre son gré et le fait de, justement, y implanter une âme « meilleure » ? quid de la contradiction, pourtant fréquente dans les totalitarismes, entre la prétention à mettre en place une société meilleure et le fait de l’imposer par la force ? quid de la légitimité d’un totalitarisme si la société qu’il impose est effectivement meilleure et pacifiée que la société libre qui lui résiste ? – ces questions sont souvent évacuées par Andrew Niccol, qui persiste avec plus ou moins de bonheur dans l’éthique futuriste depuis Gattaca, au profit d’une bluette ado pas très subtile et d’une réflexion un peu optimiste sur la coexistence pacifique).

Dans les deux cas, une poignée de résistants humains. Et dans les deux cas, cette prise de distance, rassurante, avec les réalités humaines de ces technologies, en soulignant bien leur utilisation (voire leur origine) extra-terrestre. Et pourtant, rien de bien nouveau par rapport aux grosses productions SF au cinéma depuis une dizaine d’année : puissance de l’argent, résistance de quelques rebelles, humains traîtres à leur propre cause, héros solitaire et « spécial » (la notion d’élu, tendance number one de la science-fiction depuis les Evangiles), amour clé de tout et plus fort que le surnaturel, etc.

Si les 70’s/80’s offraient souvent un cinéma SF distancié par rapport à l’humanité, se concentrant plutôt sur l’inconnu et les peurs primales qu’il inspire (Alien, Predator), les 80’s/90’s ont été les années de l’interrogation sur le flicage permis par la lecture de la pensée et la centralisation des données personnelles (Total Recall, Terminator, Gattaca, Matrix), et les années 2000 celles de l’intégration des technologies à l’organisme humain – ou inversement (The Island, In Time, Spiderman, Hollow Man). Des raisons de flipper qui nous sont de plus en plus proches. Les écrivains SF ont, souvent, anticipé des questionnements comme le soulèvement des machines ou l’eugénisme dès le début du 20ème siècle, quand le cinéma, pour des raisons de moyens, d’avancée technologique, ou tout simplement d’adéquation avec les préoccupations de l’époque, n’a semblé vouloir les aborder que des décennies plus tard. La question est donc : quelle sera la prochaine tendance SF à faire les beaux jours du cinéma fantastique, et quelles seront les névroses sociétales qui transparaîtront à travers le cinéma SF des années 2030…

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