« Pas seulement à cause de toi »

 

lady violet lady isobel

 

Ma grand-mère était ukrainienne. Elle parlait français avec un accent à couper au couteau, en dépit de plus de soixante ans passés dans ce pays. Elle était arrivée après l’âge de 20 ans et avait travaillé pour des châtelains, s’occupant de leurs chevaux et de leurs volailles. Elle est morte en 2004, à 90 ans. J’ai la chance de l’avoir connue jusqu’à mes 19 ans. Je me souviens bien d’elle. Elle n’était gentille qu’avec moi. Je garde en mémoire une vieille dame menue et fruste qui avait de petits sourcils broussailleux et des yeux fatigués, et le regard pas commode que je surprends parfois dans le miroir. Elle était très pieuse aussi. Une dame pas facile d’accès, qui ne savait pas très bien expliquer ce qu’elle ressentait ; pourquoi certaines choses l’agaçaient, pourquoi d’autres lui plaisaient. Mais qui exprimait ses contrariétés à grand bruit. Je ne comprenais pas tout, mais j’arrivais à parler avec elle, à lui faire dire ce qui la contrariait, ce qu’elle voulait. Je n’ai guère de mérite : c’était uniquement parce qu’elle me laissait faire, parce que j’étais son préféré.

 

 

 

Je me sentais une certaine responsabilité, en fait, d’être gentil avec ma grand-mère. Pas vraiment par fayotage, ni pour entretenir ma place de petit-fils préféré, mais parce que, même en la voyant peu, je voyais bien que son caractère pas commode l’isolait, et que ça lui faisait plaisir de trouver quelqu’un pour l’écouter. Elle avait une personnalité de tragédienne, parlant du passé et de ses difficultés présentes avec des trémolos ou des grimaces de colère. Je pensais qu’en démêlant les contrariétés et leurs causes avec elle, je l’aiderais à y voir plus clair, et qu’on en bénéficierait tous. Mais elle criait et répétait sa colère de plus belle, et je crois bien n’avoir jamais résolu un seul de ses problèmes existentiels, auxquels quelques conversations et mises au point avec les bonnes personnes auraient pourtant apporté une réponse satisfaisante. C’est de famille je crois : on ne veut pas résoudre des problèmes, on veut que les problèmes disparaissent, qu’ils n’existent pas. On voudrait ne pas avoir de problème du tout. On veut se plaindre, quoi. Huhu.

Ce tempérament de drama queen, elle l’a transmis à ma mère, sa fille unique à qui elle n’a pas su pardonner de ne pas être un garçon, et qui lui a tenu tête jusqu’à la fin. Aujourd’hui, et à mesure qu’elle vieillit, c’est donc au tour de ma mère de nous faire des scènes fielleuses pour nous cracher ses contrariétés au visage. Pour une raison différente, cela dit, qu’une simple incapacité à les verbaliser : parce qu’elles sont de notre faute. Être une femme parmi trois garçons (mon père, on frère, et moi) n’a jamais dû être simple, et ça va faire trente ans que cela dure. Mais je me plais à croire que tout cela s’équilibre tranquillement, et que si notre immaturité et notre inconséquence générales l’insupportent, elle ne se serait pas vraiment épanouie, avec sa personnalité de control freak, dans un mariage où on ne l’aurait pas laissée tout régenter et tout décider. C’est du boulot, j’en conviens. Et ça n’a fait qu’encourager nos tendances à la fainéantise et à la facilité. J’en conviens aussi. Mais quand une personne te demande, quinze fois par jour, à chaque fois que tu la croises dans la maison, où sont tes clés (et te demande de les lui montrer si tu réponds « dans ma poche »), où est ton téléphone (idem), ce que tu fais, où tu vas, est-ce que tu as fini tes devoirs, tout en refusant toute aide (« touche pas à ça » « je peux t’aider ? – non, laisse » « mais ne mets pas des verres à vin, bon sang ! vous savez rien faire, dans cette baraque ! »), à la fin tu te soumets à ce contrôle technique systématique sans broncher, et tu te satisfais de la savoir rassurée et en pleine maîtrise de ton destin.

