Boycott business

Jay Z and Justin Timberlake

Depuis quelques jours, on voit défiler sur les sphères web people / pop culture le nom de Trayvon Martin, un jeune homme de 17 ans, mort en février 2012 à Sanford, en Floride, sans que, jusqu’à présent, l’affaire n’ait fait grand bruit de notre côté de l’Atlantique. Certes, il y a eu une forte couverture médiatique, mais rien qui parvienne jusqu’à nos JT. L’histoire est bête et triste à pleurer : celle d’une ronde de surveillance qui tourne mal. George Zimmerman, un Latino-Américain de 28 ans, était le coordinateur de la surveillance de voisinage de la résidence fermée où est mort Trayvon Martin, qui y résidait temporairement. Le soir du 26 février 2012, il croit surprendre un intrus armé et fait feu. Sauf que ce n’était pas un intrus, qu’il n’était pas armé, et qu’il était noir.

L’enquête révélera par la suite que Zimmerman avait appelé la police quelques minutes avant de tirer sur Martin, parlant d’un rôdeur, avant d’être retrouvé quelques minutes plus tard avec des traces de griffures et le nez en sang. Zimmerman invoqua la légitime défense et ne fût pas arrêté cette nuit-là. Depuis, le chef de la police de Sanford a dû démissionner pour cette « légèreté », et le verdict du procès de Zimmerman, dont le jury le déclara non coupable de toutes les charges retenues contre lui, a suscité une indignation mondiale. Les problèmes en cause : la circonstance présumée de racisme, la légèreté de l’enquête de police, le débat sans fin des Etats-Unis sur le port d’arme, l’acquittement du prévenu malgré l’évidence du chef d’accusation (homicide involontaire), et surtout cette loi, qui fait causer les groupes et chanteurs américains encore un peu plus depuis le 13 juillet dernier, jour du verdict : la stand-your-ground law, cette loi qui, dans certains États américains, autorise les citoyens américains à user de violence ou d’armes mortelles dans les cadres de légitime défense où ils ont des raisons sérieuses de se croire en danger et dans l’incapacité de s’enfuir, leur procurant une immunité contre une poursuite au civil ou au criminel s’ils tuent la/les personne(s) qui les menace.

Le souci avec ce type de loi, c’est qu’elles sont suffisamment floues pour être invoquées fallacieusement : facile de dire qu’on se croyait en danger quand la personne « menaçante » ne peut plus témoigner. Du coup, un jeune noir inconnu au look un peu ghetto qui se balade dans ton quartier, un coup de flip, une arme à feu chargée sur toi, et hop : tu dézingues en toute légalité des « intrus » qui ne sont qu’une menace imaginaire et passeraient sans encombre ni danger pour personne un simple contrôle d’identité. Substitue-toi à la police et bute les rôdeurs, mec, c’est très bien ! Comment ça, ce n’était qu’un ado qui marchait pendant qu’il était au téléphone avec sa copine ? Boh, c’est pas grave, va, tu as défendu ta maison et ton quartier, les mécréants ne s’y risqueront plus, bravo !

Trayvon-Martin-George-Zimmerman
AFP/Robyn Beck

L’affaire Trayvon Martin, outre le fait qu’elle est symptomatique d’une Amérique malade de ses armes à feu et de son « melting pot » mal mélangé et mal intégré (globalement, beaucoup de communautés ethniques regroupées par quartiers, voisines mais qui se regardent en chien de faïence, voire se détestent – et l’ethnographie politique va jusqu’aux formulaires administratifs d’inscription sur les listes électorales, où l’on doit préciser si l’on est blanc, hispanique, afro-américain, etc.), a depuis l’acquittement de George Zimmerman pris une tournure showbiz : Stevie Wonder a ainsi publiquement déclaré, lors d’un concert au Canada, qu’il ne mettrait plus les pieds en Floride tant que la loi Stand your ground n’y serait pas abolie. D’autres artistes l’ont vite suivi, que ce soit par des marques de solidarité envers Trayvon Martin (Jay Z et Justin Timberlake lui dédicaçant la chanson Forever Young lors d’un show) ou en émettant une déclaration similaire.

