Que sont nos années Loft devenues

Siberia

 

Je ne suis pas un grand adepte des programmes NBC. En dehors de mon indispensable New York SVU, je ne regarde tout simplement aucune des séries actuellement diffusées par la chaîne au paon multicolore. Non non, même pas Revolution. Ni Grimm. Ni Hannibal. Ni Community. Ni Parks and Recreation. Rien. Et ce n’est même pas une démarche volontaire, en fait : j’ai entendu parler en bien de la majorité de ces séries, mais aucune n’a réussi à faire le cut dans ma séries-list au-delà du pilote. Trop de choix, trop de séries, c’est le dilemme qui finit par s’imposer aux amateurs de séries US. Et NBC n’est pas forcément la chaîne la plus novatrice du genre. Certes, des faits d’armes comme Friends, Will & Grace ou Urgences resteront au crédit de la chaîne pour toujours au Panthéon des séries cultes (même si les revoir, avec leur désormais énorme coup de vieux dans les dents, est aujourd’hui une petite douleur). Mais il faut avouer que ces dernières années, ce sont plutôt pour les échecs cuisants et les navires de croisière qui partent en eau de boudin qui font parler de la chaîne, niveau séries : Heroes, The Playboy Club, Smash, Freaks & Geeks, Awake, toute la saga Law & Order, Lipstick Jungle

 

C’est donc un peu un hasard si je suis tombé sur une série de NBC, puisque contrairement à HBO, Showtime ou même ABC, je n’en surveille guère les nouveautés. J’ai été intrigué par le concept de Siberia avant même de regarder qui la diffusait. Le pitch : une télé-réalité « de survie », un peu à la Koh-Lanta, dans laquelle 16 candidats se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans fringues de rechange et sans vivres, pour passer tout un hiver dans un campement de fortune en pleine forêt sibérienne. Une zone si désertée et si isolée que les goulags n’y avaient pas de murs : s’échapper n’avait pas de sens, tant il est impossible de rejoindre la civilisation sans mourir en chemin dans la forêt. Une seule règle, dans Siberia : il n’y a aucune règle. Et évidemment, rien ne se passe comme prévu.

 

Car le charme de la série, ou du moins son intérêt intellectuel, se trouve dans le fait qu’il s’agit bien d’une série, d’une fiction, et non d’une télé-réalité. Les 16 candidats, l’équipe de production et les cameramen sont tous des comédiens, et on suit donc une émission totalement fictive. Un serpent qui se mord la queue, en quelque sorte, tant les vraies émissions de télé-réalité sont devenues « scriptées », de moins en moins subtilement, avec les années. Tout d’abord discrètes, les manœuvres de chaînes et des maisons de productions pour créer des tensions et des rebondissements sont devenues de véritables ficelles des jeux, admises par le public. La prod’ est le 17ème candidat, elle ne se contente plus de regarder et de délivrer les images au public : elle crée l’action, engendre les tensions, divise pour mieux régner, attise les désirs et les frustrations… Bref, tout pour qu’il se passe quelque chose et rendre le programme feuilletonnant, télégénique, suivi par les téléspectateurs.

 

 

Siberia joue donc avec ces codes, progressivement acquis par nos yeux et nos esprits de téléspectateurs en un peu plus d’une décennie. La plupart des séquences de la série sont donc filmées « comme » de la télé-réalité de survie : caméra à l’épaule, candidats suivis au pas de course dans la forêt façon Blair Witch, séquences de confessionnal, montage saccadé des quelques minutes d’action quotidienne avec sur-narration des candidats (plan d’un candidat ouvrant l’enveloppe contenant les instructions du jour de la prod’ – cut – au confessionnal « et donc là, j’ai ouvert l’enveloppe »  – cut – plan du candidat qui commence à lire la première ligne – cut – « il y avait écrit bla bla bla bla » – cut – plan du candidat qui montre le message à Machin, posté à côté de lui – cut – « et là j’ai montré le message à Machin » – plan de Machin qui regarde la feuille, puis plan de la feuille, où l’on distingue un schéma – cut – « il y avait un schéma, ça indiquait où on devait aller »)… On est complètement plongé dans des codes de la « réalité », mais en étant conscient qu’on regarde une fiction. Et le plus triste, c’est que bien souvent on est en peine de faire la différence. Générique, confessions de candidats, attitude obséquieuse du présentateur, rituel hyper codé d’élimination ou d’abandon des candidats : on a vraiment l’impression de regarder une télé-réalité de survie « normale », avec de vrais candidats un peu beaufs (les acteurs sont tous inconnus, ça aide aussi) qui se font des crasses pour gagner 500.000 dollars à la fin.

 

 

siberia neeko

Le souci, c’est qu’au bout de deux épisodes, on touche les limites du mélange des genres entre télé-réalité et fiction : bruits étranges venant de la forêt, candidat déclaré mort, forfaits, panique gagnant progressivement certains candidats… On se dirige tout droit vers un scénario de film d’horreur qui, en son état de développement actuel, aurait d’ores et déjà provoqué l’annulation du tournage dans une véritable émission de télé-réalité (en France, le récent exemple de Koh-Lanta rend cela d’autant plus frappant). Du coup, on décroche progressivement de l’idée qu’on regarde un « jeu », et on n’y « croit » plus, dans le sens où ça y est, au bout de deux épisodes, on garde tout le temps à l’esprit que tout cela est faux. Du coup, on se prend, d’ores et déjà, à chercher la solution et à anticiper, ce que l’on fait nettement moins devant un programme estampillé « réalité ». La production a-t-elle monté un gigantesque canular ? Ou bien la série montrera-t-elle au contraire une production éthiquement à la dérive qui ne sauve pas ses candidats ? Certains candidats sont-ils complices de La Voix la production ? Les disparus ont-ils vraiment disparu ? Les premiers éliminés rapatriés ont-ils vraiment été rapatriés ? Si tout cela n’est qu’une farce, que cherche-t-elle à démontrer ? Le concept est-il tenable sur toute une saison ? Les téléspectateurs de NBC ont en tout cas sanctionné la série dès le deuxième épisode en lui ponctionnant 500.000 des 3,2 millions de curieux du premier… Sachant qu’il y a dix épisodes prévus, la traversée de l’été pourrait être périlleuse. D’autant plus qu’il y a en face Under The Dome sur CBS, et Mistresses, la nouvelle série romantico-trash d’Alyssa Milano, sur ABC, qui ont fait de meilleurs démarrages.

 

Au bout de deux épisodes, je suis donc très sceptique quant à la viabilité de Siberia, qui manque par ailleurs de la liberté des fictions traditionnelles (ça manque un peu de moments comiques, de personnages secondaires bitchy, de dialogues « écrits », etc.). Mais je suis reconnaissant à NBC d’avoir osé, d’avoir tenté un format pareil, avec tout ce qu’il interroge sur notre acceptation et notre appropriation des codes de ce que l’on appelait, il y a douze ans, la télé-poubelle, avec une virulence qui poussa certains excités à aller saccager le siège de M6 pour exiger la libération immédiate des « otages » du Loft. Aujourd’hui, quelle proportion du public se refuserait vraiment à regarder une saison de Koh-Lanta dans laquelle un candidat meurt malencontreusement ?

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