Indignation à géométrie variable

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La semaine s’achève et ça me donne envie de revenir sur deux informations qui semblent avoir ému le web et qui, d’une certaine manière, relèvent de la même logique. La première, c’est la « polémique » (dans laquelle, en vrai, une belle unanimité contre les taxis et le gouvernement semble émerger) entre les taxis et les VTC (Véhicules de Tourisme avec Chauffeur). Les VTC, ce sont ces services de location de voiture avec chauffeur (Uber, SnapCar), hyper en vogue depuis quelques mois, notamment à Paris. Leur principe est simple : moyennant une somme supérieure à la course minimale d’un taxi (on tourne autour de 15 euros), l’utilisateur a la possibilité de réserver une voiture haut de gamme, pour un trajet défini. Fonctionnant par réservation sur application mobile, le service présente plein d’avantages, en dépit de son coût élevé : la voiture libre la plus proche (géolocalisée par le service), arrive dans les trois minutes ; c’est toujours un beau modèle, spacieux et propre, conduit par un chauffeur poli et bien habillé qui ouvre la portière, ne parle que si on lui adresse la parole, mets la station de radio qu’on lui demande, au volume qu’on lui demande ; la plupart du temps, également, une bouteille d’eau fraîche est mise à disposition. Voire des bonbons. Bref,  le VTC, c’est le taxi, mais avec l’assurance d’une prestation agréable, alors que les taxis sont réputés pour être un peu plus l’équivalent d’une loterie : amabilité, attente, confort, conversation forcée, compteur qui tourne… Tous ceux qui ont déjà pris des taxis ont déjà fait face à un souci concernant l’un de ces « aspects » de la course. Et donc, quand le gouvernement a lancé un projet de loi imposant aux VTC un délai de 15 minutes pour prendre une course lorsque celle-ci a été commandée « pour ne pas faire de concurrence » aux taxis, ça a été la levée de boucliers sur le web et un peu partout, notamment à l’encontre des lobbys des taxis, qui ont fait pression pour que ce texte de loi voie le jour et enlève aux VTC un de leurs avantages comparatifs les plus probants (l’assurance de ne pas passer un quart d’heure sous la flotte à une heure du matin bourré sur un boulevard à attendre son véhicule pour rentrer chez soi). Cela s’est notamment incarné par le hashtag #PourNePasFaireDeConcurrence, dont les meilleures vannes sont reprises sur le site http://pournepasfairedeconcurrence.com/.

Parallèlement à cela, une deuxième information semble émouvoir les internautes dans le sens absolument inverse : le lancement par Luc Besson (cinéaste autrefois respecté – au moins par la jeune génération – mais désormais universellement décrié comme le cynique producteur de bouses standardisées uniquement destinées à faire du fric au ciné) de « First », son ciné à 25 euros la séance, via sa société EuropaCorp. Situé dans le centre commercial Aéroville, près de Roissy-Charles de Gaulle (zone « internationale », donc), son multiplexe proposera donc des prestations différenciées en fonction du tarif payé par le spectateur : du prix de base (10 euros la place) aux services de luxe (siège extra large, champagne et poisson fumé de la maison Petrossian moyennant 25 euros la séance). Et le web de s’enflammer contre cette initiative, choquante, vulgaire, créant un fossé social et une barrière élitiste au sein de salles de cinéma où, même lorsque l’on ne paye pas tous le même prix (comme pour le train, cartes d’abonnés, statut de retraité, d’étudiant, de chômeurs, etc. ont depuis longtemps fait tomber – à raison – la stricte égalité de tarifs), on est quand même tous ensemble dans la salle, avec placement libre, assis au même niveau que les autres… Initiative choquante venant, qui plus est, d’une industrie qui est l’une des seules à ne pas connaître la crise depuis quinze ans, et qui chaque année engendre plus de fréquentation et de fric que la précédente.

 

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Le forfait VIP+, bientôt dans les salles Luc Besson

Pourtant, les VTC et les prestations VIP au cinéma relèvent de la même logique : si des clients ont envie de payer davantage, pour un service supplémentaire et l’assurance que le moment passé sera au moins agréable, why not.

La différence, toutefois, entre les VTC et la place de cinoche à une blinde de Luc Besson, tient en trois choses. La première, c’est que le cinéma, c’est de toute façon la loterie, une expérience différente à chaque fois, imprévisible et soumise non pas à d’objectifs critères de confort mais à ceux, bien plus instables, des goûts individuels : si je vais voir un film et qu’il s’avère que c’est une daube ou, plus subjectivement, que ça m’a emmerdé, je pense que ça me cassera bien les noix d’avoir lâché 25 euros au lieu de 10, que le pop-corn soit au sel de truffe ou pas.

