Besoin de rien, envie de tout

 

Lorsque la banquière t’appelle pour te taper sur les doigts, c’est le rappel que tu es non seulement tombé dans l’âge adulte, mais que de surcroît tu n’as toujours pas su t’y adapter. L’un des malheurs des gamins privilégiés issus d’une tranquille bourgeoisie provinciale, aux parents ne leur ayant refusé aucun des petits luxes qui font les existences peinardes (les consoles, le permis, les études, la première voiture), c’est évidemment que cela ne soit pas éternel. Un jour il faut grandir, faire une carrière pendant une quarantaine d’années, et se payer soi-même les jolies choses. Or tout, entre tes 18 et tes 30 ans, te renvoie au consumérisme, et à la féroce compétition, devenue pratiquement inconsciente, pour te montrer à la hauteur du grand concours de bites urbanisées que devient ta vie : tes fringues, tes tatouages, ta vie amoureuse, ton Klout, tes followers, ton salaire, ton bonheur. J’ai l’impression de ne plus réussir à adresser la parole à qui que ce soit sans que l’on se mette à comparer nos trophées et nos blessures de guerre ; à scruter chacun ce qui, chez l’autre, nous rassurera sur nous-mêmes. Peut-être cinq ans à Paris m’ont-ils rendu aigri. Probablement l’ai-je toujours un peu été. Mais on ne peut plus tourner la tête vers rien, à Paris, sans faire face à une sommation de compétitivité. Untel veut que tu travailles plus vite que la musique. Untel veut savoir, l’air de rien, quel est ton salaire. Untel t’assène innocemment le chiffre correspondant à ce qu’il/elle estime être un nombre de rapports sexuels hebdomadaires « normal ». Untel souhaiterait sincèrement que ton job soit aussi génial que le sien. Untel compare la longévité de sa relation à la tienne. Untel glisse ça et là des informations in-dis-pen-sables sur l’appartement qu’il/elle vient d’acheter. Tout le monde te montre sa bite consumériste. Malheur à toi si tu joues à ça et qu’une fois les points comptabilisés, tu existes moins qu’eux.

 

 

C’est parce que je traverse des questionnements un peu sombres sur la direction générale prise par mon existence, depuis quelques années (rassure-toi, j’étais déjà d’un naturel déprimé quand j’étais étudiant – et bien  avant également) que le cinéma de Sofia Coppola, même quand il ne raconte rien et m’ennuie à mourir (Somewhere, au secours), fait toujours résonner quelque chose en moi. En moi et en plusieurs générations de midinettes qui n’ont juré que par The Virgin Suicides, par Air, par Lost in Translation, et par tous ces films et auteurs qu’on imaginait edgy et qui sont devenus mainstream à pleurer (Eternal Sunshine of The Spotless Mind, The Green Mile, toute la filmo de Tarantino ou de Darren Aronofsky). Je n’ai rien de bien exceptionnel.

 

 

 

Comme bien des gamins un peu privilégiés qui, par manque de talent ou d’imagination, se sont ennuyés à périr pendant toute leur adolescence nimbée de coton et de télévision, les héroïnes de Sofia Coppola, ses alter egos de petite fille riche qui s’emmerdait tellement à chercher à quoi elle pourrait bien  servir dans ce monde où, socialement comme matériellement, tout était compétition et rien n’était à conquérir tant elle avait déjà tout, me renvoient à mes propres démons existentiels. A quoi servir ? Qu’ambitionner d’autre qu’améliorer ou maintenir le niveau de CSP de nos parents ? Que vivre quand tout ne semble être que médiocre concours de bites shoppeuses et que, sans plus vraiment être encore capable de comprendre pourquoi, ce médiocre concours, on veut absolument ne pas le perdre ?