Sauf qu’elle ne maîtrise rien. Ce qu’elle croyait maîtriser chez un bon élève au collège, elle l’a depuis longtemps perdu chez le même, quinze ans plus tard, devenu adulte semi-fonctionnel. Ce qu’elle pensait acheter en payant des études, elle ne l’a jamais obtenu. Ce qu’elle espérait voir chez un gamin auquel elle trouvait un potentiel de notable, elle l’a perdu dans le brouillard d’un jeune cadre moyennement dynamique qui ne se rappelle plus trop comment il en est arrivé là, mais qui est bien certain qu’il n’avait pas envie d’être juge à Dijon ou huissier à La Rochelle (non pas que j’aie quelque chose contre ces métiers, hein, mais la vie qu’ils m’auraient offerte ne valait pas à mes yeux les efforts qu’ils demandaient). Elle n’avait pas beaucoup anticipé ce que pourrait bien être ma future vie conjugale ou ma définition du bonheur (conjugal ou non), mais le résultat ne lui convient pas non plus. Elle aurait à la rigueur pu tolérer un certain type de mec à mes côtés, mais celui qui s’y trouve effectivement depuis trois ans, elle ne « peut pas ».

Tout cet argent dépensé pour que tu fasses ce métier de merde, que tu vives dans cet appart’-là, avec ce mec-là, ça me désole. Tu es l’échec de ma vie. Je voulais tellement que tu deviennes quelqu’un, et tu n’es personne.

 

 

 

Dans les séries télévisées et dans les films, les mères qui acceptent mal le coming out de leur fils finissent toujours par s’adoucir, notamment quand elles constatent que leur rejeton a un amoureux gentil, correct, indépendant et qui le traite bien. Ces fictions me sont bien amères depuis quelques années, parce qu’en dix ans, à ce niveau-là, les maigres progrès observés sonnent faux, terriblement faux. Certes, mon père et mon frère s’en foutent depuis le début et n’ont rien changé de leur comportement poliment muet à mon égard, certes je peux venir passer un week-end en couple (à la condition expresse de ne pas sortir dans la rue où on « pourrait vous voir parader »), mais le cœur n’y est pas. Cela se sent et, surtout, s’entend. « Comment va ton pote ? » « Il est très gentil, hein, mais je peux pas » « F. était pharmacien, il était bien. Lui il a pas de situation » « Je comprends qu’il ne veuille pas venir ici après toutes les horreurs que j’ai dites sur lui, mais j’ai pas changé d’avis » « Tu te fous de ma gueule, je le sais. Tu restes avec lui pour m’emmerder ». A ces considérations sociales saugrenues, dont on pourrait croire qu’elles soulignent qu’au moins, l’homosexualité n’est pas le problème, viennent s’ajouter les mêmes fantasmes, les mêmes délires qu’il y a dix ans.

 

 

 

 

Tu as bousillé ma vie depuis dix ans.

 

 

 

 

