S’essayer à la sitcom british

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C’est peu de dire que je ne connais pas grand-chose aux séries britanniques. Mon moi débile est tout simplement bloqué, par flemmardise intellectuelle, sur les sites web et autres robinets à séries dégueulant de l’info et du spoiler sur les séries des grands networks américains. Je me retrouve ainsi dramatiquement limité, par manque de curiosité, au visionnage des séries de CBS, Fox, NBC, ABC, et à la rigueur HBO. Tu me diras, vu le nombre de séries et de pilotes qu’elles pondent à chaque rentrée, mid-season et début d’été, c’est déjà pas mal d’être à peu près à jour concernant les séries de ces quelques chaînes. Mais c’est vrai que, du même coup, je me ferme au génie anglais, et je me prive, par réflexe américano-centré, de séries dont j’entends pourtant le plus grand bien mais qui, va comprendre pourquoi, m’attirent nettement moins : Sherlock, Misfits, la version originale de Shameless, Being Human, Black Mirror, Doctor Who, Downtown Abbey (coming out : je ne regarde pas Downtown Abbey)…

J’ai pourtant déjà eu de bonnes surprises en m’attardant sur du contenu british : Hit & Miss l’année dernière (avec Chloë Sevigny), As If, Bob & Rose ou Tinsel Town au début des années 2000 (Canal Jimmy, compagnon TV des ados gays en plein doute au tournant du 21ème siècle), ou encore Ab Fab. Mais les oripeaux ricains me séduisent toujours un peu plus facilement, la faute probablement à quelques premières années d’adolescence durant lesquelles ma culture série se limitait à la Trilogie du samedi de la six. Les décors artificiels supposés figurer New York ou Los Angeles Dunkerque me font inévitablement plus rêver que Londres ou Manchester, englobant ambiance, personnages et concepts de série avec eux. C’est du racisme, en fait. C’est moche. Je ne boude donc pas mon plaisir et ma fierté d’avoir outrepassé mes limites naturelles pour me pencher sur une nouvelle série anglaise, la bien nommée Vicious.

Les deux choses qui attirent l’œil au premier abord : 1) y’a Sir Ian McKellen (a.k.a. Gandalf / Magnéto) et Sir Derek Jacobi (Gladiator, The King’s Speech, Gosford Park) dedans, et 2) c’est over-pédé. Ouais, bon, j’ai pas trop dépassé ma zone de confort, en fait. Le pitch : la vie quotidienne et les déboires d’un couple de gays londoniens, septuagénaires et en couple depuis un demi-siècle, régulièrement chamboulée par leur fille à pédés historique restée vieille fille, leur nouveau voisin vingtenaire canon et quelques autres personnages de passage.

Les deux acteurs-stars du casting, McKellen et Jacobi, incarnent respectivement Freddie, un acteur un peu raté dont le sommet de la carrière fut atteint par un petit rôle dans un épisode de Doctor Who, et son compagnon Stuart, dont la mère encore vivante ignore qu’il est gay. Ils sont le principal atout de la série pour le moment, les seconds rôles de Frances de la Tour (Violet) et Iwan Rheon (vu – pas par moi – dans Misfits et récemment en tortionnaire sadique dans Game of Thrones) étant encore un peu faiblards en termes de répliques ou de caractérisation. Stuart et Freddie, eux, sont l’image un peu flippante et en même temps attendrissante de ce que deux hommes amoureux peuvent être après 50 ans de vie commune, surtout si, milieu gay oblige, ils ont un peu de mal à se priver d’un bon mot ou d’une méchante vanne lorsque l’opportunité se présente. D’un côté, je trouve hyper positif d’aborder le thème de la vieillesse chez des personnages homosexuels, et d’envisager pour eux, pour changer, une vie de couple stable qui dure depuis des décennies ; d’un autre côté, c’est terrifiant de se dire que, pour rester stimulés intellectuellement et affectivement, un couple gay urbain peut ressentir le besoin permanent de se taquiner, voire de s’envoyer des scuds mortels à la gueule en permanence. Surtout quand, au regard des vrais couples gays que je côtoie, on se dirige assez clairement dans cette direction. C’est peut-être ça, le bonheur. Serons-nous prêts ?

