Blue Jasmine, Xanax et Martini-citron

 

blue jasmine cate blanchett

Woody Allen, le cinéaste névrosé aux innombrables nominations à l’Oscar du meilleur scénario (il est l’auteur le plus nommé de cette catégorie), aura 78 ans en décembre. Bientôt 80 piges, l’âge où bien d’autres profitent d’une retraite méritée et grisonnent tranquillement vers la fin de l’existence. La productivité du réalisateur, véritable métronome livrant au moins un film par an depuis trente ans, ne peut que laisser sans voix, d’autant que, ratés ou pas, ses films contiennent toujours des traces de passion et de respect pour leurs spectateurs. Même To Rome With Love, son dernier film, pas terrible, contenait de jolies idées, quoique maladroitement agencées : la célébrité aussi soudaine qu’inexplicable de Roberto Benigni, la tempête Penelope Cruz dans la très puritaine fable sur la fidélité, le chanteur d’opéra sous la douche… Mais si l’on peut reprocher quelque chose à Woody Allen, c’est de sembler bloqué, dans la plupart des histoires qu’il nous raconte, sur des repères bourgeois hyper-occidentaux et hyper-datés : évoluant au sein d’hôtels de luxe, de superbes appartements, de garden parties ou de voyages de plaisance, les héros de Woody Allen sont rarement fauchés, mais presque toujours névrosés (ou tristement normaux, perdus au milieu de cinglés). C’est un peu le Claude Chabrol américain, en un sens, obsédé par les névroses de la bourgeoisie face à un siècle qui a tout changé, quand son homologue français ne l’était que par l’hypocrisie, le sauvetage des apparences et le machiavélisme de cette même bourgeoisie.

blue jasmine alec baldwin cate blanchett

C’est donc une petite surprise de le voir, enfin, en 2013, livrer son premier film évoquant frontalement… LA crise. Alors certes, il le fait d’un point de vue bourgeois (le déclassement d’une bourgeoise new-yorkaise qui a tout perdu, après que son mari ait été impliqué dans un scandale financier Madoff-like), mais pour la première fois depuis longtemps, sa fable annuelle semble moins intemporelle, moins datée, mais en connexion directe avec notre présent.

Blue Jasmine aura probablement pris un coup de vieux d’ici une grosse dizaine d’années. En attendant, c’est peut-être la première fois que Woody Allen regarde son personnage principal avec autant de cruauté depuis Match Point.

Jeanette, dite Jasmine (Cate Blanchett, absolument épatante à chaque plan) (ça tombe bien, elle attend toujours son premier oscar de la meilleure actrice, tiens), ex-socialite new-yorkaise dont le richissime mari a fini en prison pour des magouilles financières, quitte New York pour San Francisco, où vit sa sœur Ginger (Sally Hawkins, géniale comme toujours), une gentille caissière un peu prolo, mère de deux gamins et divorcée, qui va l’héberger le temps qu’elle « se retourne ». Le film alterne, avec un rythme un peu confus mais tout de même lisible, les scènes de la reconstruction de Jasmine à San Francisco, et celles, en flashback, de ses années fastes à New York.

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Chargée en anxiolytiques, névrosée, arrogante, obsédée par les apparences et l’idée de préserver sa situation sociale (ses fringues, ses bagages Vuitton, ses déplacements en première classe), Jasmine se montre vite hautaine et désagréable avec sa sœur CSP-, son jules plouc, ses enfants obèses, son appartement miteux et son train de vie bohème. A l’évidence elle n’a pas envie d’être là et n’y est que parce qu’elle n’a pas le choix.

Ce qui engendre de nombreuses scènes à la fois pathétiques et d’un comique parfaitement maîtrisé. Déterminée à se trouver « une situation d’envergure » (elle rechigne à faire le même boulot que sa sœur ou à être assistante pour un dentiste), elle grille un peu les étapes et s’autoproclame décoratrice d’intérieur, vu qu’elle a si bon goût et sait claquer deux plaques dans un canapé en soie italienne ou dans une lampe art déco. La formation diplômante qu’elle doit suivre sur le web pour valider ce statut professionnel est loin d’être acquise, mais elle y croit dur comme fer et, en attendant, qu’y a-t-il de mal à « se réinventer » ? Enfin bon, cliché des clichés, on le comprend vite : c’est bien d’un nouveau mari au compte en banque fourni qu’elle a besoin. Du coup, la carte de l’ex-Madame Madoff, elle essaye de l’enterrer discrètement sous des dehors plus valorisants pour ses vestes Chanel.

D’un petit mensonge à un autre, Jasmine va donc essayer de reconstruire un semblant de son faste train de vie, avec toujours en toile de fond le risque de la catastrophe, du faux pas, de la découverte du pot-aux-roses, qui tient le spectateur en haleine. Et tout cela, bien sûr, en insufflant un climat de changement et d’influence plus ou moins positive sur son entourage.

blue jasmine

On pense un peu au Chris Wilton de Match Point, dont on se demande s’il se fera gauler ou pas, s’il saura modeler le nid qu’il squatte à son image ou non, si sa fin sera morale ou pas. On pense évidemment, aussi, à Blanche Dubois dans Un tramway nommé désir, cette femme peut-être folle, en pleine déchéance sociale, qui vient vivre chez sa sœur prolétaire et créer des tensions entre elle et son mec viril et pas très finaud. On pense aussi à l’histoire qui se répète, entre Jasmine aveuglée par un Hal et Ginger, influencée par les envies de « mieux » de sa sœur, qui va se laisser aveugler par un quasi-homonyme, Al.

La fable a des sursauts de suspense et une fin qui, sur le dernier quart d’heure, se laisse savourer avec délectation. Mais ce qui frappe dans Blue Jasmine, c’est sa résonance dans la crise actuelle, et ce que cette dernière, après quelques années d’étalage médiatique et de conséquences de plus en plus concrètes dans la vie des occidentaux même aisés, révèle en filigrane des idées de Woody Allen (et, peut-être, du monde dans lequel nous vivons) : une certaine haine de la finance, de l’argent-roi qui mène des millions d’individus au bord du précipice ; une tendance à se survendre et à exagérer ses propres qualités pour ne pas contrevenir à la bienséance ; une volonté farouche (et si incongrue quand on y réfléchit) de s’afficher tel que l’on se conçoit, dans l’espoir de faire naître l’être du paraître ; la déprime d’être soi, d’avoir besoin des autres et de ne pas être autosuffisant pour devenir celui que l’on voulait être… Blue Jasmine réussit l’exploit de faire vivre, peut-être plus gracieusement que jamais, le concept fourre-tout de « comédie dramatique », si cher à la critique ciné : si tout y est triste et grave, tout y est également d’une drôlerie indéniable. Cruelle, mais indéniable.

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