Les hoarders sont parmi nous

And Hoarder Culture

L’un des clichés récurrents des séries télévisées américaines, ces dernières années, est la survenance, lors d’un épisode (rarement plus, le rendu étant esthétiquement « chargé » et pas franchement télégénique) d’une visite du / des héros dans un appartement dont le propriétaire est victime de syllogomanie : ce sont les fameux « hoarders », un phénomène incompréhensible pour le commun des mortels, à la visibilité médiatique disproportionnée mais probablement intéressante pour les diffuseurs. La syllogomanie, ou accumulation compulsive, c’est donc le fait d’accumuler, par dizaines, centaines, voire milliers, des objets (généralement sans les utiliser), indépendamment de leur utilité, de leur valeur (prospectus, journaux, gadgets, vaisselle, etc) ; et surtout, parfois, sans tenir compte de leur dangerosité ou de leur insalubrité (vaisselle sale, objets anciens cumulant les poussières et moisissures, etc.). Signe des temps – ou de l’influence des deux vieilles de C’est du propre – cette affection est inscrite depuis cette année au DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders – le Manuel Diagnostique et Statistique des Troubles Mentaux), édité par l’Association Américaine de Psychiatrie. Ce qui me pose la question de comment la littérature, la télévision ou le cinéma ont identifié et reproduit avec tant de récurrence ce cliché qui, pourrait-on croire, ne recouvre que quelques cas extrêmes et faits divers à la portée sociale limitée, et qui est pourtant devenu, par sa fréquence et ses symptômes identifiés vraisemblablement sur plusieurs cas, une pathologie médicalement reconnue.

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Oui, il existe aux Etats-Unis une émission qui s’appelle Hoarders, qui a eu six saisons sur la chaîne A&E

Bien sûr, ce genre de pathologie a ceci de « télégénique » qu’elle est visuellement imposante, assez comique de prime abord, et bien dans la veine du discours « social » que les séries télévisées ou films, notamment, prétendent parfois avoir : c’est le mythe par excellence de l’abondance, de la réussite sociale par la possession qui se trouverait complètement dépouillé de ses mérites, dans une dénonciation bien visuelle du ridicule de la situation. Évidemment, ce n’est pas de la simple thésaurisation (les biens accumulés ayant rarement une grande valeur intrinsèque), donc le préjugé mobilisé ici est un peu caduc, mais il y a, indubitablement, une moquerie, un léger mépris exprimé à l’encontre des personnages de « hoarders », perçus comme des pingres perclus de tics et bavant de peur de manquer. Quel dommage de ne pas pousser l’analyse un peu plus loin : on les regarde, le temps d’un épisode de 2 Broke Girls, on se moque de leur appartement dégueu’ croulant sous les propsectus, mais jamais on ne semble, au niveau des scénarios, essayer de les comprendre, de remonter à la source d’une telle compulsion. Peut-être parce que la psychiatrie elle-même n’a pas encore tout compris à ce phénomène. Pourtant, il a bien des aspects intéressants, et en premier lieu celui-ci : à un degré nettement moindre, on présente presque tous une manie proche de la syllogomanie. Une collection dont on n’est jamais parvenu à se séparer. Cette boîte moche dans laquelle on jette de temps en temps ses pièces de 1 et 2 centimes et qui doit bien, au final, cumuler trente euros depuis le temps… Ces bouquins qu’on empile au pied de son lit, par ordre décroissant de motivation à les lire, et que vraisemblablement on ne lira jamais, mais qu’on continue à empiler là, juste au cas où, un soir en se couchant à 1h du mat’, nous prenait l’idée de les lire tous d’une traite. Les trombones empilés dans un coin du bureau, où on ne fait qu’en ajouter, et jamais en prendre un. Les magazines qui s’empilent à côté des chiottes depuis qu’on a emménagé, et qu’on ne jettera que lorsqu’on changera d’appart’. Les crayons piqués chez Ikea qui s’entassent dans un tiroir. Ces t-shirts qu’on a pas mis depuis trois ans mais qui sont toujours là, sous ceux que l’on prend toujours au-dessus de la pile. Les quinze flacons de gel douche qui encombrent le rebord de la baignoire parce qu’on n’a pas osé jeter les fonds quand de nouveaux exemplaires aux senteurs différentes sont venus enrichir la collec’.

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On est tous un peu syllogomanes, mais la petite bascule qui te fait tomber dans la névrose envahissante et t’oblige bientôt à partager ton lit et ton évier avec des piles de casseroles plus ou moins propres n’est jamais décrypté, et toujours un peu moquée par la fiction, comme si le seul laisser-aller pouvait expliquer cela. C’est de la syllogophobie, bordel ! Que font les milieux associatifs ?

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Mais ce ne sont pas que des légendes urbaines ou des scènes de séries, puisqu’un cas célèbre a fait les gros titres au milieu du XXème siècle : les Collyer, dits « les ermites de Harlem », qui vivaient dans un immeuble de trois étages hérité de leurs parents, avaient accumulé des tonnes de saloperies chez eux et n’en sortaient pratiquement plus. En 1947, l’un des deux est mort écrasé par une valise et des liasses de journaux alors qu’il rampait dans un tunnel de journaux pour apporter à manger à son frère, paralytique et aveugle. Lequel mourut alors à son tour de faim quelques jours plus tard.  Une charmante histoire qui inspira le roman My Brother’s Keeper de Marcia Davenport, que je me suis promis de lire un jour, d’ailleurs. Mais par précaution, je ne l’ai pas acheté d’avance.

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