YouTube, le nouvel esprit Canal

 

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Le Grand Journal, comme bien des gens, je ne suis pas fan. Ou plutôt, plus vraiment fan, rejoignant le rang de moutons qui trollent sur Twitter et regrettent à grands coups de « c’était mieux avant » ou équivalents proches la grande époque de la Minute Blonde, des Bonus de Guillaume Gallienne, du Top 5 de Thomas N’Gijol ou de quand le Petit Journal était une pastille et non pas une émission aussi longue que le Grand Journal. De toute façon, maintenant, je rentre trop tard chez moi pour réussir à le voir en direct, je ne cherche pas spécialement à le rattraper sur le site de Canal, et pour peu que je réussisse un jour à être rentré chez moi avant 19h, me jeter sur Canal n’est tout simplement pas mon réflexe prioritaire. Du coup, je l’avoue sans grande honte, j’ai presque complètement loupé la saison réputée catastrophique 2012-2013 avec Michel Denisot et Daphné Bürki, et je n’ai tout simplement vu aucun numéro du Grand Journal en entier depuis la rentrée et l’intronisation d’Antoine De Caunes. Mais s’il y a une chose que j’ai remarqué, c’est que, plus que jamais, les contenus en clair de Canal semblent davantage vivre en ligne qu’en direct.

Outre les audiences en baisse qui laissent entendre que sa diffusion TV perd du terrain dans la consommation qu’en font les téléspectateurs, le Grand Journal vit aujourd’hui davantage, à mon sens, dans les jours qui suivent sa diffusion qu’en direct. Par exemple, je pense que nous sommes plus nombreux à avoir découvert la fameuse séquence de Dora Tillier « réglant ses comptes » avec Nicolas Bedos sur le web qu’en direct. Idem pour le « clash » entre Karim Rissouli et Eric Zemmour identifiant ce dernier comme un « visiteur du soir » du FN à l’origine du Taubira-bashing, pour la séquence un peu pathétique lors de laquelle Jango Edwards, De Caunes et Garcia faisaient artificiellement « revivre » le joyeux bordel de Nulle Part Ailleurs en saccageant le plateau, ou encore, dans le cas d’une autre émission de la chaîne, pour le clash entre Nabilla et Ariel Wizman, qui ne parvenait pas à se retenir d’envoyer des piques et de montrer sa condescendance pincée envers la bimbo que son émission (comme la moitié des émissions en clair de Canal+, d’ailleurs) avait pourtant pris la peine d’inviter pour lui servir la soupe (Nabilla semblait, ici, davantage consciente du mépris de classe qui s’exprimait en face d’elle que lorsqu’elle s’était retrouvée, en juin, face à Stéphane de Groodt, toujours sur Canal).

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Avec le temps, plus que pour ses invités et la qualité de ses interviews (lesquelles excèdent, désormais, rarement cinq questions), c’est pour ces « pastilles » dignes de passer au Zapping (sur… Canal) que Le Grand Journal vit et survit à l’antenne. Les instants comiques, clashs et petites phrases ont remplacé toute tentative de profondeur, pour se diffuser facilement en ligne, par segments bien adaptés à l’attention fluctuante de l’internaute. Lequel, par ces petites piqûres régulières, se rappelle qu’il faudrait qu’il essaye de voir le prochain « grand moment de télé » du Grand Journal en direct, quand même, histoire de le découvrir trois heures avant le reste de l’internet social, et de pouvoir poster sous les posts Facebook de la séquence « Oué j’lai vu en direct trop drôle ! ».

Pour une émission reprenant, l’air de rien (et cela vaut aussi pour Le Petit Journal ou Touche Pas à Mon Poste, sur le même groupe), essentiellement des contenus vidéos déjà visionnés depuis le matin-même (voire avant) par la majorité du web, retourner le paradigme en proposant ses propres contenus « buzz », ses propres pastilles d’intérêt, est une stratégie maline, au point qu’on s’étonne (mais pas vraiment, en fait) que l’intégralité des émissions TV n’en fassent pas autant. C’est sûr que ça coûte moins cher de reprendre et commenter le joint de Miley Cyrus aux MTV EMA et le palmarès de la cérémonie que tout le monde a déjà vus en ligne que de produire son propre contenu (pop-)culturel, avec des vraies interviews d’artistes de plus de huit phrases qui risqueraient d’être chiantes une fois sur deux, des séquences live un peu plus poussées que le service minimum promotionnel du lead single, des séquences ciné et des critiques résumées en plus de quinze secondes, une vraie demi-heure passée avec les artistes et les contenus, en somme.

