Sauterelles de l’espace

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Je dois avouer que j’allais voir ce film un peu avec un couteau entre les dents. Les positions anti-mariage gay de l’auteur Orson Scott Card, généralement appuyées par des arguments à base de « nature » et d’ennemis du bien, de comparaisons avec la pédophilie ou d’impossibilité d’être heureux lorsqu’on est gay, ont en effet été décriées depuis des années, surtout lorsqu’elles ont pris le très concret tournant d’un engagement politique au côté d’un groupe de « protection de la famille ». Si on ajoute à cela qu’il a jugé malin de comparer Barack Obama à Adolf Hitler, c’est carrément la Christine Boutin de la littérature fantastique. Bref, c’est un blaireau notoire et, sans jamais avoir lu son œuvre (je ne m’intéresse qu’à moitié à la SF, et la saga Ender est lourde de plusieurs volumes), j’avais un peu peur que ça ne se sente dans l’adaptation ciné de celle-ci. D’ailleurs, des associations LGBT ont appelé au boycott du film, et l’auteur lui-même, bien que très investi dans la création du film, a été exclu d’une grande partie de sa promotion mondiale, de crainte qu’il représente un handicap pour son succès commercial. Ça a dû payer, dans la mesure où le film a détrôné Gravity à la tête du box-office américain il y a quelques semaines.

En plus, la présence d’Harrison Ford, acteur qui m’est plutôt devenu antipathique à force de stoïcisme bougon, n’avait rien d’un argument favorable à mes yeux, et j’en ai largement soupé, aussi, des sagas SF adolescentes.

 

 

Pourtant, le film de Gavin Hood (Tsotsi) ne m’a pas tant déplu que cela. Le pitch est con, mais pas bien pire que celui de The Hunger Games :

Dans un futur proche, une espèce extraterrestre hostile, les Doryphores, ont attaqué la Terre. Sans l’héroïsme de Mazer Rackham, le commandant de la Flotte Internationale, le combat aurait été perdu. Depuis, le très respecté colonel Graff et les forces militaires terriennes entraînent les meilleurs jeunes esprits pour former des officiers émérites et découvrir dans leurs rangs celui qui pourra contrer la prochaine attaque. Ender Wiggin, un garçon timide mais doté d’une exceptionnelle intelligence tactique, est sélectionné pour rejoindre l’élite. A l’académie, Ender apprend rapidement à maîtriser des manoeuvres militaires de plus en plus difficiles où son sens de la stratégie fait merveille. Graff ne tarde pas à le considérer comme le meilleur élément et le plus grand espoir de l’humanité.

 

 

 

Pourquoi des ados réduits au statut d’armée ? Ah oui, parce que leurs jeunes cerveaux dopés aux jeux vidéos sont bons en techniques d’attaque (euh… ok). Mais pourquoi seulement des ados, pourquoi personne dans le « camp d’entraînement » n’a plus de seize ans ? On élimine les vingtenaires une fois qu’ils sont périmés, comment ça se passe ? Dans une guerre intergalactique entre l’humanité et le reste de l’univers, toutes les bonnes volontés ne seraient plus bonnes à prendre, passé 19 ans ? Va savoir. Mais bon, on peut tolérer quelques incohérences, surtout pour une saga probablement appelée à se développer sur plusieurs films (ou une série ?). Idem pour les personnages apparemment inutiles (Viola Davis, Abigail Breslin) qui prennent sûrement sens par la suite, on va dire…

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Il a, à vrai dire, même quelques critiques, vues ça et là sur le web, que je trouve un peu injustes :

OUI, c’est bien une saga fantastique dans la droite lignée des Hunger Games, Twilight, Harry Potter et autres sagas adolescentes à climat plus ou moins ouvertement militaire : notion de guerre, l’idée d’un « élu », la famille « normale » du héros laissée à l’arrière, le héros solitaire, la nécessité d’un esprit d’équipe pour vaincre l’adversité, l’amitiay comme soutien pour alléger le poids d’un lourd destin, éveil sexuel très lent du héros même si son âme sœur semble désignée au bout de dix minutes, un ennemi contre lequel on flippe mais qu’on ne voit presque pas avant l’affrontement final… Sauf qu’ici, comme dans les autres sagas adolescentes, d’ailleurs, ces clichés ont un sens, et ce n’est pas pour rien que cela fonctionne (identification, normalité des personnages au-delà de leur statut particulier…), surtout auprès d’un public jeune qui voit dans ces films ou ces livres des métaphores épiques de leurs propres rites de passage à l’âge adulte. Si les produits finaux ne sont pas (trop) des daubes, et que le reste du cinéma mondial continue d’exister, ces films ne me dérangent pas tant que ça.

