Jeune et chelou

 

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Le cliché du réalisateur et de l’actrice, du génie pervers et de la muse-objet, est l’un des plus éculés du cinéma mondial. A peu près toutes les relations marquantes entre un cinéaste et son actrice sont teintées d’un fond de désir, de domination et de manipulation, plus ou moins artistique (et donc plus ou moins saine), d’un côté ou de l’autre. C’est Alfred Hitchcock et ses héroïnes blondes dont il s’amourachait toujours. Claude Lelouch qui n’a pratiquement fait tourner que des actrices dont il était amoureux. Lars Von Trier qui tortura si bien Björk sur le tournage de Dancer in the dark que, malgré les louanges à la clé, elle ne voulut plus jamais tourner pour le cinéma. Luis Buñuel qui salit la beauté bourgeoise glacée de Catherine Deneuve (une marotte dont elle se resservira plus tard, parce qu’une fois qu’on a tourné avec les plus grand réalisateurs contemporains et qu’on n’a plus rien à prouver, pourquoi ne pas casser son image de Madame glaciale en tournant des comédies grasses ? Depuis quelques années, l’accessoire chic des comédies françaises grand public, c’est Catherine Deneuve qui dit une grossièreté). Ces derniers jours, ce sont les anecdotes traumatisantes de tournage de La Vie d’Adèle, la dernière Palme d’or cannoise fort opportunément pas encore sortie en salles (mais bientôt), qui ajoutent à l’imaginaire du réalisateur tyrannique et de l’actrice manipulée, malmenée, réduite au rang d’objet condamné à se plier à la vision de l’auteur, même si des heures de soumission ou de torture mentale doivent s’avérer nécessaires.

C’est un peu le paradoxe du métier d’acteur, j’imagine, à moins de n’ambitionner que des cachets dans des publicités et des séries sages : on doit être prêt à tomber sur un génie qui nous « objective », nous manipule, nous donne des ordres, s’énerve, s’emporte. Il faut être capable de mettre son égo de côté et se laisser aboyer dessus des « Vas-y, empoigne-lui les seins », « Lèche sa morve » sans broncher… tout en ayant vraisemblablement un égo démesuré et difficile à planquer vu que, depuis un siècle et l’essor du cinéma, si le métier d’acteur fait rêver, c’est avant tout pour sa dimension glamour : tourner dans des films vus par des millions de personne, voir son nom et son visages sur des affiches flatteuses, être identifié par des fans à ses rôles les plus iconiques, être célèbre potentiellement partout sur la planète, vivre des soirées tapis rouge, être objet de désir pour les masses. Bref, être le visage du génie des réalisateurs (ou de leur absence de génie, quand on n’a ni bol ni flair). Ce doit être une équation compliquée à résoudre : vouloir être adulé, avoir du talent (pour durer, a priori, il faut bien), mais ne mettre ce talent qu’au service d’un autre, pour le valoriser et lui faire concrétiser SON projet. Outre le fric, la rétribution symbolique de l’acteur ne vient que des mois après, lorsque le film sort et qu’il marche et/ou est salué par la critique et/ou rafle des prix (de préférence d’interprétation), et son égo a pu entretemps faire face à des scènes humiliantes, outrancières, ridicules, jouées chacune entre dix et cinq-cents fois, ou plus globalement à la nécessité de s’oublier pour rentrer dans un personnage dont des détails infimes peuvent être dictés par le réalisateur (voix, accent, langage corporel, micro-expression, gestes supposés inconscients). Un boulot perçu comme très valorisant grâce aux RP, mais qui doit nécessiter de savoir ne pas trop s’exprimer pour soi-même, quoi.

Alors la relation de pygmalion / muse ou de désirant / désiré qui s’insinue, si ce n’est dans les faits, au moins dans le regard du spectateur, entre un réalisateur et une femme, ne fait qu’ajouter une dimension de sexe dans tout cela, sans pour autant flatter davantage l’égo des demoiselles impliquées.

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Et donc, depuis cet été, François Ozon a ajouté sa pierre à l’édifice de ce cliché antédiluvien de l’histoire de l’art, avec Jeune et Jolie. Ozon aime bien, dans ses films, revenir sur des thèmes finalement très présents dans ce nouvel opus : l’absence (ou la mort) du père, la famille bourgeoise dynamitée, le désir subversif. Souvent, l’élément perturbateur de son intrigue s’incarne dans un personnage « en marge », un peu craint mais surtout très regardé par les autres. Et très désiré, cela va de soi.