Les prises de becs plus ou moins conjugales des deux héros sont donc le point fort de la série, nous faisant attendre avec une délectation de troll le moment où l’un des deux va envoyer à l’autre une pique sur son physique flétri, sa personnalité insupportable ou sa vie ratée. L’aigreur des dialogues et les personnages acariâtres sont, paradoxalement, ce qu’on a tendance à attendre d’une série comique « actuelle ». Pour la simple raison que cela matérialise ce qui, en notre époque blasée, permet au public de rire de la morosité générale, et manque cruellement à une série comme The Goodwin Games : le mauvais esprit.

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L’autre atout indéniable de Vicious, c’est qu’elle porte en elle ce climat un peu singulier et désuet qu’on peut retrouver dans certaines sitcom moyennement drôles de Disney ou dans 2 Broke Girls : les décors old school qui auraient pu être les mêmes si la série avait débuté en 1995, les rires enregistrés en public, les lumières un peu dégueu’, la sensation cosy et un peu étouffante d’être tout le temps dans un intérieur sans fenêtre… On est dans la droite lignée des sitcom des 90’s, très théâtrales, avec une ambiance un peu bizarre qui semble hésiter entre subversion et universalité, entre vulgarité des dialogues ou des sous-entendus et désir de ne pas se mettre à dos le public familial qui mate ITV à 20h30. C’est un peu comme si on regardait une série de Fran Drescher chez des pédés septuagénaires : on voit bien que tout ce qui se passe à l’écran n’est pas très digne des décors chicos, et en même temps on sent la volonté de ne pas froisser les mamies qui pourraient tomber dessus.

Ce faisant, la série a le grand mérite de banaliser l’idée que les gays sont des gens normaux qui, eux aussi, vieillissent (parfois ensemble), et non pas uniquement et toujours des jeunes gens beaux et fringants. On sent, régulièrement, le double-décalage qui existe entre Freddie, Stuart et le reste de leur petit monde : celui qui est dû à leur âge, dans une société où ils peuvent avoir le sentiment de ne plus avoir leur place, et celui qui est dû à leur sexualité, dans une société où ils n’ont, en fait, jamais trouvé leur place et ont été obligés de créer la leur.

Au regard des débats récents et actuels (encore une manif de la honte ce week-end à Paris), Vicious témoigne peut-être de la dernière génération de gays capables de se souvenir de la clandestinité, des cachotteries à la famille, de la naissance d’une « culture » homosexuelle, des premières grandes icones gays et de la chance, inouïe tant elle semblait improbable il y a cinquante ans, de réussir à vieillir ensemble au-delà de l’andropause. Enfin, je dis cela dans l’hypothèse d’un monde qui roule dans le bon sens de l’Histoire, hein.

4 réflexions au sujet de « S’essayer à la sitcom british »

  1. Quel dommage que tu ne te plonge pas plus régulièrement dans les séries anglaises !
    Pour moi ça fait tellement de bien de pouvoir entendre des gros mots, et des relations entre personnages un peu plus authentiques que les bleuettes à l’américaine.
    Ah et aussi c’est chouette de ne pas avoir à se coletiner à chaque saison le fameux épisode où on apprend que machine est enceint et Ô mon dieu que faire avorter ? garder l’enfant et l’éduquer seule alors qu’elle est lycéenne ou bien avorter ? le donner à un orphelinat ou à la cousine de sa mère ?
    Et c’est chouette aussi de voir des personnages de séries vivre en APPARTEMENT et pas dans une gigantesque villa avec jardin devant , derrière, à côté et 3 voitures plus grosses que mon salon.
    Et dans les séries anglaises, comme dans la vrai vie de chez nous, les gens n’ont pas de flingue à chaque tiroir, les méchants ne se font pas condamner à mort, parfois les gentils consomment de la drogue, les gens couchent ensemble en dehors du mariage, les jeunes peuvent être paumés et délinquants sans nécessairement finir en prison etc etc …

    1. Tu fais plus le procès des séries US que la pub des séries britanniques, en fait. 😉

      Après, il ne faut pas généraliser non plus, et quand bien même certains aspects de l’American Way of Life sont abordés de manière récurrente dans les séries US (maison de famille dans les banlieues chics, grossesses non désirées, etc.), c’est souvent, de nos jours, notamment dans les séries comiques de type Desperate Housewives (RIP) ou Suburgatory, pour en dénoncer les clichés et les hypocrisies. Les séries US dressent des constats sociaux sur la société américaine, et le séries UK sur la société britannique, voila tout.

