Prise de tête chinoise

 

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J’avais 17 ans quand, en 2002, L’Auberge Espagnole fut le succès surprise du cinéma estival, film français sans pitch bankable (pas un film d’action, pas un policier, pas spécifiquement une comédie vaudevillesque) ni grosse star au générique (Audrey Tautou et Romain Duris sont déjà des acteurs confirmés à l’époque, mais pas de succès populaire à leur actif à ce moment-là) (en fait si, mais aucune des collaborations précédentes de Duris avec Klapisch n’avait eu autant de succès, et Tautou a tourné le film alors que Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain n’avait pas encore fait d’elle la nouvelle coqueluche du ciné hexagonal). Je ne m’en rendais pas encore compte, mais cette sympathique bluette d’été allait avoir un impact considérable sur les gamins de ma génération, à peine conscients jusqu’alors de l’existence du programme Erasmus. Et un an plus tard, alors que nous étions fraîchement bacheliers, l’idée de passer une de nos années universitaires à l’étranger était fermement ancrée en nous, et les clichés de l’épopée de Xavier à Barcelone n’y étaient pas pour rien (Barcelone était d’ailleurs la destination la plus prisée des hispanistes). Finalement, moi, je ne suis jamais parti.

 

En 2005, Klapisch avait, assez intelligemment mais toujours sans s’épargner les clichés, poursuivi les aventures de Xavier, quelques années plus tard, dans une vie forcément internationale et multilingue (que la plupart des étudiants Erasmus n’ont pourtant plus beaucoup l’occasion de vivre par la suite), où ses indécisions, sa couardise et ses états d’âme avaient un peu commencé à nous soûler, dans une intrigue fourre-tout sans véritable autre fil rouge que de lui faire trouver une meuf, où ses camarades d’Erasmus étaient artificiellement ressortis de leur chapeau histoire que les spectateurs les reconnaissent (mais en vrai, ça ne servait à rien). Mais bon, le film était d’assez bonne facture, restait frais dans son ton et gardait cette structure narrative amusante à plusieurs niveaux (division de l’écran, allers-retours temporels).

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De tout cela, il ne reste plus rien, ou presque, dans Casse-Tête Chinois, le dernier volet annoncé depuis des lustres de cette trilogie. Déjà à la fin des Poupées Russes, on se demandait un peu si on n’en avait pas fini avec le personnage. Et franchement au vu du résultat dans Casse-Tête Chinois (oh oh, encore un jeu de mots objet + nationalité, on a échappé au gruyère suisse, à l’omelette norvégienne, au bahut marocain ou à la pyramide égyptienne), on se dit qu’on aurait mieux fait de passer à autre chose.

Film assez plat dans l’ensemble, Casse-Tête Chinois essaye tant bien que mal de reprendre les ingrédients dont Klapisch imagine qu’ils ont fait le succès des deux premiers, lui fournissant ce que la presse avait pompeusement qualifié à une époque de « son Antoine Doinel » : narration en voix off très présente, dialogues à distance via les téléphones et les écrans, prétextes plus ou moins foireux à se déplacer à des centaines de kilomètres (sauf qu’ici, Xavier ne bouge qu’une seule fois, ce sont ensuite les autres qui vont et viennent à lui), états d’âme et grandes phrases à tous les étages…

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Sauf que ça ne prend plus. Peut-être qu’on a grandi, nous aussi. Les dialogues avec la mère de Xavier, avec l’éditeur, avec Isabelle… ont perdu de leur sel. Le personnage de Martine est toujours relou et trop présent, et on finit très tard par comprendre (alors que l’alchimie entre les deux est loin d’être flagrante) qu’elle est supposée être le nouveau love interest du héros (un retournement de situation assez conservateur, je trouve – toutes ces aventures sentimentales pour finalement se remettre avec sa meuf du lycée). Les péripéties jetées dans les pattes du héros semblent bien superficielles (le mariage blanc, le job de livreur, le père qui débarque à New York alors qu’on n’avait jamais entendu parler de lui avant, les mômes qui jouent assez bien mais qui ne servent à rien, l’ancien voisin le plus ordinaire du monde qui apparaît et dont on croit que ça va servir à quelque chose dans l’intrigue mais en fait non, etc.), et le temps semble un peu long. Peut-être, ici, aurait-il été plus utile que dans Les Poupées Russes de permettre à Xavier de recroiser le chemin de William, de Tobias, de Soledad ou même de cette cruchasse d’Anne-Sophie, pour raviver la flamme avec nous, spectateurs.

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Reste une dernière demi-heure bien rythmée, grâce à une jolie séquence clin d’œil de course-poursuite des personnages à travers la ville, courant tous jusqu’au même appartement pour empêcher l’un d’entre eux de se faire gauler en plein adultère. Une manière plutôt agréable de retrouver, brièvement, l’esprit foutraque de L’auberge espagnole, avant que Xavier fasse cette réflexion « Putain Isabelle on a 40 ans merde ! ». Oui, c’est ça, on a passé l’âge.

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