La deuxième, c’est que si les VTC sont nés de la volonté de « réduire » les inconvénients observés dans les taxis, le cinéma « VIP », lui, ne répond à aucune nécessité clairement formulée par l’ensemble des consommateurs de ciné, qui se seraient « plaints » d’une expérience de projection systématiquement ternie par des manquements qu’un peu de paiement supplémentaire pourraient, dans une logique bien libérale d’offre et de demande, résoudre pour ceux qui le souhaitent. Le cinéma « VIP » à 25 boules avec fauteuil en cuir et tablette tactile pour commander du saumon ne répond à aucune « nécessité » qui ferait défaut à la séance à 10 euros : c’est juste un caprice de riche, dans un monde en crise où les écarts entre les plus riches et les plus pauvres ne font que s’agrandir et exacerber les tensions.

 

 

 

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La troisième, et peut-être le plus ennuyeux en termes de « marketing », c’est la pernicieuse ségrégation physique au sein de la même salle qu’impose ce format de prestation. Un VTC, si on y regarde de près, c’est un taxi : une bagnole conduite par un autre, qu’on paye pour qu’il nous emmène d’un point A à un point B. Mais un VTC, ce n’est pas un taxi : c’est un VTC. Lorsque je me paye un VTC, je ne me paye pas la même prestation qu’un taxi : je me paye, un peu plus cher, une autre prestation, plus chère, qui comprend certes le transport d’un point A à un point B, mais ce n’est pas le transport que je paye en supplément. C’est le reste.

Le « carré VIP » à 25 euros des cinémas de Luc Besson, si j’ai bien compris, c’est le même esprit que la salle VIP des cinémas Pathé, lancée l’année dernière au Pathé Wepler de Paris : pour 2€ de plus, tu as accès au carré VIP, placement pile en face de l’écran, fauteuils spacieux et plus confortables. Plus de « placement libre », mais deux catégories de sièges : ceux du milieu et du balcon, qu’on payait pourtant le même prix que les autres avant (et qui étaient attribués aux premiers arrivés) mais qu’on paye désormais 2€ de plus, et ceux aux tarifs « normaux », reléguant ainsi les gueux, les étudiants, les chômeurs et les radins sur les côtés et dans le poulailler. Tu t’auto-proclames simplement riche en payant  deux boules de plus pour t’asseoir sur un siège qui coûtait le même prix que les sièges des côtés un an auparavant…

La différence entre le taxi et le ciné, c’est que le ciné, on ne le prend pas seul ou à deux, mais avec le reste de la salle. Que certaines voitures soient plus confortables que d’autres et qu’on y distribue des services supplémentaires, moyennant un supplément de tarification, ok. Que certaines places de la même salle de ciné soient mieux traitées que les autres, ce n’est pas du tout le même esprit.

La seule alternative éthiquement acceptable, à mon sens, mais probablement pas viable économiquement, pour que l’expérience de cinoche « first class » de Luc Besson soit bien perçue et n’entraîne pas une ségrégation sociale dans les salles de ciné, ce serait (peut-être, je n’en suis même pas certain) que ce soient des salles entières de places à 25 euros qui soient proposées. Mais pourrait-on vraiment remplir des salles entières à ce tarif ? On a bien rempli des VTC à 15 euros minimum la course, tu me diras.

Laissant ainsi le choix, comme on a le choix entre prendre le bus de nuit, partir à la chasse au taxi ou commander un VTC, selon son budget et/ou son niveau de motivation, le cinéma créerait l’impression, si futile soit-elle, de ne pas trier par l’argent les spectateurs de ce qui reste, quoiqu’on en dise, le même film dans la même salle. Le tri serait alors fait, non pas par la salle, mais par le seul spectateur, avant d’entrer dans le cinéma, entre la séance « normale » à 10, la séance 3D à 12 (il fait déjà ce choix à l’heure actuelle pour certains films), ou la séance « on se gave » à 25 euros. Mais pas dans la même salle, les riches regardant le même écran que les gueux du haut de leur balcon et leur jetant des miettes de caviar. Pas le même service, pas la même voiture. Pas le même service, pas la même salle… Pas le même service, pas la même marque ? Dans la vie, je vais chez McDo pour me restaurer, et à la Tour d’argent pour vivre « une autre expérience » de la restauration (exemple fictif, hein, j’ai pas les moyens et j’aime pas assez manger pour voir l’intérêt de lâcher plus de 100 boules dans une addition). Dans un monde où les marques ne créent pas de ségrégation au sein de leur clientèle, j’irais dans un ciné UGC pour me faire une toile, et chez EuropaCorp pour vivre « une autre expérience » du cinéma. Sans ressentir le besoin de le faire en regardant, de haut, les autres spectateurs du même film se tortiller sur d’inconfortables strapontins.

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