Almodóvar, orgie en classe affaires

les amants passagers

Il est cool Pedro. Il est devenu encore plus cool depuis la fin des années 1990, quand il a commencé à prendre de la bouteille en tant que réalisateur et que, pour donner des gages de maturité aux critiques, il a commencé à « noircir » un peu son univers. Non pas que ses premiers films ne contenaient pas une certaine ambivalence ni même de sérieuses zones d’ombres, mais en passant de la comédie sociale trash avec fond de drame, au bon gros drame glauque avec soupçon de légèreté débridée (merci les personnages de travelos et d’homos flamboyants, au passage), Almodovar est devenu une sorte de label de qualité espagnole au cinéma. C’est bien simple, depuis Tout Sur Ma Mère, il est à chaque fois en lice pour une Palme d’Or, un Oscar, un César ou un Golden Globe… Moi-même, en gros mouton que je suis, ça fait bien dix ans que je n’ai pas loupé un seul de ses films en salle.

C’est qu’il est fiable, le Pedro : de la sélection cannoise, de la star internationale reconnaissante (Penelope Cruz, Antonio Banderas, Javier Bardem, Marisa Paredes, Carmen Maura), de la couleur criarde, du pédé vindicatif, du travelo au grand cœur, de la bonnasse espagnole à décolleté pigeonnant, il y en a quasiment à chaque fois dans ses films. Alors certes, ces détails subversifs passent de plus en plus souvent au second plan d’une intrigue à base de meurtres, d’inceste, d’orphelins ou d’abus sexuels tordus, mais cela nous conserve un minimum de sympathie pour l’œuvre de cet artiste essentiel de la culture gay de notre époque.

La presse s’accorde apparemment à dire que Les amants passagers, le nouveau Almodovar sorti il y a quelques semaines dans nos salles, est globalement bof bof. Un peu trop léger. Pas très profond. Ne raconte rien. Du cul gratuit sans vraie justification. Du trash sans discours. D’autres, faussement sympathiques mais surtout condescendants, parlent d’une « récréation » dans la filmo de Pedro en attendant un prochain film plus sérieux, plus digne de lui faire obtenir cette putain de Palme d’Or cannoise qu’on-lui-promet-depuis-vingt-ans-ça-suffit-maintenant-ça-devient-ridicule-donnez-la-lui-qu’on-en-finisse… Mouais, pourquoi pas. Personnellement, je dirais que parfois Pedro fait un film sombre, dérangeant et génial (La Mala Educacion, La Piel que habito), que parfois il fait un film fait pour les festivals et les récompenses (Hable con ella, Volver), et que parfois, il se fait simplement plaisir en s’auto-référençant et en offrant des films clins d’œil plus ou moins lourdingues à ses fans (Los abrazos rotos, ou Los amantes pasarejos, donc).

les amants passagers almodovar

Je ne me suis pas vraiment ennuyé devant Les amants passagers, j’y ai juste vu un cinéaste qui se rappelait ses premières périodes un peu trash et fauchées : décors en carton-pâte fluo, casting éclectique sans grosse star éclipsant toutes les autres, pratiques sexuelles hors-normes et déclenchées de manière un peu arbitraire, quelques visuels un peu crades pour choquer le critique à moitié endormi et scandalisé de ne pas assister à une projection de Parle avec elle 5 (sperme au coin de la bouche, drogue transportée par un passager dans son anus, scène de dépucelage qui fait se poiler tout le monde mais qui aurait été considérée comme scandaleuse si les rôles avaient été inversés – pas sûr que les dénonceurs enflammés de la rape culture seraient passés à côté d’un mec qui souhaite tellement perdre sa virginité qu’il finit par se taper une fille endormie sans le traiter de prédateur amoral ; mais une fille éveillée qui se tape un mec endormi, ça ne choque personne, c’est « trash sympa », c’est une fille qui prend sa vie et sa sexualité en main, t’vois)…

Si le film distille, çà et là, des petites choses révélatrices sur la société espagnole (voire, plus largement, sur la société occidentale) d’aujourd’hui (conceptions personnelles autour du mariage, requin de la finance rattrapé par ses arnaques, sexe et politique, rapport distancié à la notion de passion…), il n’en demeure pas moins bizarrement bordélique, pour un cinéaste comme Almodovar qui avait fini par rendre ses films si denses dans leurs intrigues. Ici, ça part un peu dans tous les sens, on s’amuse assez… mais on oublie assez vite s’il y avait vraiment un climax, une scène parfaite, un moment marquant. La seule scène vraiment drôle du film (le lip-sync des Pointers Sisters) étant spoilé dès la bande-annonce…

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