De la Pierrette incarnée par Fanny Ardant dans Huit Femmes à la Julie sculpturalement campée par Ludivine Sagnier dans Swimming Pool, en passant par le lycéen Claude de Dans la maison ou Mousse la toxicomane enceinte du Refuge, Ozon aime jeter un objet de désir tabou (et ses actions généralement inconséquentes) dans les rouages de familles bien sous tous rapports.

Ici, l’objet de désir, c’est donc Marine Vacth, sorte de Laetitia Casta impénétrable, qui se distingue de son aînée par un mutisme gênant, un physique gracile moins pulpeux, et une image de petite étudiante bourgeoise parisienne glaciale qu’elle met en place en deux plans. La petite est d’ores et déjà en lice pour le prochain César du meilleur espoir féminin, mais elle est clairement plus manipulée par Ozon, sur une partition assez peu bavarde, que réellement en mesure de s’exprimer pleinement dans le film.

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Le pitch, dont de toute façon tout le monde a entendu parler : une lycéenne, issue d’une famille aisée, se prostitue en cachette après les cours, sans raison apparente.

La lycéenne en question s’appelle Isabelle, et on commence à la suivre l’été de ses 17 ans, lors duquel elle offre sa virginité à un touriste allemand de son âge. Elle n’a pas l’air de trouver ça terrible, et affirme à qui veut l’entendre qu’elle s’en fout de ce mec. On ne saura pas si c’est vrai. Cette première partie « vacancière » du film pose en tout cas à peu près les bases des relations entre les personnages : la mère plutôt cool, le beau-père pas envahissant, le couple d’amis intello des parents, le petit frère en début de puberté et curieux du manège amoureux de sa sœur… A priori, Isabelle est plutôt une chanceuse, éveillée à la sexualité et à l’amour dans un contexte privilégié, ayant la possibilité de traverser ses rites de passage à l’âge adulte dans un environnement à peu près sécurisé et maîtrisé. Mais sa psychologie reste assez impénétrable. Et son corps, regardé comme celui d’une héroïne fantasmée par son réalisateur, dans la pure tradition évoquée plus haut. Peut-être doit-on lire son visage et sa beauté, plutôt que ses mots, pour la comprendre, mais ça va s’avérer compliqué.

A la rentrée suivante, on retrouve Isabelle en classe de terminale, laissant croire à sa meilleure copine qu’elle est toujours vierge… et se prostituant volontairement entre la fin des cours et son retour à la maison. Pourquoi, on ne le saura pas. On ne l’a même pas vue débuter ce manège, on se retrouve face au fait accompli. Sélectionne-t-elle ses clients selon un critère d’âge ou de beauté ? Même pas. Le fait-elle pour l’argent ? Pas sûr, vu qu’elle thésaurise et ne semble pas vouloir claquer l’argent gagné dans des babioles ou un projet personnel. A-t-elle peur ? On ne le saura pas. Y prend-t-elle plaisir ? On a la vague impression qu’elle y voit un apprentissage, ou une expérience grisante. Mais rien de bien sûr.

La force (et la faiblesse, peut-être), de Jeune et Jolie, c’est que, même une fois découverte, l’héroïne reste impénétrable, vénéneuse (minaudant par provocation avec les hommes adultes), tranquillement insolente… et toujours fermée, apparemment, à une histoire d’amour adolescente conventionnelle. Mais ce qu’elle ressent exactement, et comment cela expliquerait sa conduite, on ne le saura pas. C’est peut-être parce qu’il plaque sur une esthétique proprette de film français bon teint (limite téléfilm, sans violence à l’écran, érotisme pas trop trash, évacuation des questions de risques, de MST, etc.) une thématique dérangeante, sans pour autant nous fournir d’explication sociologique ou psychologique rassurante sur l’héroïne et ses motivations (absence du père ? ennui ? envie de s’initier sexuellement ? de créer un scandale ? de faire chier sa mère ? de se venger des hommes ?… des pistes, mais aucune n’aboutit), que Jeune et Jolie marque les esprits. Pour cela et parce que, à contre-courant de ce que l’on pense généralement de la prostitution, Isabelle, même en danger, même découverte, même jugée par ceux qui savent, même traitée comme une sous-merde par certains de ses clients, n’est jamais victime. Et pourtant, intellectuellement, qu’il nous serait confortable, spectateurs normatifs que nous sommes forcément un peu, qu’elle le soit…

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