Tant qu’on a la santé

Angelina-Jolie

Lorsque ce blog se retrouve dans un état végétatif pendant plus de deux semaines, au point que j’en sois réduit à antidater un post afin de le faire correspondre au calendrier éditorial arbitraire et franchement pas très efficace que je me suis fixé il y a presque cinq ans, c’est généralement le signe que je suis en vacances. Ou déprimé. Je ne suis dans aucune de ces deux configurations ces temps-ci. Aussi bizarre que cela puisse paraître, j’ai beaucoup de boulot, et des soirées meublées à coups de séries, au point que l’idée même d’ouvrir mon blog et d’y passer vingt minutes à rédiger un billet de blog semble lointaine et insurmontable. Le plus simple serait que je me mette à écrire de nuit, genre vers 1h30 du matin (la saine heure habituelle du coucher) (va pas t’étonner de ressembler à un figurant de The Walking Dead sur les photos, après). D’autant que, comme tous les crétins qui loupent leur cycle de sommeil, je suis hyper inspiré au moment du coucher, un tas de pensées et d’idées me perturbant et m’empêchant de dormir. Tu sais, le tic insupportable du pied qui s’agite tout seul en bas de la couette ? Je l’ai, moi aussi. Et à chaque fois que je m’en rends compte, je me dis que ce serait le moment de se coller le nez sur le clavier et de déverser de la bile névrotique forcément brillante dans les tubes de l’Internet mondial. Mais je ne le fais pas.

 

Comme bien souvent, il m’aura fallu un évènement marquant dans la pop culture mainstream pour me réveiller de mon demi-sommeil webesque (je dis demi-sommeil car, qu’il vente ou qu’il neige, j’y passe quand même huit heures par jour, tous les jours). Angelina Jolie a sauvé ce blog.

L’annonce, hier matin, de la double mastectomie qu’elle a choisi d’effectuer, de manière préventive, pour faire passer ses chances de développer un cancer du sein de 87% à moins de 5%, pourrait passer pour une nouvelle assez anodine, relevant de la vie privée de l’actrice, pas digne de figurer dans le vingt heures. Le fait est, pourtant, que tout le monde en a parlé, l’a tweeté ou retweeté, y est allé de son commentaire personnel sur le sujet. A bientôt 38 ans, Angelina Jolie a certes depuis longtemps réussi  à dépasser le statut peu enviable de « la meuf qui a incarné Lara Croft au ciné, tu te souviens ? », mais tout de même. Quand un sex symbol hollywoodien se fait faire une ablation des seins, c’est bien un symbole qui est touché, et tout un imaginaire collectif et un background culturel qui se trouvent titillés.

Parce que c’est une décision préventive (donc pas obligatoire – juste prudente) et radicale. Parce que c’est une méga-star hollywoodienne. Parce que c’est une femme qu’en un temps on a pu être tenté de réduire à une femme-objet. Parce qu’elle questionne nos idées préconçues sur le genre et la féminité. Parce qu’elle va attirer nos regards scrutateurs pour une raison désormais curieuse et morbide, pas forcément plus malsaine qu’avant mais différente, lorsqu’on croisera son image dans une paparazzade, dans une photo de tournage ou en Une d’un magazine : est-ce que cela se verra ? Est-ce qu’elle sera moins belle ? Est-ce que les traits de son visage seront marqués par l’épreuve ? Portera-t-elle des vêtements amples ?…

On ne s’en rend pas encore compte, mais cette annonce va nous marquer et avoir des conséquences médiatiques pendant des mois, voire des années. Parce qu’elle a peut-être libéré la parole et brisé un tabou autour du cancer du sein et de la mastectomie, Angelina Jolie va devenir un nouveau type de symbole. Et la porte-parole d’une cause pour laquelle elle sera probablement encore plus écoutée que pour les prises de positions qu’elle a depuis des années (rappelons qu’elle est Ambassadrice de bonne volonté du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, qu’elle a donné 1 million d’euros et mobilisé les médias américains après le séisme d’Haïti en 2010, qu’elle copréside  l’Education Partnership for Children of Conflict, en relation avec la Fondation Clinton, ou encore qu’elle a créé une Fondation Jolie/Pitt qui lève des fonds pour Global Action for Children… autant de causes qui ne trouveront jamais autant d’écho parmi le grand public que son ablation des seins) : en publiant cet éditorial dans le New York Times, Angelina Jolie a probablement fait plus pour la sensibilisation du grand public et des femmes au dépistage du cancer du sein qu’un campagne qui aurait coûté des millions de dollars.

Si la radicalité de sa décision ne sera probablement pas imitée en masse par toutes les femmes susceptibles de développer un cancer du sein (aka, gène BRCA1 ou pas, toutes les femmes du monde), elle aura au moins fait prendre conscience, y compris à des femmes ou même des hommes a priori pas concernés, que c’est une option, un choix à considérer, une porte à ne pas fermer d’office, une réflexion à entamer sereinement et de manière aussi dépassionnée que possible, un peu comme on tente de le faire, depuis quelques années, avec le don d’organe. Rien que pour cela, le geste d’Angelina Jolie, auquel seule une star de sa stature pouvait offrir un impact mondial, restera une date importante de ce à quoi, au-delà de l’usine à rêves et du bulldozer promotionnel pour consommations occidentales, le showbiz peut servir.

Que ce troll politique, pollueur des débats LGBT depuis quinze ans, de Christine Boutin n’y ait rien compris (assez probable) ou qu’elle n’ait simplement pas lu (encore plus probable) l’article du Plus sur lequel elle s’est fendue d’un « rire » sur Twitter hier après-midi, ne doit pas nous faire oublier la portée de la décision d’Angelina Jolie : une réflexion sur la féminité et sur l’universalité des risques de cancer (dont les sex symbols, même encore jeunes et susceptibles d’exhiber leur décolleté dans leurs prochains films, ne sont pas plus protégés que les autres),  qui devrait tous nous encourager à plus d’empathie, et à plus de préparation quand ce genre de maladie deviendra, pour certains de nous, une probabilité moins fictive. Si le dépistage et la double mastectomie ne sont pas à la portée de toutes, y compris dans un pays où l’assurance maladie existe, le simple fait d’avoir amené des millions de femmes à travers le monde à se poser la question d’un hypothétique cancer du sein, et à envisager qu’une mastectomie, aussi éprouvante soit-elle, ne les déchoirait pas de leur féminité ni de leur statut de femme, j’ai l’impression que c’est énorme. Un petit pas en avant pour la santé publique, en somme. Ce dont Boutin, elle, ne pourra se vanter que si elle accepte de confier son cerveau malade à la science.

4 réflexions au sujet de « Tant qu’on a la santé »

  1. Des fois, je me demande si c’est vraiment elle qui tweet la Boutin car si c’est vraiment elle, elle devrait se faire oublier pour un certains moment…

    1. Apparemment mammectomie est usité également, pour désigner la même chose, mais le terme correct est mastectomie.

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