Gravity, expérience de spectateur

 

GRAVITY

 

Je crois que j’avais simplement trop lu d’articles, de brèves et d’annonces plus ou moins claires sur Gravity. Des rumeurs des premiers casting à la présentation à Venise, en passant par le bruit de plus en plus favorable, progressivement devenu un ouragan dithyrambique venu des Etats-Unis, où le film a fait de jolies prouesses au box-office, l’histoire du docteur Ryan Jones et du Lieutenant Matt Kowalski s’est progressivement imposée à moi comme ce qui devait être le film de l’année. Rien de pire pour se mettre la pression et, au final, avoir la quasi-certitude d’être déçu.

 

 

Je suis donc entré dans la salle, au compte-goutte et en plus de vingt minutes, tant elle était blindée de monde et soumise, à l’entrée, à un double-contrôle des tickets (c’est le genre de blockbuster pour lequel les séances affichent complet et des petits malins doivent avoir la fâcheuse habitude de prendre un ticket pour le Desplechin de la salle d’à-côté avant de se faufiler en douce dans la grande salle, usurpant des places dûment réservées), avec une certaine appréhension, et en me préparant à ne pas aimer, à être déçu.

 

 

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En fait, ma seule déception, concernant Gravity, vient du scénario, hyper linéaire : un banal survival cosmique, avec sa succession d’incidents et d’épreuves de plus en plus impossibles pour regagner la Terre en vie, qui plus est avec la figure imposée, vue mille fois dans le ciné SF, de la Final Girl. Un poncif au service duquel Sandra Bullock met sa panoplie fétiche de grande godiche un peu froide mais tellement touchante de maladresse et de sincérité. Je m’attendais, c’est bête, à être un peu surpris par l’histoire, à y voir des interactions géo-politiques ou des implications surprenantes, venant accompagner ou compromettre le sauvetage des personnages, histoire que le film dise quelque chose, philosophiquement, sur l’Homme. Pas de sous-intrigue, pas de personnages secondaires, pas de secret défense, de raison d’Etat ou de catastrophisme scientifique exprimé par des tiers pour apporter un éclairage éthique à la situation des deux personnages.

Au lieu de ça, et c’est aussi l’intérêt du film, passé les cinq premières minutes, la connexion avec la Terre et les radios de Houston sont tout simplement coupées, on ne les entendra plus jusqu’à la fin, et c’est dans un monde pétrifiant de beauté, d’apesanteur et de silence que George Clooney et Sandra Bullock se retrouvent bloqués, sous nos yeux. On est bloqués avec eux, pas une pause, pas une respiration rassurante sur le plancher des vaches avec les gars de la tour de contrôle. Rien. Les deux acteurs principaux n’ont quasiment aucun autre vis-à-vis qu’eux-mêmes, et le vide. Le soulagement de Ryan Jones, lorsqu’elle entend enfin une voix humaine à la radio, avec un chien et un enfant faisant du bruit en fond sonore, est palpable, et ressenti dans la salle avec elle. Gravity parle plus de la solitude et de la force intérieure face à une mort quasiment certaine que de combats épiques contre des astéroïdes. Mais la forme n’est pas négligée au profit de ce fond, finalement assez attendu. J’ai hâte de voir le making-of dans les bonus du futur DVD/Blu-Ray, pour avoir un aperçu des techniques employées et des conditions de tournages, dont l’essentiel a dû se faire sur fond vert.

 

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La solitude, la peur, le sentiment d’urgence sont vraiment très bien retranscrits, notamment grâce au jeu de Sandra Bullock, qu’on ne quitte pratiquement jamais d’une semelle (souvent, elle est silencieuse, ou se parle à elle-même, ne pouvant appuyer son jeu d’actrice sur le regard ou la réplique de personne, et elle réussit haut la main), et bien sûr grâce au parti-pris visuel, hyper immersif, consistant à flotter, visuellement, au milieu des cosmonautes, des débris de stations spatiales et des pluies de météorites. L’histoire est hyper simple, mais le fond sert la forme, de manière plus convaincante que jamais : rien que pour cela, je pense que je retournerai voir Gravity, en 3D, une deuxième fois au cinéma. Parce que la 3D a rarement été aussi pertinente et utile dans un film. Parce qu’elle est utilisée avec maestria et humilité, sans volonté affichée de nous faire raquer deux euros de plus pour trois pauvres météorites qui nous foncent dans la tronche, mais bien pour nous plonger aux côtés des deux héros, nous faire ressentir leur peur, leurs sensations, leurs vertiges, leurs chocs. Alfonso Cuaron n’a pas réalisé le plus grand film de l’année, il a fait bien mieux : il a posé le jalon d’une révolution technologique, d’un nouvel étalon de référence du cinéma de SF. Du jeu d’acteurs à l’ambiance sonore, de l’esthétique léchée des plans larges et resserrés aux effets spéciaux, de la violence des scènes d’actions aux respirations qui les entrecoupent, c’est toute la grammaire du langage du cinéma qui est convoquée à la grand-messe de Gravity. A ce titre, le film est probablement une étape aussi importante qu’Avatar dans l’Histoire du cinéma hollywoodien : de l’utilisation de la 3D, de la performance capture et des effets spéciaux pour nous plonger dans une immersion totale, crédible et poignante, non pas au milieu d’un monde de synthèse, mais bien parmi des acteurs de chair et de sang, au côté desquels on a la sensation de flotter. Rien que pour cela, il vaut le déplacement.

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