Ce sont désormais quelques-uns des plus gros artistes en tournée qui boycottent la Floride pour leurs concerts, en quelques jours : Kanye West, Madonna, les Rolling Stones, Usher, R Kelly, Rihanna, Alicia Keys, Will.I.Am, Erykah Badu, Keyshia Cole…

Plusieurs questions se posent alors. La première : est-ce que cela sert à quelque chose ? Je veux dire, à part à « culturellement » isoler la Floride et à punir les fans de cet Etat qui n’ont rien demandé, est-ce que cela va vraiment mettre la pression sur les élus concernés ? Le showbiz est un levier archi-reconnu de levées de fonds pour les causes humanitaires, mais est-il également un levier efficace de pression économique ? D’influence ? Que la tournée des Rolling Stones ne passe pas par Orlando va-t-il infléchir plusieurs décennies de politiques US de self defense ?

Est-ce que cela, par ailleurs, ne risque pas d’exacerber les tensions autour de cette affaire ? Et notamment autour d’un homme, George Zimmerman, désormais libre et qui doit quand même bien flipper à l’idée de sortir seul dans une rue ? Quelques artistes ayant fait leur déclaration de boycott se sont, assez vite, rétractés, ne voulant pas éclabousser leur image d’une polémique sur la justice de leur pays. Et puis, sur les dizaines de millions de fans de Rihanna ou de Madonna, ne s’en trouvent-ils pas quelques-uns pour être d’accord avec le verdict de l’affaire, ou tout simplement pour la stand-your-ground law ? Est-on si bien informés, tous, sur le contenu du dossier de l’affaire Trayvon Martin, ou bien présumons-nous, depuis notre Europe libérale et pacifiée, qu’il y a là-dedans forcément une arrière-pensée raciste et que de toute façon le port d’arme généralisé c’est pas bien ?

Le fait est que les personnalités qui ont la plus grande force de frappe médiatique peuvent, en quelques heures, mobiliser ou du moins informer et sensibiliser des fans, des followers ou des curieux à travers le monde entier. Magie du web : un message se diffuse instantanément et, surtout, reste en ligne, disponible pour les retweets, reprises, commentaires, quasiment pour toujours. On sait que la durée de vie d’un tweet est de quelques minutes, au mieux quelques heures, avant que plus personne, même sur un compte à plus de dix millions d’abonnés, ne vienne faire de la spéléologie 2.0 pour déterrer une « vieille » déclaration dont toute la communauté a fait le tour deux heures avant. Mais avec un partage, puis un autre, puis un autre, cela reste visible, partageable, au point de pouvoir même redécoller quelques semaines ou quelques mois plus tard. La vidéo de Macklemore pour sa chanson Same Love, postée il y a plus de 9 mois sur YouTube, se dirige peu à peu vers le seuil symbolique des 100 millions de vues et le top 10 du Billboard Hot 100. Quand les artistes ont quelque chose de juste à dire, s’ils le répètent assez longtemps, ils peuvent finir par infléchir une opinion a priori défavorable. Avec, toujours, ce risque, bien observé dans le cadre des débats sur le mariage pour tous chez nous, de se voir discréditer d’office en tant que « bisounours », « bobos déconnectés », « saltimbanques aux mœurs légères », « milieu de patachons irresponsables », et autres arguments de pertinence et de poids équivalents. Mais qui sait, peut-être les fans de Stevie Wonder finiront par se dire que le plaisir de buter leur voisin, de se méfier du moindre inconnu ou de sentir la douceur d’une crosse dans son sac à main, ne vaut pas un live de Part-Time Lover ou de Superstition.

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