 

 

 

the bling ring

 

 

 

Le pitch de The Bling Ring, et son argument de vente principal d’ailleurs, c’est donc cette histoire vraie, ce matériau peut-être le plus accessible de toute la filmo de la réalisatrice, avec des référents culturels et sociaux si proches des nôtres, et si lointains à la fois : des lycéens un peu crétins de Los Angeles qui cambriolaient les maisons des stars pour pouvoir s’afficher en ville avec leurs babioles et dépenser les quelques biftons qu’ils trouvaient au fond des placards en coke et en sorties branchées. Des héros (et surtout des héroïnes) a priori moins sympathiques que les sœurs Lisbon, Marie-Antoinette ou la jeune Charlotte de Lost in Translation, qui subissaient comme un fardeau leur naissance, leur mariage qu’elles pensaient d’amour, leur ennui, leur solitude socialement imposée. Après tout, Marc, Rebecca, Chloe, Nicki et Sam décident d’eux-mêmes, activement, de se livrer à des larcins, d’abord relativement inoffensifs, puis de moins en moins discrets. Le parcours classique du criminel/tueur en série/délinquant de cinéma d’abord timide, puis de plus en plus assuré et arrogant à mesure qu’il tarde à se faire piquer.

 

 

 

Mais comme à son habitude, Sofia Coppola offre un regard tendre et compatissant envers ces jeunes débiles vivant dans des familles au minimum à l’aise avec l’argent : leur ennui, leur environnement scolaire, les réseaux sociaux, les rapports aux parents, l’omniprésence de la mode et de la célébrité par écran interposé, la peur d’être seul, l’envie démesurée d’être célèbre, reconnu et aimé même si on ne sait pas trop en quoi on le mérite… Sofia Coppola offre des circonstances atténuantes à ses petits monstres de narcissisme, ou plus précisément une circonstance atténuante : c’était possible et c’était facile, au point que l’on finit par se demander comment cela aurait pu ne pas arriver.

 

 

 

the bling ring rebecca

 

Evidemment, ce n’est pas une réflexion très profonde, mais quand tu additionnes les ingrédients, cette histoire de cambriolages glamour est assez logique : une génération de gamins bercés à la télé réalité, à la célébrité facile et à la réussite sociale par l’apparence ; des célébrités qui vivent à vingt mètres de chez eux ; des informations et paparazzades hyper accessibles permettant de savoir en 30 secondes sur Google où elles habitent et si elles sont chez elles cette nuit ; des pratiques du web social consistant essentiellement à se valoriser et à rendre les autres envieux ; des repères moraux noyés dans des religions new age, des théories foireuses de développement personnel et une oisiveté anesthésiante ; un tempérament blasé de tout cherchant vainement sa dose d’adrénaline en minaudant « Oh my God ! » au moindre événement inhabituel ; des parents déconnectés qui laissent leurs ados leur servir des histoires de révisions ou de soirées passées à rencontrer des « managers » susceptibles de les aider à percer dans le mannequinat ; des petits vols et effractions inoffensifs dont les victimes ne se rendront même pas compte mais qui offrent aux héros le grand frisson et les souvenirs dont on fait à la fois des amitiés fortes et du carburant à vantardise… Tout était là pour que ça arrive. S’ils ne l’avaient pas fait, d’autres s’en seraient chargés depuis.

C’est du moins ce que l’on ressent au sortir du film, qui s’abstient pourtant de nous montrer la voie de la rédemption de ses protagonistes (ou même de nous informer de ce que les vrais membres du « bling ring » sont devenus depuis). Tout au plus verra-t-on leur solidarité voler en éclat, la « leader » du groupe cesser d’être le centre de l’attention,  et un second rôle de l’histoire tenter de tirer son épingle du jeu et de passer au premier plan (le spectateur est bien aidé, dans sa digestion de ce retournement de situation, par le fait que le second rôle en question est joué par Emma Watson, seule vedette clairement identifiée du film – en dehors des « stars » jouant leur propre rôle bien sûr – et condamnée depuis des semaines à tapiner sur tous les plateaux TV du monde en lieu et place de Sofia Coppola, Katie Chang et Israel Broussard). The Bling Ring, parce qu’il reste dans le constat sociologique, la bulle esthétique et l’absence habituelle de jugement des personnages de Sofia Coppola, n’échappe donc pas davantage au star system que la réalité qu’il met en scène.

3 réflexions au sujet de « Besoin de rien, envie de tout »

    1. Il y a des films qu’on a l’impression de voir pile au moment où ils nous interpellent le plus, en tout cas. 😉

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