De la mèmification des dictateurs

Ceci n'est pas un méchant de James Bond
Ceci n’est pas un méchant de James Bond

Il y a quelques jours, mon amie la grosse Florence me fit partager un lien Buzzfeed revenant sur un certain nombre de photographies de Vladimir Poutine qui, additionnées et mises bout à bout, commençaient à former une sorte de roman-photo homoérotique de la présidence de cet homme qui, depuis la démission-surprise de Boris Eltsine le 31 décembre 1999 (je m’en souviens parce que c’était une date marquante, le bug de l’an 2000, la mort d’Alain Gillot-Pétré qui loupa le « Millenium » à moins de 24 heures, et la tempête du 26 décembre qui nous avait privés d’électricité pendant presque une semaine), a subtilisé le pouvoir démocratique de son pays en usant de méthodes étrangement légales, sous les yeux médusés et impuissants du reste de la planète. L’idée de ces clichés étant, plus ou moins subtilement, de se moquer des mises en scène et de l’image publique que Poutine s’efforce de diffuser dans son pays et à travers le monde, comme si quelqu’un y croyait vraiment. A fortiori, à l’heure actuelle, quand des lois liberticides permettent à des groupuscules néonazis de se lancer dans une chasse aux sorcières contre les LGBT russes, dont les droits n’allaient déjà pas fort jusqu’à présent.

Depuis ce week-end, ce sont les photos de sa partie de pêche en Sibérie, lors de laquelle il aurait pêché de ses blanches mains un brochet de 21 kilos, qui font le tour du Net : il y pose, fièrement, tel Alekseï Stakhanov, avec sa belle prise. On dirait un gag de la Cité de la Peur. Pour le web, depuis quelques années, les photos de Vladimir Poutine ne sont pas tant homoérotiques que sources de mème permanent : ce mec se met vraiment en scène comme une espèce de Schwarzenegger petit père des peuples. Soit il est inconscient qu’en dehors de la Russie on n’est plus en 1941, et que plus personne sachant lire et possédant une télé ou une connexion web n’est dupe de ce genre de clichés, soit (plus probablement) il s’en fout.

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Mais il n’est pas le seul à mettre en scène sa puissance virile et, du coup, sa « légitimité » à confisquer le pouvoir. Ces images font partie d’une stratégie plus large visant à faire passer la présence antidémocratique de ce type de « monarque » au sommet de l’Etat pour normale. Bien au-delà de Poutine, et même dans des régimes plus démocratiques, la communication politique consiste, en partie, à veiller à la maîtrise de l’image des personnes au pouvoir. Cela va de la mise en scène de bains de foule ou de séances photo avec les enfants de l’endroit « visité » par le Président, à ces séquences gag du Petit Journal sur le marchepied installé derrière les pupitres de Nicolas Sarkozy ou les subtilités protocolaires régissant l’ordre dans lequel s’installent les notables locaux autour du Président sur la photo officielle de la visite. C’est l’un des éléments qui, malgré leur superficialité, sont jalousement entretenus et considérés comme cruciaux en vue d’une réélection, ou du moins du maintien d’une cote de popularité limitant les risques d’insurrection.

Mais ce que cela questionne, quand on fait du lol avec les images de dictateurs, c’est évidemment le niveau de drôlerie auquel on a affaire. Premier degré ? Deuxième degré ? Trente-sixième degré ?

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Quand on se moque de Kim Jong-un ou de Mouammar Kadhafi, dénonce-t-on toujours leurs exactions ? Ou bien substituons-nous le lol et le ridicule visuel à la critique de leurs régimes ?

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Une chose est sûre, le dictateur fait rire le web occidental. La raison la plus évidente, et la plus rassurante en un sens, c’est justement parce qu’on n’est pas dupes. On trouve leur mauvaise foi hilarante, leur virilité exacerbée mêlée de costumes de carnaval surréaliste, leurs déclarations glaçantes dignes d’une parodie. Et c’est vrai que si ce n’était pas triste à regarder, ce serait très drôle. On en vient alors presque à en faire des « oppresseurs bien-aimés », comme s’auto-proclamait l’Amiral-Général Aladeen dans The Dictator. Quand ça devient un film hollywoodien, je crois qu’on peut dire qu’on a fait le tour d’une tendance, en principe.

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La « mèmification » des dictateurs est le symptôme d’un web occidental blasé, qui s’impose d’avoir un recul immédiat sur tout, de prendre une distance sarcastique avec l’horreur. Elle est aussi, je crois, le reflet d’une génération de jeunes européens et américains tellement peu coutumiers des violences qu’ils les trouvent drôles, divertissantes, lointaines. C’est un peu comme si, pour nous, les Syriens vivaient dans la première moitié de Pacific Rim, mais qu’on se rassurait en se disant que bientôt, les gentils allaient gagner. Il y a là-dedans un fond de condescendance très occidental face à ces pays forcément arriérés du sud ou de l’est, mais aussi une volonté, presque inconsciente, de s’imaginer immunisé, détaché et supérieur, contre l’idée même de dictature telle qu’elle a pu exister en Europe il y a moins d’un siècle. Le succès du meme d’Adolf Hitler joué par Bruno Ganz dans La Chute (Der Untergang) en atteste. Une génération qui se moque d’Hitler, c’est à la fois le signe inquiétant qu’elle se croit au-dessus du risque de l’autoritarisme, et le signe rassurant qu’elle n’a pas oublié. Quand j’ai vu que de jeunes asiatiques, faute de se voir enseigner la partie « européenne » de la Seconde Guerre Mondiale, entretenaient une tendance « nazi-chic », j’étais un peu sur les fesses : de la moquerie à la récupération cool, il y a tout de même un pas. Remarque, en France, les T-Shirts CCCP à faucille et à marteau sont bien supposés être cool aussi… Toujours ce réflexe de la légèreté plutôt que l’appesantissement, en tout cas.

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C’est qu’on sait qu’ils existent, ces opposants politiques, ces défenseurs des libertés individuelles, ces militants LGBT, ces Pussy Riot, ces simples citoyens irakiens qui meurent dans une explosion en allant faire leur marché. On connaît leur combat, on devine leur sort, on n’ose imaginer combien mourront pour que les suivants soient plus libres. Mais on ne peut pas mettre les horreurs qu’ils ont à traverser en avant tout le temps. Trop anxiogène. Trop pathos. Alors on récupère cette fonction qui, on l’espère, manifeste notre liberté : celle de bouffon. La liberté de se moquer, à la condition de ne pas oublier pourquoi on se moque. On se moque de fêlés démago et mégalo, qui n’auraient même pas dû avoir le droit de vote tant leur santé mentale semble parfois atteinte (Idi Amin Dada aurait, par exemple, occasionnellement consommé de la chair humaine), en se demandant (ou, bien souvent, en sachant trop bien) comment ils ont pu en venir à supprimer ce même droit aux autres. En attendant, c’est vrai que Kim Jong-un a un faux air de Cartman.

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