Hannah Arendt, philosophe du mal

hannah_arendt

L’une des raisons qui me poussent encore à aller au cinéma en 2013 est la capacité de cet art à me procurer des stimuli intellectuels à peu près satisfaisants. Il existe des milliers d’autres raisons, bien sûr, de fréquenter les salles obscures, mais celle-ci en vaut une autre. Lorsque j’étais étudiant, j’avais ce plaisir un peu élitiste et masturbatoire consistant à fréquenter le cinoche art et essai (en l’occurrence, puisque j’étais étudiant à Bordeaux, le célébrissime Utopia) et à y déguster des films et documentaires politico-historiques, qui renvoyaient plus ou moins directement à des choses que j’apprenaient en cours ou, par hasard, au détour d’une conversation branling entre étudiants se croyant au summum de l’échelle intellectuelle mondial au prétexte qu’à force d’être obligés de lire Pierre Bourdieu, Adam Smith, Schopenhauer ou Machiavel, leurs synapses ont commencé à bander. Inutile de préciser qu’une fois le cycle idyllico-infernal des études passé, y’a plus personne. La dernière fois que j’ai lu un essai qui ne parlait ni de médias ni de pop culture, c’était… je me souviens même plus, tiens. Du coup, mes notions d’histoire du monde, de géopolitique, de philosophie ou d’histoire politique sont devenues bien floues. C’est le drame des bachoteurs : au vide succède le vide.

 

 

Alors, lorsque j’ai vu fleurir dans le métro les (très laides) affiches d’Hannah Arendt, un film qui a glané plein de prix au festival du film d’histoire de Pessac en plus, je me suis dit que l’occasion était trop belle de revivre mes jeunes années où la séance de ciné du week-end permettait de causer du cours du mardi matin : Hannah Arendt, je me souvenais un peu d’avoir feuilleté son œuvre-maîtresse Les origines du totalitarisme, et d’avoir pu dérouler un peu sa théorie en cours. Bon, ce n’était pas d’une netteté folle dans mon esprit, mais ça allait. Et puis je me souvenais qu’elle avait été l’élève et la maîtresse de Heidegger (merci Sara ;)), avant de s’éloigner de lui parce qu’il avait, intellectuellement, un peu nourri et soutenu le nazisme. Il y avait matière à Intellectual Branling, à réflexion, à drame historique et à cul derrière les rayonnages de la B.U. Tu crois que ça m’arrive avec combien de films par an, ça ?

 

 

N’écoutant que mon courage (et m’étant préalablement pris un vent par l’Homme, qui ne souhaitait pas trop s’éterniser deux heures devant des philosophes qui s’écharpent sur fond d’Holocauste), j’ai donc profité d’un RTT pour aller affronter, seul, Hannah Arendt et sa théorie, sulfureuse à l’époque, selon laquelle le système politique dans lequel évolue l’individu peut tellement le dominer qu’il finit par y perdre sa morale personnelle, n’envisageant que rarement une alternative aux lois et ordres qu’on lui impose, ne songeant même pas à les remettre en question. En d’autres termes, certains individus, rouages plus ou moins importants du Troisième Reich, n’avaient pas forcément de peur ou d’animosité particulière à l’égard des juifs, mais comme le système et leur hiérarchie leur demandait de les déporter ou de les gazer, ils ne remettaient plus l’horreur de leurs gestes en question, convaincus d’avoir accompli leur « devoir ».

 

hannah_arendt_new_york

 

 

Le film, loin de lorgner du côté du biopic complet (qui irait de la naissance au caveau), se concentre en effet sur la célèbre affaire du procès d’Adolf Eichmann, du nom de ce haut fonctionnaire nazi qui, capturé par le Mossad en 1961, fut l’objet du premier grand procès d’ampleur post-Nuremberg à l’encontre d’un dignitaire du IIIème Reich. Juive elle-même, et n’ayant pas pu assister aux procès de Nuremberg à la libération, Hannah Arendt obtient l’autorisation de couvrir l’évènement, pendant plusieurs mois, en Israël, afin d’en tirer une série d’articles de fond. Le résultat, connu sous le titre de De la banalité du mal, fit sensation en son temps, et lui valut d’être conspuée de toutes parts, en grande partie sur des assertions erronées, d’ailleurs. Outre l’idée, scandaleuse à l’époque, selon laquelle Adolf Eichmann n’aurait pas été spécialement antisémite mais qu’il était simplement un médiocre fonctionnaire bien trop limité intellectuellement pour comprendre et critiquer le sionisme, Hannah Arendt s’attira le foudres de la presse israélienne et mondiale en relatant les témoignages de responsables religieux juifs qui, pour des raisons assez obscures mais probablement liées au réflexe de négocier le mal pour s’épargner le pire, auraient collaboré à la déportation de juifs. Une concession à la vérité qui lèvera un tabou insupportable à assumer pour bien des intellectuels de l’époque, et qui lui vaudra de perdre bien des amis.

 

 

On suit donc Hannah Arendt (Barbara Sukowa, très convaincante) lors de son séjour à Jérusalem, mais aussi lors de son retour aux Etats-Unis, dans les soirées mondaines entre amis, dans ses relations avec le New Yorker… Bref, un aperçu de ce qu’était la vie d’une intellectuelle universitaire de renommée mondiale dans les 60’s, et des tourments personnels et philosophiques que la Shoah lui fit traverser (à elle comme à, d’ailleurs, la plupart des philosophes du milieu du XXème siècle). Je regrette un peu que le film soit très bavard mais pas toujours très clair, comptant visiblement sur le spectateur pour être déjà familier de l’histoire et de la théorie d’Arendt, et se refusant du coup par moments à le prendre par la main pour le guider dans les méandres de cette quête philosophique.

N’en demeure pas moins un brillant monologue, dans le dernier quart d’heure d’u film, résumant l’essentiel de la pensée d’Arendt (du moins concernant le cas Eichmann) et qui, vu d’aujourd’hui, apparaît, si ce n’est comme juste, du moins comme tout à fait recevable et pas aussi scandaleux qu’on n’a pu le penser à l’époque. Un film intello, donc, et pas toujours facile dans sa forme, mais qui sait récompenser les efforts de ceux qui s’y plongent.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*