Inside Oscar Isaac

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Oscar Isaac a un physique de caméléon : une banalité qui lui permet d’endosser des rôles très différents sans qu’on le remarque spécialement, un air vaguement exotique mais surtout particulièrement indéterminé, qui lui a permis d’incarner, jusqu’à présent, des personnages aux personnalités et aux backgrounds assez divers. Au cours des dernières années, on a ainsi pu le voir, mais sans jamais vraiment retenir sa tête ni son nom, par deux fois au casting de films de Ridley Scott :

Dans Body of Lies aux côtés de Leonardo DiCaprio en 2008

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Dans Robin Hood, en Prince Jean, en 2010

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Mais on l’a aussi vu chez Madonna, dans W.E., où il incarne l’amant russe d’Abbie Cornish

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Chez Zack Snyder en infirmier sadique d’hôpital psychiatrique dans Sucker Punch

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… ou encore dans Drive, où il donnait déjà la réplique à Carey Mulligan, dont il jouait le mari ex-taulard

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Évidemment, tous ces films ne lui offraient que des seconds rôles, bien à l’ombre de stars beaucoup plus visibles que lui, et avec souvent le triste statut de « menu fretin » de l’intrigue, qui meurt à un moment ou à un autre pour faire avancer l’intrigue. Du coup on l’a tous oublié entretemps. Moi le premier.

Dans Inside Llewyn Davis, dont il incarne le rôle-titre, Oscar Isaac passe tantôt pour un italien, tantôt pour un latino, tantôt pour le simple folkeux amerloque qu’il incarne. La faute à ce physique passe-partout, vaguement exotique, qui fait qu’on se dit en le voyant qu’il pourrait venir d’à peu près n’importe où (en l’occurrence, il est guatémaltèque). Mais ce « défaut » est aussi, probablement, son meilleur atout depuis quelques années, lui permettant de se fondre dans n’importe quelle histoire sans que personne ne tique. Reste à savoir si, alors que ce premier grand rôle vient de le faire passer dans la catégorie supérieure, il aura assez de charisme pour dépasser ce statut de caméléon et devenir un acteur bankable, que le grand public a bien identifié et suivra, dans chaque nouveau projet, sur son seul nom. Rien n’est moins sûr, pour le moment.

inside llewyn davis

N’en demeure pas moins une superbe performance de sa part dans Inside Llewyn Davis, où il incarne donc le rôle-titre de Llewyn Davis, un musicien folk qui essaye de percer dans le Village de New York. Un loser magnifique, qui m’a vaguement rappelé par son caractère le Nick Miller de New Girl (toutes proportions gardées, hein) : même regard de chien battu, même résignation, même tendance à ronchonner, même semi-clochardisation (il passe une bonne partie du film à circuler d’un point à un autre, sans manteau ni maison, comptant essentiellement sur la solidarité de son entourage plus ou moins proche – et j’ai toujours imaginé que sans ses coloc’, Nick Miller le barman loser incapable d’ouvrir un compte en banque vivrait à peu près comme ça).

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Oscar Isaac prête donc son charisme banal à ce chanteur de folk, doué mais sans ce petit supplément d’âme, cette capacité à se connecter avec le public, cette sympathie spontanée qui permet à d’autres, peut-être moins doués, de percer. Malgré quelques longueurs (le périple en bagnole, bien que recelant quelques moments intéressants, est assez lourd), l’identification au personnage fonctionne à fond. L’action se déroule en 1961, à une époque où le showbiz n’était pas tout à fait le même qu’aujourd’hui (quoique) et où, tels des candidats de la Nouvelle Star s’imaginant naïvement que le public n’attend qu’eux, des centaines de jeunes idéalistes, à l’orée des révolutions sociale et sexuelle, de la guerre du Vietnam et des succès d’Elvis, de Bob Dylan ou de Joan Baez, se disaient : pourquoi pas moi. De ces artistes galériens qui se dénichaient un manager plus ou moins professionnel et pondaient une maquette, voire un vrai album, qu’ils ramaient pendant des mois à essayer de placer par la suite.

