Pole dance et slut-shaming

rihanna pour it up

Être une femme libérée, tu sais c’est pas si facile. Remarque, je dis ça mais j’en sais rien, je ne suis pas une femme, et pas spécialement libéré. Hasard du calendrier, deux des plus bruyantes, si ce n’est plus grandes, superstars de la pop actuelle ont publié sur YouTube, à moins de 48 heures d’intervalle, leur nouveau clip. Jusque-là, rien d’anormal. Mais les deux clips se trouvent faire montre de la même imagerie à base de lupanar et de barres de pole dance. Les deux clips divisent, mais posent surtout question par leur bizarre incongruité. La vulgarité, qu’on le veuille ou non, fait partie intégrante de la pop culture, lorsqu’elle prétend bousculer un peu l’ordre établi, les stéréotypes ou le puritanisme. Rihanna et Britney en ont d’ailleurs fait usage par le passé, avec la subversivité moite de I’m A Slave 4 U, le SM stylisé de Disturbia, le pole dance mal éclairé de Gimme More, ou encore la chorégraphie accroupie cuisses écartées de Rude Boy. Et elles ont même trouvé un terrain commun sur S&M, transformé en duo de luxe pour son exploitation single en 2011. Mais là, les clips de Work Bitch (pas aidé par son titre) et (surtout) de Pour it up frappent par, justement, leur vulgarité. Ou plutôt par leur manque de subtilité dans l’image de biatch libre et épanouie que les deux chanteuses revendiquent à longueur d’année… Et c’est vrai qu’à les regarder, on a presque du mal à croire qu’elles exploitaient respectivement, il y a encore quelques semaines, les clips de Stay et de Ooh La La

 

 

Déjà coutumières des clips événementiels pas forcément très finauds pour fanbase débile et peu regardante, il y a bien longtemps qu’on n’attend plus, de Britney ou de Rihanna, un écrin magnifique pour chaque single commercialisé. On est d’autant plus charmé quand, par surprise, elles proposent un clip vraiment réussi. Non, la vraie question que posent ces clips (qui illustrent quand même des paroles navrantes du genre « You want a Lamborghini ? You’d better work bitch »), ce n’est pas de savoir s’ils sont un peu (voire beaucoup) ratés à cause ou en dépit de leurs aspects racoleurs. La vraie question, à mon sens, est : pourquoi en sont-elles encore là ?

 

Je veux dire, quand tu t’appelles Liza Monet et que montrer ton immonde tatouage de nichons sur des draps de soie rose fluo est ta seule option pour que ton clip soit viral en ligne, ok. Quand tu t’appelles Nicki Minaj et que tu as basé ta notoriété sur ton excentricité, ta vulgarité et ton détournement des codes visuels de la biatch dans le hip-hop, twerker comme une gagneuse dans un clip de Big Sean fait sens. Quand tu t’appelles les Pussycat Dolls et que tu as construit ta légende sur le fait (avéré ?) que tu es un girls band repéré dans les shows burlesque de Las Vegas, jouer avec les codes du show de cabaret et les danses sulfureuses est logique. En revanche, quand on s’appelle Rihanna et qu’on est une icône de la liberté sexuelle ayant déjà abordé tous les aspects riants du sexe et du célibat dans sa discographie, ou quand on s’appelle Britney Spears et qu’on est le symbole du white trash dynamitant l’hypocrisie puritaine entre errements personnels incontrôlés et petites provocations inoffensives millimétrées (chanson sur la masturbation, baiser lesbien avec Madonna, ridicule gimmick de It’s Britney Bitch répété et ré-utilisé ad nauseam, thématique lourdingue de la distinction vie privée / vie publique exploitée à longueurs de clips), a-t-on encore besoin de pousser la littéralité du trash jusqu’à se mettre en scène dans des clubs de strip-tease, pour espérer que son clip soit visionné et partagé par 10 millions de personnes en trois jours ?

 

string-jeans-rihanna

 

 

Ce qui nous gêne dans la débauche de vulgarité déployée par Britney et Rihanna, de cette manière si étrangement simultanée, ce n’est donc pas tant la vulgarité en soi que le fait que, à ce stade de leur carrière, les deux donzelles n’en ont en fait plus besoin depuis longtemps. Pourquoi le font-elles, alors ? C’est bizarre, cette manière dont on réagit à ces deux clips comme s’ils étaient autre chose qu’une marque d’opportunisme. On invoque le féminisme, la glamourisation de l’exploitation sexuelle, le twerk, le pole dance. Comme si on devait avoir honte d’une sexualité débridée, ou comme si, en tant que chanteuses pop et femmes, Brit-Brit et Riri étaient victimes de l’imagerie qu’elles déploient, obligées d’utiliser le sexe pour se faire remarquer. Et si, tout bêtement, elles revendiquaient fièrement leur « vulgarité », estimant qu’on peut aimer s’exhiber et séduire sans être victime du regard social ? Ou si, plus probablement, elles ne faisaient ça que pour faire parler les cons ?

La presse en ligne joue bêtement, depuis deux jours, sur la comparaison avec Miley Cyrus et ses provocations incessantes, que ses aînées voudraient donc renvoyer à ses études (« Miley peut aller se rhabiller ») : sauf que Pour it up et Work Bitch sont des clips dont l’un a été tourné en mai et l’autre a probablement vu son concept et sa production lancés bien avant le mois dernier (et apparemment sans que Britney ait trop son mot à dire), et donc, à ce titre, probablement pas des réponses explicitement dirigées à l’encontre de la fille de Billy Ray Cyrus. Par contre, plus largement, on peut imaginer que Riri et Britnouille, respectivement 25 et 31 ans, ont un peu peur du contingent de jeunettes qui commencent à revendiquer leurs places respectives dans le showbiz, et que du coup elles sont parfois tentées de fermer le clapet de ces oies blanches en leur montrant à quel point elles sont encore fraîches et capables de surenchère.

