Frank Ocean au Zénith

Frank-Ocean

Cela fait aujourd’hui un an que Frank Ocean a publié, sur Tumblr, le fameux billet qui fit le tour du web en quelques heures, précédant la sortie de son premier album, Channel Orange, d’un buzz qui s’est avéré bienvenu, mais qui aurait pu le laisser sur le carreau des artistes bizarrement snobés par le public comme par la profession. Note que je ne vois pas de l’homophobie partout, hein, mais bon, on parle quand même d’un mec qui évoluait en tant que songwriter dans le milieu hip-hop, dont la majeure partie du grand public n’avait jamais entendu parler, et qui du haut de ses 24 ans balançait, sur le web, qu’il était tombé amoureux d’un mec l’été de ses 19 ans. Pas un contexte idéal pour vendre des centaines de milliers d’albums aux fans de 50 Cent ou de Usher. T’as qu’à voir Ricky Martin : on l’aime bien, hein, mais bon, depuis qu’il ne chauffe plus de la meuf en bikini dans ses clips, bah bizarrement son public cible n’achète plus. On eût pu croire que Ricky se serait mis le public gay dans la poche, mais le public gay est ingrat : que tu sois out, c’est bien, mais il faut soit que ton album soit génial, soit que tu sois over-hype, soit que tu pondes un gros tube bien pouffe, si tu veux qu’ils achètent vraiment ta came. Ricky Martin n’est plus rien de tout ça, à l’heure actuelle.

 

Frank Ocean, quasi-inconnu il y a encore deux ans, donc, partait a priori sur un terrain miné au moment où sortait son album. Ghost-writer pour Brandy et Justin Bieber et invité sur l’album de Jay-Z/Kanye West, c’est pas mal, mais ça ne garantit rien, surtout quand on part dans une direction artistique très personnelle. Et puis l’album s’est avéré être bon, et la hype l’a chopé. Un Grammy Award plus tard, Frank Ocean est le nouveau héraut d’une scène R’n’B qui se cherche de nouveaux innovateurs, après dix ans de glissement progressif vers la dance et les alternances minauderies / envolées de vibrato. Les canons définis au cours des 90’s par Usher, R. Kelly, Whitney Houston, Mary J. Blige ou les groupes du style En Vogue sont datés ; ceux imposés par la branche plus commerciale des Timbaland ou Rihanna commencent à fatiguer les puristes. Frank Ocean, avec ses mélodies mélancoliques, son flow tranquille et son chant sobre, est une respiration dans une scène R’n’B en passe de sombrer dans la caricature ; il ne nie pas les vertus de l’électro, mais ne se laisse pas bouffer par elle ; il accorde de l’importance à la voix et à la justesse, mais ne ressent pas le besoin d’être dans la démonstration. Des chansons comme Pink Matter ou Thinkin’ Bout You, si elles n’ont pas le luisant catchy des gros vendeurs du secteur, s’insinuent sans tarder dans le cerveau et te suivent pour la journée ; et le fait de ne pas avoir envie de danser dessus, ou de ne pas les entendre matraquées vingt fois par jour à la radio, nous les rendent précieuses, privées ; mieux, tubesques mais indiffusables sur les canaux commerciaux, elles exigent un peu de concentration. Et nous obligent à considérer la musique avec le seul organe qui compte : l’oreille. Et de se rendre compte qu’en quelques écoutes Channel Orange nous calme, nous dompte, nous possède. Peut-être plus encore que We Found Love et sa pléiade de  souvenirs ne le feront jamais.

 

frank ocean

 

Hier soir, au Zénith de la Villette où nos billets nous indiquaient que nous étions attendus à 19h30, ce n’est qu’à un splendide 21h13 que Frank Ocean est arrivé sur scène, précédé par un immense nuage de fumée artificielle dont n’émergeait que sa voix, tant il était difficile de le distinguer. Pendant les cinq premières minutes du concert, ç’aurait aussi bien pu être le vigile sur scène avec une bande live pré-enregistrée. Mes photos du spectacle sont dégueulasses d’ailleurs (les photos iPhone prises pendant les concerts, ce douloureux problème : parlons-en).

 

 

La fumée se dissipe peu à peu, c’est bien lui, qui s’offre enfin à notre regard. Mais ce n’est que pure formalité. La mise en scène est quasiment inexistante, lui, ses musiciens, des lumières sobres, une chaise sur laquelle il s’assoit parfois, un écran au fond de la scène sur lequel évolue, au ralenti, une voiture dans le désert. De quoi cette voiture est-elle la métaphore, on n’en saura pas grand’chose. Nous ? Lui ? Sa musique ? Sa vie ? Elle cédera la place, en fin de concert, à un palmier en feu, puis à cette citation sibylline : « IN A DREAM YOU SAW A WAY TO SURVIVE AND YOU WERE FULL OF JOY ».

 

Entretemps, sans se presser ni chercher à nous en mettre plein la vue, Frank Ocean nous a conquis, un par un. Si certains fans hardcore étaient à fond dès le début, j’ai pour ma part été surpris du répondant et de la forte réactivité de la salle face à des titres aux mélodies assez faibles comme Novacane ou Pilot Jones. Personnellement, je me laissais tranquillement porter sans être transporté. Ce n’est que lorsque l’un des « tubes » de l’album, Super Rich Kids (présent il y a quelques semaines au générique de The Bling Ring), débute, que la salle décolle vraiment. Viendront Bad Religion, Pink Matter, Forrest Gump, Sweet Life, Pyramids son épique morceau de plus de neuf minutes, Wise Man écrit pour la B.O. de Django Unchained, et bien sûr Thinkin Bout You, cette chanson adressée à l’amoureux de ses dix-neuf ans, que je te défie de ne pas aimer. Alors que j’avais commencé à penser que le répertoire de Frank Ocean n’était peut-être pas adapté au live, le bonhomme a su me piéger à force de ne pas me noyer sous les beats, les jeux de lumières et les effets de mise en scène : peut-être pour la première fois, j’ai commencé à ne plus me concentrer sur le show ou sur le gars que j’étais venu voir en vrai, et à porter mon attention sur ce qu’il avait envie de me faire entendre. Sa voix, mais surtout ses chansons. Parce que, mec, tu es là pour les redécouvrir.

frank ocean zenith paris 2013

L’intelligence de la setlist, alors que Frank Ocean se présente à nous avec un seul album et un EP au compteur, aura donc été à mon sens de monter en puissance et de placer les titres les plus évidents, les plus populaires, dans la deuxième moitié du concert : alors que la torpeur s’est peu à peu emparée de nous, il nous cueille sans prévenir. 1h30 de concert, sans temps mort, bavardages ni atermoiements, juste ce garçon qui, s’asseyant parfois en bord de scène comme sur un banc, nous parle et ne nous invite qu’à une seule chose : écouter.

Le deuxième album sera, paraît-il, bientôt prêt. Le public de Frank Ocean est, lui, déjà prêt.

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