 

 

"On baise ?" "Pas avant le troisième film, chérie"
« On baise ? » « Pas avant le troisième film, chérie »

 

 

OUI, dans certaines scènes au camp d’entraînement, c’est pompé sur Full Metal Jacket, un peu. Mais les inspirations sont tellement évidentes que c’est plus un hommage qu’un plagiat.

OUI, il y a un climat bien craignos de rhétorique idéologique haineuse, voire raciste, et sans vraies preuves de la « dangerosité » de l’ennemi combattu, lequel est la plupart du temps invisible mais sacralisé par des discours didactiques bien lourdingues, notamment avec le personnage d’Harrison Ford, au langage tout droit sorti d’une secte, ou celui de Ben Kingsley, plus grotesque qu’impressionnant. Mais en fait, ce climat glauque, on sent bien qu’il est mis en place et imposé au spectateur pour qu’il se sente mal à l’aise ; et donc pour dénoncer ces visions idéologiques.

OUI, les acteurs sont super jeunes et on ne comprend pas trop à quoi ça sert, d’autant que certains sont à la limite de la puberté (Asa Butterfield, qui campe le héros Ender, est notamment tout maigrelet – dans l’espoir de le voir s’étoffer et devenir un héros plus « adulte », plus mature et plus sexué dans les prochains films, après avoir eu 17 ans et fait quelques mois de muscu ?). Mais pareil, ici, l’impression de regarder des enfants mener des combats beaucoup trop adultes pour eux distille un vrai malaise, que je crois volontaire, sur la moralité de cette histoire.

Donc OUI, il y a ces aspects critiquables, mais je trouve qu’on peut les justifier, et même que le discours apocalyptique de la SF ado d’Orson Scott Card est assez intéressant. Plein de vides au vu de ce film qui privilégie clairement le rythme aux longueurs explicatives et psychologisantes (qui, du coup, manquent un peu) (j’suis jamais content), mais intéressant.

 

 

 

 

 ENDER'S GAME

 

 

 

Mais d’autres critiques ont aussi été émises, que je trouve justes et qui rendent La Stratégie Ender (quel dommage d’avoir renoncé au titre original Ender’s Game, qui fait beaucoup plus sens) dispensable.

En premier lieu, OUI, le film est assez moche, avec des décors de série B et des effets spéciaux particulièrement ratés, notamment pour la partie « combat de l’espace », qui est globalement une sorte d’explosion de pixels au milieu de laquelle on ne distingue plus rien.

 

 

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Ensuite, OUI, l’intrigue est assez con-con, surtout la partie « Ender Wiggin est l’élu parce que c’est le meilleur pour souder une équipe et créer des stratégies ». Quand on voit la gueule de ses stratégies qui ne sont que du bon sens tactique qui, s’il n’était pas une évidence, s’apprendrait facilement en quelques mois d’académie militaire (tu sais, ce truc dans lequel les personnages passent, genre, l’intégralité du film), on se demande si les super-dirigeants-colonels qui le recrutent et comptent tant sur lui ne sont pas simplement des demeurés. A fortiori quand, dans la dernière partie du film, on ne voit plus bien le rapport entre les « stratégies » développées par Ender avec ses commandes sur écran et les exercices golri en apesanteur de la première partie avec ses autres copains névrosés, abandonnés eux aussi par leurs familles à une entité militaire sectaire qui est supposée les livrer à une mort certaine.

Enfin, OUI, même si le film est globalement une dénonciation des dictatures, des fascismes et des autres dérives permis par la « peur » d’un envahisseur souvent évoqué mais rarement côtoyé (qu’on n’a pas pris la peine de comprendre ou de connaître), il n’en demeure pas moins ce climat de distanciation bizarre avec l’ennemi, cette « animalisation » de l’adversaire (qui sonne bien lourdement ces jours-ci en France), résumée à cette appellation étrange de doryphores et à cette apparence d’insecte plutôt que d’humanoïde, qui permet aux personnages de déployer tout un arsenal de vocabulaire au sens chargé : cloportes, cafards, rampants, rats…

Bon, si on résume, c’est une sorte de Harry Potter sans pouvoirs magiques et sans humour, mais dans un futur post-apocalyptique, qui ne sourit presque jamais et qui va dans un Poudlard sauce Full Metal Jacket afin de se préparer à affronter un ennemi qui n’attaque pas mais qui pourrait, et qu’il faut donc circonscrire à son propre territoire, loin très loin de chez nous, soi en lui donnant les moyens de se développer et de vivre dignement chez lui pour pas qu’il vienne voler notre eau et nos richesses, soi en s’en foutant et en le renvoyant juste crever chez lui parce que ça va, quoi, en plus il est basané et forcément dangereux, quoi. Les courants de pensée de la politique migratoire occidentale, à la portée des mioches. C’est beau.

Une réflexion au sujet de « Sauterelles de l’espace »

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