Le Majordome, les droits civiques, et Oprah

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C’est probablement présomptueux de ma part, quoique je ne m’identifie pas à l’ensemble de la communauté gay, mais j’ai tendance à voir un parallèle entre le goût actuel du cinéma grand public pour la lutte historique pour les droits civiques de la communauté afro-américaine et les heures sombres de l’Apartheid (Invictus, The Help, Hairspray, Django Unchained, Lincoln) et la lutte, bien actuelle et avancée à des stades divers selon les pays, pour l’égalité des droits entre gays et hétéros. Comme si se projeter dans les luttes contre les injustices passées (et pourtant pas si effacées que cela à ce jour), faisait écho et donnait un peu plus de courage pour faire face à celles d’aujourd’hui. Droits des gays, droits des femmes, droits des roms… Ils sont encore nombreux, les combats à terminer (mais se termineront-ils un jour ?) pour qu’une catégorie de la population ne soit pas considérée comme moins humaine, moins digne qu’une autre. Blanche ou pas, nationale ou pas.

 

 

Lee Daniels, cinéaste gay et afro-américain, est à la jonction entre ces deux « identités », récoltant péniblement les fruits de deux luttes historiques et continuant à les mener en même temps. Sa filmo est en ce sens assez édifiante, de Precious à The Paperboy en tant que réalisateur, en passant par Monster’s Ball en tant que producteur. Il faut dire que si le combat pour les droits civiques aux Etats-Unis a eu des répercussions positives jusqu’à aujourd’hui, le racisme, les préjugés et la bigoterie sont loin, très loin d’avoir disparu avec le temps.

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Et si les commentaires en ligne suscités par l’élection d’une Miss America d’origine indienne peuvent s’avérer consternants, le sort des gays russes, persécutés en toute impunité grâce à une riante loi sur la promotion des « bonnes mœurs », génère des faits divers glaçants. L’Histoire éclaire le présent, et la lourdeur des luttes pour les droits civiques des noirs renvoie à la lourdeur du climat actuel, exacerbant les tensions entre les gauchistes progressistes qui refusent de faire peser un jugement « moral » sur les couples d’adultes consentants qui ne leur prennent rien, et ceux qui voudraient imposer une modèle « classique » comme seul valable.

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C’est cela, bien plus que l’histoire d’un majordome noir dans les coulisses des différentes administrations passées par la Maison Blanche entre les années 50 et l’administration Reagan, que Le Majordome raconte. Très belle composition de Forest Whitaker, tout en nuance et en retenue, mais aussi d’Oprah Winfrey, haute en couleur et vraiment convaincante dans un second rôle bien consistant. Et une vraie révélation, David Oyelowo, dans le rôle du fils prodigue lançant l’offensive du choc des générations : la révolte politisée du fils contre le silence et l’ardeur laborieuse et militante du père, la génération qui ne veut pas attendre l’égalité plus longtemps « contre » celle qui s’estime déjà bien contente d’avoir un toit et de ne pas se faire trouer la peau par l’oppresseur. Les événements abordés durant les péripéties du film (résistance pacifique, Martin Luther King, Malcolm X, Black Panthers…) sont des clichés traités des dizaines de fois auparavant dans des séries et des films, mais on se laisse bien porter par l’ensemble, que ce soit pour le casting cinq étoiles, les costumes, les perruques, ou le scénario. Le film est en ce sens assez pachydermique, assumant à fond ses objectifs aux prochains oscars et n’hésitant pas à solliciter aussi bien nos fibres mélo, bluff ou sociale (oh la la, c’est pas sympa le racisme) (bah ouais). Mais un peu comme pour The Help, si tout n’est certes pas parfait, pourquoi lutter contre sa propre empathie ?

Et puis, il y a cette démonstration implacable du personnage de Cecil Gaines (le double fictif du bien réel Eugene Allen) qui, par petites touches et sans jamais manquer de respect ou brusquer le dominant blanc qui lui fait face, montre et laisse entendre sa valeur. S’il revendique moins que son fils, il accomplit tout autant pour l’égalité : il la mérite très objectivement. Un plaidoyer vivant (et peut-être un peu gênant, vu de la France du débat sur « l’identité nationale ») pour l’intégration et l’adaptation en douceur sans froisser la sensibilité du dominant WASP, que le réalisateur « objective » en lui opposant la fougue du mouvement des droits civiques qui, lui aussi, fit tant avancer les choses. Pas tant pour les événements décrits que pour ce personnage à la position et au point de vue uniques, et pour cette confrontation de générations et de raisons au sein d’une même famille, The Butler sera l’un des films à voir en cette rentrée, donc.

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