Que je sois « en couple » sur Facebook, ça « la détruit ». Que des gens le sachent, pareil. L’une des dimensions du coming out dont j’ai très vite pris conscience, grâce à ma mère, c’est que le parent d’homosexuel se retrouve plus ou moins contraint, lui aussi, de faire son coming out de « parent d’homo ». Dans la région de mes parents, je m’efforce depuis le début de ne pas aborder le sujet, de laisser les gens venir à moi et m’en parler s’ils le savent, et de ne rien dire à ceux qui ne savent pas ou ne veulent pas savoir. Après tout, c’est vrai que ce sont mes parents qui gèrent cette information et les conséquences désagréables qu’elle pourrait avoir sur leur vie locale, alors s’ils n’ont pas envie de militer, ça les regarde. Mais moi, je n’ai pas honte, je vais bien, merci. Je ne dramatise pas cette information me concernant, et sans en faire une source de fierté particulière, je ne veux pas m’en planquer (même si les tentations quotidiennes sont grandes, et j’y cède parfois, d’esquiver les questions privées, au boulot notamment) : si d’autres sont malveillants ou ont un problème avec ça, ça vient d’eux, pas de moi. Ma mère, elle, est terrifiée, entre son impression dramatique de porter cette information sur elle comme une tâche, et sa peur d’affronter un commentaire négatif sur le sujet. La vérité est pourtant que la plupart des personnes au courant sont plutôt bienveillantes ou indifférentes à la question, mais il faut croire qu’en la matière, il est difficile de rester rationnel. Du coup, elle vit comme une recluse, craignant de croiser des gens qui sont encore en contact avec moi. Elle a fait de moi le voleur de sa vie sociale, par mon égoïsme, mon manque d’empathie. Et son absence de maîtrise de ce que j’écris sur Facebook (rien de bien compromettant, pourtant), ça la paralyse autant que ça la fait bouillir. Ce serait tellement plus simple si j’avais honte.

 

 

 

Que tu t’étales au grand jour sur le web, ça me débecte. Tu me détruis. Vas-y. Crie-le sur tous les toits ! Fais-toi enculer sur Internet !

 

 

C’est à peu près là que j’ai coupé court à la charmante conversation que, alors que j’étais de passage pour le week-end, elle tenta quelques minutes avant d’entamer avec moi pour me faire dire que je ne venais plus la voir, que je ne l’aimais plus. On voudrait bien que nos parents soient comme ceux de Glee ou de Desperate Housewives, qu’ils ne soient pas enchantés de nous découvrir gay mais qu’ils acceptent avec le temps et passent à autre chose. Mais dix ans après, tout ce qu’ils voient en nous, c’est un mec qui se fait sodomiser. Et ça les écœure, parce qu’ils sont plus triviaux qu’on ne le voudrait et qu’ils ne voient en nous qu’une pratique sexuelle parmi les dizaines qui existent, et que nous savoir heureux ou à peu près, ça ne compense pas. Depuis dix ans j’assène mes arguments, je rationalise. Ça ne compense pas. Je connais les circonstances atténuantes, les douleurs, les excuses qui sont les siennes. J’essaye. Je suis renvoyé à mon statut d’échec. A chaque fois. Alors j’écoute ces charges qui s’immiscent dans une conversation parfois anodine, et je n’argumente plus. Je ne me bats plus. Je viens moins rendre visite, aussi. Je fais de la psychologie à deux balles, ça rassure. Je comprends qu’il y a une douleur, j’ai essayé de l’apaiser, mais je ne peux pas vivre en tenant compte d’un avis contraire qui ne fléchira pas. Le constat de démission, plus résignée que défaitiste, pour maintenir une paix diplomatique, s’impose à moi. Nos efforts ne nous ont pas amené sur un terrain d’entente, un lopin commun de coexistence pacifique. Alors je prends un scud dans la gueule de temps en temps, puisque ma vie est un scud permanent dans la sienne. Et le reste du temps, on joue le jeu des nouvelles banales échangées au téléphone. Que faire d’autre ? Quelques minutes plus tard, elle m’a rejoint à l’étage.

 

 

 

Sache que j’ai dans cette maison tout le nécessaire pour me suicider un de ces jours. Je sais quand. Quand tu l’apprendras, rassure-toi : ce ne sera pas seulement à cause de toi.

 

 

 

Depuis, et même si je sais que c‘était du chantage affectif avant tout, je me suis surpris à me demander comment ma tragédienne ukrainienne de grand-mère aurait rivalisé avec sa fille. Comment elle aurait réagi au spectacle de l’histoire qui se répète et à cette réalité si permanente et si indigeste : les enfants ne sont jamais vraiment ce que leurs parents projetaient en eux. Et il n’y a bien qu’à la télé que ces derniers réagissent simplement comme si on ne leur avait pas servi le plat qu’ils avaient commandé.