Guess who’s back

 

Je ne suis pas un grand fan d’Eminem, pas tant que je n’apprécie pas le personnage ou que je n’aie jamais apprécié un de ses singles, mais en dépit de sa démocratisation, je reste assez hermétique au hip-hop. Même dans ses dérives les plus « classieuses », léchées, urbanisées, perchées ou adaptées aux critères du bon goût (I’m watching you, Jay Z), c’est hyper difficile de me passionner pour un rappeur ou de me faire écouter son album en entier. A la limite, me faire lire les textes peut avoir un peu plus d’intérêt, mais ça reste une démarche un peu trop active pour que je la fasse spontanément, en direction d’un univers artistique qui ne m’a jamais vraiment « parlé ». Je suis un enfant gâté de province, moi, je ne m’identifie pas aux galères urbaines de NTM, ni aux grillz de Lil’Wayne, ni aux colères d’Eminem, même si je les respecte. Et quand je vois ce que sont devenues les carrières de Kanye West ou de Jay Z, je suis à la fois admiratif devant la belle qualité des clips et des productions, et en même temps soûlé. Je veux dire, c’est vrai que le clip de Holy Grail feat. Justin Timberlake est très joli, très chiadé, hein, je dis pas…

 

 

Mais bordel, qu’est-ce que tout ça se prend au sérieux, manque de fun, manque d’ambition de divertissement dansant pour l’auditeur. En passant à la respectabilité, une partie du hip-hop actuel est devenu une sorte de pop branchouille rappée, aux mélodies recherchées et aux textes creusés, mais franchement rien de très catchy ni de très riant pour la génération NRJ/MTV. Y’a du fric à faire et des contrats juteux à signer avec Armani, je comprends bien, mais en fin de compte on se fait bien chier (soyons concrets, le come back de Justin Timberlake en 2013 donne envie de se pendre d’ennui, non ?). Pour les rappeurs plus « puristes » ou old school continuant à revendiquer un message social « de ghetto », j’hésite entre un respect silencieux pour leur cohérence et leur capacité à rester fidèles à leur « registre » et une certaine pitié de les voir, vingt ans après, ressasser les mêmes clichés de galères, de téci et de ghetto, soulignant à quel point en deux décennies le message du hip-hop « des banlieues » ne s’est toujours pas converti en politiques sociales et locales pertinentes. Et puis il y a les branches gangsta, bling-bling et autres bizarreries expérimentales de ces identités du hip-hop qui, y compris hors « ghetto », se cherchent et se redéfinissent sans cesse.

Au milieu de tout ce monde, Eminem est un phénomène à part. Blanc dans le milieu du rap, déjà, comme on a aimé à le souligner aux débuts de son succès, et iconoclaste bien au-delà de sa couleur de peau. Énorme pointe de l’industrie, aussi, puisqu’il est l’un des meilleurs vendeurs de disques des années 2000, et probablement la figure masculine la plus importante que la pop culture de cette décennie-là nous ait apporté. Je n’ai jamais acheté aucun de ses albums, mais je n’ai pas pu, comme l’immense majorité des gens de ma génération, échapper à Marshall Mathers. Le souvenir le plus fort, c’est bien évidemment 2000, l’année de mes 15 ans, et l’exploitation de The Marshall Mathers LP, qui engendra des singles cultes : The Real Slim Shady, The Way I Am, et Stan.

 

 

 

Mais surtout, et ce sera l’un des signes distinctifs d’Eminem par la suite, cette habitude de proposer un lead single au clip potache et festif, coloré, crétin. Qu’on retrouvera avec Without Me en 2002 :

 


Just Lose It en 2004 :

 


We Made You en 2009 :

 

A chaque fois, Eminem se moque du reste du showbiz (comme s’il valait mieux et pouvait se placer au-dessus du lot des artistes massivement portés par MTV) et fait montre de sa mauvaise foi, de son homophobie ou de son agressivité verbale, qui feront de lui l’un des personnages les plus controversés de la musique mainstream. On sait bien qu’il a grandi, depuis, et qu’il a mis de l’eau dans son vin. D’ailleurs, ses derniers albums et singles se voulaient plus sombres, reflets de ses déboires personnels, et franchement c’était moins rigolo.

eminem-relapse

Alors c’est avec un certain plaisir que je vois débarquer le clip de Berzerk. Loin d’être aussi agressif, visuellement, que ses prédécesseurs (ici, pas de poupée gonflable Christina Aguilera, de bimbo passée au broyeur, d’Amy Winehouse aux dents pourries ou de candidats de télé-réalité sur un étron flottant), il renoue avec la tradition du lead single fun et punchy, et fait montre d’une véritable évolution d’Eminem. Le personnage reste potache et immature, mais le son a évolué vers de nouvelles contrées rock (merci Rick Rubin). Pour autant, le refrain est entraînant et les textes conservent leur part de baffes pour le reste du showbiz (All I know is I fell asleep and woke up in that Monte Carlo / With the ugly Kardashian). Si Eminem avait su rester dans nos radars, en dépit de ses épisodes dépressifs, grâce à l’aura magique de son succès du début des années 2000 et ses collaborations malines avec les coqueluches du moment (Akon, Rihanna), ça me fait plaisir de voir que, peut-être, il s’apprête à renouer avec ce succès mondial qui se traduisait vraiment en termes de ventes (27 millions d’exemplaires pour le premier volume de The Marshall Mathers LP), sans pour autant nous servir la même chose qu’il y a dix ans.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*