 

 

britney work bitch

 

 

En ce qui me concerne, je m’inquiète surtout du fait que tout le bruit autour de ces deux clips occulte un fait bien plus important, pour peu que l’on veuille vraiment accorder de l’importance à tout cela : les singles qu’ils illustrent sont mauvais. Pour it up est un titre club assez minimaliste, avec une forte identité hip hop : ce n’est pas vraiment une horreur, mais ce n’est clairement pas un hit. A vrai dire, cela ressemble plus au genre de single que Rihanna sort parfois, hors hits planétaires, pour s’assurer une crédibilité hip-hop et quelques collaborations prestigieuses dans les mois à venir. Work Bitch, de son côté, est une catastrophe absolue : le titre est une très irritante chanson club au beat et au vocoder saturé qui ressemble à s’y méprendre à un single des Black Eyed Peas, dernière période (incontestablement la pire). En fait, on dirait Don’t Stop The Party, une des dernières dégénérescences de leur virage électro-dance insupportable entamé avec The E.N.D. Ne manque plus que la voix de Fergie, qui pourrait d’ailleurs très facilement, après quelques manip’ informatiques, remplacer celle de Britney sur ce titre. J’avais vraiment espéré que le clip sauverait cette chanson, que je trouve globalement naze depuis qu’elle a été dévoilée, mais je crains que ce ne soit pas le cas, entre chorégraphie empowerment et fouets dans le désert pompés sur le déjà pas fameux Run The World de Beyoncé, esthétique SM épate-bourgeois, et absence de véritables instants visuels cultes (allez, on va sauver les plans en robe rose au milieu de la piscine aux requins, parce qu’on est sympas)… Il faut dire que Britney est globalement à la ramasse (elle a sorti en catimini son troisième best of cet été – on en est bientôt à un best of publié entre chaque album – et est partie pour s’enterrer deux ans à Las Vegas, ce qui est souvent le signe que les grandes années sont derrière soi), croyant avoir trouvé un nouveau mojo grâce à sa collaboration avec Will.I.Am (qui lui refourgue à prix d’or les poubelles du dernier album des Black Eyed Peas, donc), après le succès de Scream & Shout l’hiver dernier. Ce qui ne laisse rien présager de bon pour la suite, d’autant qu’elle a aussi bossé sur son album avec Naughty Boy, auteur de la chanson la plus irritante de l’année

Mais comme souvent, il faut rester positif quand les Pop-Pouffes proposent un single et/ou un clip décevant : elles ont tendance à revenir plus fortes au single suivant. C’est toute la beauté de la pop : un hit en chasse un autre, et des jours meilleurs sont forcément à venir. On attend donc Rihanna au tournant pour What Now, dont le clip a été tourné en Thaïlande en septembre… et on se rappelle, côté Britney, qu’après Gimme More vint Piece of me, et qu’après Hold it against me vint ‘Till The World Ends

6 réflexions au sujet de « Pole dance et slut-shaming »

  1. Je n’avais pas de encore vue le clip de rihanna et c’est bien déprimant. Autant je trouve le clip de Britney super ringard (les scenes de desert moi ca me fait penser aux spice girls et la choré en interieur on dirait le clip de crazy), autant celui de rihanna est juste sale. Cette nana me déprime de plus en plus en fait. Sous couvert de liberté sexuelle elle ne fait que rentrer dans les stéréotypes les plus macho et dégradant possibles. Il n’y a rien de girl powee dans le fait de twerker en exhibant des billets… cela positionne la prostitution comme un choix dz fille forte et indépendante en décalage complet avec la réalité et cela ne fait qu’encourager et exciter de sombres pervers persuadés que les femmes sont toutzs des s… et aiment bien se faire fouetter en vrai. Il n’y a plus rien de provocant, il ne reste que de la bêtise et de l-exhibitionnisme mal placé. Bref ca me saoule.

    1. Billets et twerking ne sont pas forcément une apologie de la prostitution, tu extrapoles ! En revanche, et quitte à nous prendre un peu pour des cons, un discours plus clair, plus didactique, oserai-je dire plus pédagogique, sur le sens de tout ça serait peut-être le bienvenu.

      Elle fait probablement ce genre de clips et de provoc’ dans l’optique de se positionner comme féministe, revendiquant un droit à l’agressivité sexuelle et à la territorialité masculine, se positionnant comme sujet de désir plutôt que comme objet… mais ça irait mieux en le disant.

  2. Ben je pense que c’est là qu’il y a prOblème Bougez ses fesses en gros plan n’a rien d’une revendication de libération sexuelle, ce n’est que la reprise des codes d’un porno masculin. La sexualité affirmée et libérée peut être autre chose qu’une vision purement dépossédée du corps de la femme. C’est ca qui me gêne je crois, c’est de faire croire que c’est du féminisme de checker son booty en string alors que c’est exactement le message inverse qui est envoyé et qui pousse des pré ados et s’hypersexualiser en croyant que c’est ce que la société attend d’elles. La liberté ce n’est pas s’auto affirmer comme objet uniquement tourné vers le désir bestial de l’autre, c’est affirmer le droit à un désir personnel qui a ses propres codes et qui se projette sur le corps de celui qu’on désire.
    Bon allez je me calme

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