Les tatoués du métro

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La démocratisation des tatouages est peut-être l’un des faits culturels occidentaux les plus significatifs de ces trente dernières années. Son appropriation par un public de plus en plus large, qui s’étale désormais du petit ado hipster à la mère de famille divorcée en seconde crise d’adolescence, en passant par le jeune cadre urbain ou la petite frappe de cité, a réellement pris des proportions énormes depuis une grosse dizaine d’années. Et elle n’est évidemment pas un hasard, mais un symptôme du présent. Alors que le tatouage a commencé par avoir mauvaise presse (essentiellement observé chez des populations marginales, voire exclues, prisonniers, gangs), et qu’il reste d’ailleurs mal perçu par beaucoup de gens (chez les non tatoués, il se trouvera toujours quelqu’un pour avoir une réflexion condescendante, trouver ça stupide, vulgaire, dévalorisant, etc.), il est aujourd’hui assez largement accepté, comme un accessoire ou une particularité physique fièrement revendiquée par son porteur. Un accessoire permanent, en somme, qui fait flipper certains parce que son exécution est à la fois dépendante de la mode et du talent de l’artiste qui le fait. Que pensera-t-on de mon tatouage dans dix ans ? Et moi, qu’en penserai-je ? Ai-je confiance en mon artiste ? Ce sont des questions évidentes, que l’écrasante majorité des tatoués se posent : contrairement à ce que nos parents et amis à la peau « pure » peuvent penser, le tatouage est une décision très réfléchie.

S’il séduit autant aujourd’hui, c’est probablement parce qu’il affirme plusieurs choses, en accord avec les valeurs de notre époque. La force de caractère, tout d’abord, et la capacité à prendre et à assumer une décision et sa conséquence, pour la vie. L’assurance, ensuite, d’affirmer un goût esthétique avec tant de conviction qu’on ne voit aucun problème à le porter sur soi durant les cinquante prochaines années.  D’autres notions, aussi, plutôt liées à une ambiance de marketing roi et de pop culture omniprésente : la valorisation de tout ou partie d’un corps ; la « tribu » à laquelle le tatouage te fait appartenir ; l’imagination (plein de tatouages sont rarement vus en entier, dépassant d’une manche, d’une chaussette, d’un col)… Du fan de Lady Gaga à celui de Game of Thrones, en passant par les adorateurs du Japon ou les accros au porno gay, chacun a une histoire personnelle, une influence, une sensibilisation qui l’a amené vers l’emplacement et le motif qu’il a fini par choisir. Et de nos jours, des influences, il y en a de toutes parts.

C’est donc sans surprise que l’on voit désormais fleurir, l’été venu, des motifs sur la peau des passants. Je me suis aperçu, ces dernières semaines, que je voyais de plus en plus de gens arborer un tatouage dans le métro. C’est la première année que cela me frappe autant. Il y a de tout : tous les types de motifs bien sûr, mais aussi tous les âges, tous les styles de personnes. Et surtout toutes les attitudes. De ceux qui ont un motif qui dépasse innocemment d’une manche de T-shirt et auquel ils ne semblent même plus penser, à ceux qui sont over-conscients et qui mettent en scène l’apparition publique de leur tatouage (bras étalé nonchalamment ou levé pour attraper la barre supérieure du métro même quand ce n’est pas nécessaire, poignet posé de manière faussement naturelle sur les genoux, cheville négligemment déroulée quasiment jusqu’au siège d’en face…).

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Le tatouage, dans Paris, c’est de plus en plus cet accessoire un peu branché, un peu underground, et même un peu érotique, qui s’offre au regard des passants, les provoque, les emmerde, leur laisse entrevoir une personnalité de feu. Pas chez tout le monde, hein, mais c’est ce qui se ressent souvent. En ayant moi-même, je ne jette pas la pierre à cette « pose » quasiment inconsciente, surtout chez des gens tatoués depuis peu : c’est un peu comme une coupe de cheveux particulièrement réussie ou la fringue de tes rêves que tu viens enfin de trouver ; tu as investi, tu veux que ça se voie, tu attends patiemment l’œil du passant qui va s’arrêter plus d’une demi-seconde sur toi, sa réaction, son sourire en coin, sa désapprobation… Peu importe quoi au final, de compliment il n’y a jamais : c’est d’avoir accroché le regard d’un inconnu pendant un bref instant qui, en ces premiers instants du reste de ta vie avec ton tatouage, font office de compliment. Ce qu’ils en pensent, dans le fond tu t’en fous : tu sais à quoi ce tatouage correspond, ce qu’il signifie pour toi, et tu sais bien que plein de gens trouveront ça débile, tout au long de ta vie.

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Alors j’ai lancé un hashtag sur Instagram, puis un Tumblr, pour rendre hommage à ces anonymes, sans visages, que je croise et qui, consciemment ou non, offrent leur peau à notre regard, lancent à nos yeux de passants un message que nous ne comprendrons probablement pas. Des clichés volés la plupart du temps, mais peut-être avec le temps oserai-je demander ouvertement aux tatoués croisés dans le métro l’autorisation d’Instagramer leurs pièces. Mais en attendant je préserve leur anonymat tout en remarquant leurs tatouages : je le perçois vraiment comme un compliment.

Si tu veux y contribuer, sortir le nez de Candy Crush Saga et commencer à regarder, en ces jours d’été, les gens qui subissent le métro avec toi, tu publieras peut-être un cliché Instagram #lestatouésdumétro, ou bien tu m’enverras une contribution via Tumblr. Tu verras, c’est très étrange, la manière dont on se surprend à scruter la foule et à essayer d’y lire le motif que quelqu’un s’est un jour choisi.

2 réflexions au sujet de « Les tatoués du métro »

    1. Une fois la démocratisation du tatouage actée, le seul moyen de se distinguer, pour les amateurs, devient la réalisation de belles pièces complexes (et plus chères)…

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