Le Grand Journal prend le parti de laisser ces séquences segmentantes à d’autres émissions de la grille (Le Cercle, Le Live de la semaine, Le Tube… et même le Petit Journal qui, désireux de justifier ses cartes de presse, fait de plus en plus de reportages) et de proposer une émission rythmée, pleine de séquences et de pastilles, y compris au sein même des interviews, qui se retrouvent ainsi réduites à la portion congrue. Ça donne au téléspectateur l’illusion qu’il pioche les séquences qui l’intéressent dans un grand zapping, alors qu’en fait il est aussi passif qu’avant devant sa TV, à mâchonner son Bolino.

Rien d’étonnant, donc, à voir Antoine De Caunes adouber Jerome Niel (La Ferme Jerome) et ses tutos hystériques moyen-drôles en néo-Didier l’Embrouille, ou Le Before du Grand Journal tenter de s’imposer auprès d’un public large par le biais d’une pastille aussi limitée que Connasse : c’est le culte de la pastille, même si on ne fait que rhabiller le concept, usé jusqu’à la trame, des caméras cachées de Laurent Baffie, de Pascal Sellem ou de François Damiens (un genre que, personnellement, je trouve assez nul, le ressort comique étant toujours le même : jusqu’où peut-on pousser le malaise et l’insolence avant que quelqu’un ne se rebelle) (très loin, on le sait, l’Homme étant un animal social assez discipliné dans les lieux publics et peu prompt à s’emporter dans des contextes collectifs) (a fortiori si on ne tourne ces séquences que dans des spots parisiens aisés et policés : nail bar, cours de yoga, visites d’appartements) (enfin bon, ça me fait sourire une fois, pas vingt, quoi).

 

 

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Après des années à constater que Le SAV d’Omar et Fred ou Bref avaient plus de fans que ses animateurs et chroniqueurs (environ 800 000 fans Facebook pour LGJ, contre 3,4 millions pour Bref), le Grand Journal structure son identité autour de ces pastilles, qui génèrent plus de bruit positif en ligne et ont un plus gros potentiel en recrutement de fans ou en CRM que l’émission dans son entièreté.

Est-ce que c’est hérité des années Jamel / Eric et Ramzy (qui ont beaucoup contribué à l’identité de Canal au tournant des années 90-2000, après la période faste de Nulle Part Ailleurs) ? Est-ce dû à une génération de téléspectateurs biberonnés au web et à des télé-réalités qui orchestrent un rebondissement artificiel toutes les trois minutes à l’écran, du coup devenue incapable de se concentrer plus de quatre minutes de suite ? Est-ce une stratégie visionnaire construite à long terme par Canal, assimilant ses contenus antenne aux codes de la culture YouTube ? Ou bien faut-il y voir une chaîne qui prend son public (les téléspectateurs qui évitent le JT de 20h des autres chaînes mais se sentent trop CSP+ pour zoner devant Plus Belle La Vie) pour des veaux qui pètent plus haut que leurs capacités de concentration ?…

Il y a probablement un peu de tout ça, mais le fait que la chaîne se décide ENFIN à créer ses chaînes YouTube, descendant de sa tour d’ivoire et de son insupportable système fermé de readers estampillés Canal, sur lesquels on ne peut surtout pas zapper le pre-roll Crédit Mutuel (ni même changer d’onglet ou simplement baisser le fucking volume), est un tournant rassurant. Canal descend enfin dans l’arène du web, et va rendre ses contenus plus faciles à partager, via des chaînes dédiées à ses différentes émissions et pastilles (Groland, le Before, etc.). Tout en évitant, peut-être, de présenter de nouveaux cas comme l’affaire de « l’inflation » de Rachida Dati, qui avait permis à la chaîne de révéler sa mesquinerie concernant ses contenus en clair ayant eu le malheur de buzzer : « lorsqu’une vidéo virale est diffusée à l’antenne, on laisse les Internautes faire le boulot, puis on leur envoie les mises en demeure plusieurs jours plus tard afin d’en récolter les fruits sur CanalPlus.fr. »

Que cela survienne au moment où nos comptes YouTube, Gmail et Google+ sont de plus en plus en voie de « fusionner » n’est certainement pas un hasard, mais tout de même, s’ouvrir à ce nouveau canal de diffusion, en dépit d’un risque de déperdition de l’audience de CanalPlus.fr, est peut-être la décision la plus cohérente que Canal+ ait pris depuis des années pour ses contenus en clair : les partager avec le web social, avec la plèbe, et ne plus faire semblant que le SAV des émissions (qui parlait à peu près de tout sauf d’émissions de télévision), la revue de presse de Catherine et Liliane ou Connasse sont des contenus premium et CSP+, le saint des saints, à ne surtout pas galvauder en laissant ces ploucs d’internautes s’en emparer.

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