  2. Les sitcoms britanniques ont un humour très particulier, c’est vannes sur vannes avec les rires enregistrés, ça peut fatiguer rapidement. Mais certaines sont (je trouve) mille fois meilleures que les sitcoms us. Peut-être parce que ça ne s’éternise pas vu qu’une saison fait en moyenne 6 épisodes. Pas le temps de faire des épisodes pour combler du vide. Et ce format de saison assez courte fait que le scénario est plus percutent. Je fais une confiance aveugle aux séries, mini séries ou period dramas de la BBC et de toutes les autres chaines.
    Quand tu parles d’une ambiance très théâtrale, c’est valable pour toutes les sitcoms, même les plus récentes. C’est hyper typique et c’est vrai que ça peut faire daté mais les budgets de HBO ne sont pas les mêmes que ceux de la BBC. En trois décors c’est bouclé.
    J’ai vu les deux premiers épisodes de Vicious, c’est drôle, c’est anglais, il y a un casting parfait. Je pense pas que le sujet soit spécialement délicat, j’ai toujours vu comme les anglais comme assez ouverts et pouvant d’absolument tout. Pour tenter une comparaison un peu bancale, la sitcom the Vicar of Dibley qui raconte la vie d’une femme pasteur dans un village perdu est loin de donner un message moralisateur à la fin de chaque épisode façon 7 à la maison (il y a un épisode où elle arrive bourrée à la messe de minuit, par exemple 🙂 Et tu devrais te diversifier !
    Bon c’est pas très grave si tu ne regardes pas Downton Abbey (soyons honnête, cette série part en vrille). Par contre Sherlock, Black Mirror (qui te retourne comme une crêpe) ou Luther, aucune excuse !
    Dans le genre sitcom de 20min en trois décors, Miranda est la série la plus drôle du monde.
    Je te conseille aussi Fresh Meat et Queer as Folk, tu verras, Manchester ça fait pas peur 😉

    1. Assez d’accord avec toi sur le format court des saisons de 5 à 10 épisodes, que je trouve assez agréable, permettant de ne pas trop dissoudre l’intrigue dans des épisodes un peu creux par moments. A noter qu’aux Etats-Unis, HBO a depuis un moment osé ce type de format, avec des séries comme Girls ou Veep qui ont plutôt des saisons courtes, et des séries d’été qui plafonnent à 12 épisodes par saison. Je suis d’avis que les grosses saisons de 24 épisodes (qui ont le mérite, pour les gros networks, de créer une habitude, voire une addiction, liée à un rdv hebdomadaire) devraient ne pas être « automatiques ». Le problème, c’est que c’est ce que les chaînes commandent. Pas sûr, par exemple, que les créateurs de How I Met Your Mother ou de Desperate Housewives n’auraient pas souhaité alléger certaines saisons de quelques épisodes, s’ils n’avaient pas été sur de grosses chaînes.

      Toutes les séries ne s’adaptent pas forcément très bien à l’obligation de faire traîner l’histoire en longueur (dans le cas de HIMYM, c’est devenu insupportable, et en même temps c’est ce qui fait paradoxalement le concept et le charme de la série).

      Concernant l’ouverture d’esprit des anglais, ou plutôt le fait qu’ils ont moins de tabous, ça ne me frappe pas particulièrement au regard de mes faibles connaissances. Mais il faut avouer que l’une de mes séries préférées actuelles (aux US, encore), est Shameless, une série adaptée… d’une série anglaise (dont je n’ai pas le courage de rattraper mes 11 saisons de retard). Mais par exemple, Luther, dont je vois passer les bandes-annonces sur Canal, ne m’attire pas du tout : trop sobre, pas glamour, pas de concept fort qui me saute aux yeux quand je regarde la B-A (de quoi ça cause, en fait ?)… Tu vois, je suis une huître collée au rocher ABC. :p

      Ma curiosité commence en revanche à être sérieusement titillée par Black Mirror, dont j’entends pas mal parler ces dernières semaines. Je crois que je vais m’y mettre. La conversion sera progressive. 😉

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