 

 

Inside Llewyn Davis (titre du film mais aussi de l’album du héros) fait en ce sens écho à notre époque, qui nous somme de cumuler l’amour du travail et les choix de carrière judicieux, de rêver sans peur de l’échec tout en étant pragmatique et en faisant le nécessaire pour payer un loyer tous les mois, quand bien même ces deux notions vont extrêmement rarement bien ensemble. Llewyn Davis, avec ses galères mais surtout son acharnement à poursuivre dans une voie qui semble se fermer à lui, nous renvoie à nos propres réflexions, notamment pour ceux d’entre nous qui ont moins de trente ans, sur les difficultés à s’intégrer à la société sans « vendre son âme » ou faire un minimum de compromis, sur la petite guerre quotidienne de faire ce qu’on aime quitte à ne pas gagner sa vie ni vivre exactement comme on le voudrait. L’équation éternelle des jeunes qui cherchent leur voie dans la vie, rendue douloureuse par le sentiment d’ultra-concurrence et de crise. Comme pour ceux qui se rêvaient un destin à la Bob Dylan en 1961 (que seul Bob Dylan réussira à concrétiser, d’ailleurs) (le personnage de Llewyn Davis est inspiré de Dave Von Ronk, qui connut Dylan mais n’eût jamais son succès mondial).

Si l’intrigue enchaîne les moments de lose pour former une sorte d’épopée du #fail, il n’est pas que triste. Carey Mulligan est pour une fois intéressante (elle a toujours l’air d’avoir des problèmes gastriques, mais son personnage a une personnalité pas niaise), le fil rouge du chat (ironiquement prénommé Ulysse) est tordant, Justin Timberlake n’est pas artificiellement mis en avant au générique (et pour cause, il n’a que deux scènes et son personnage n’est pas vraiment décisif dans l’intrigue), les dialogues sont très réussis et, entre deux moments gênants/embarrassants, la psychologie du héros se dévoile, progressivement, et sans faire lourdement tout passer par les dialogues. On passe quasiment tout le film à la hauteur de Llewyn Davis, et c’est parfois quand il ne parle pas, quand on le voit marcher, regarder son environnement ou glander sur un canapé qu’on a le plus la sensation de le comprendre. Le tout servi par une B.O. à tomber, même quand on n’est pas particulièrement fan de folk.

 

Mes deux regrets sur ce film :

1) l’absence de la moindre référence, ne serait-ce que chez l’un des personnages, à la portée politique du mouvement folk des années 60 (en dépit de la chanson Please Mr Kennedy chantée par Justin Timberlake, Adam Driver et Oscar Isaac – qui sert surtout à souligner, une fois parmi tant d’autres, le manque de bol et de flair du héros) ;

2) l’attribution à ce film du Grand Prix cannois. Pour moi, le Grand Prix du Festival de Cannes doit distinguer le meilleur film en compétition, mais peut-être trop « art et essai », trop arty, trop exigeant pour obtenir la Palme d’Or. La Palme d’Or, elle, doit servir à distinguer le meilleur film de la compétition, qui touche à l’universel et qui soit davantage susceptible d’atteindre le grand public. Alors certes, la Palme a parfois récompensé des trucs perchés (Oncle Boonmee, The Tree of Life, L’éternité et un jour), mais le Grand Prix, à mon sens, est toujours censé récompenser un cinéaste exigeant mais pas encore complètement mûr pour la Palme d’Or (Bruno Dumont, Lars Von Trier). Un cinéaste qui a réalisé un grand film, dont le film a fait la plus grande preuve d’originalité ou de recherche cinématographique, et qui est « en bonne voie » pour réaliser le film parfait.

Je m’étonne que, de plus en plus, le Grand Prix soit une deuxième place, un prix de consolation derrière la Palme d’Or, pour des réalisateurs qui, parfois, ont déjà obtenu la récompense suprême précédemment, ou sont en tout cas hyper-confirmés (les frères Dardenne, Jacques Audiard, Wim Wenders). Si Inside Llewyn Davis avait dû obtenir un prix, j’aurais plutôt choisi celui de la mise en scène, pour récompenser la reconstitution du Village des 60’s, les très belles lumières et l’ambiance très immersive du film.

Un troisième regret, aussi : contrairement à Madonna, les frères Coen ont choisi de ne pas nous laisser entrevoir les fesses d’Oscar Isaac. Une prochaine fois, peut-être.

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