Ring

 

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J’avoue, avant que les deux acteurs de Ring n’aillent faire leur promo chez Ruquier, je n’avais jamais entendu parler de Léonore Confino. Je sais maintenant qu’elle a 31 ans (elle est plus jeune que Britney Spears), qu’elle a déjà eu un premier succès d’estime avec une autre pièce, Building, sur le monde de l’entreprise, et qu’elle pose un regard affreusement lucide sur notre époque, qui transparaît en tout cas dans ses textes.

Ring s’inscrit en fait dans une trilogie, entamée avec Building et qui s’achèvera, en janvier prochain, avec Les uns sur les autres, une pièce sur les « histoires intestines d’une famille française en zone pavillonnaire ». Une trilogie sociétale pour les trois obsessions contemporaines des occidentaux : le travail, le couple, et la famille. Et c’est en cela que le théâtre, qu’il soit d’aujourd’hui ou d’il y a cinq siècles, réussi toujours à me remuer un peu plus que le cinéma : lorsqu’il est « sociétal », qu’il me renvoie à des aspects réels de la vie, frappé en plein visage par les émotions des comédiens jetés à quelques mètres de moi. C’est assez bobo, comme réflexe, d’aimer ces textes qui intellectualisent notre petite réalité personnelle, mais j’ai la faiblesse de croire que chacun peut y être réceptif.

On n’a pas su trancher. Ça faisait des années qu’on se disait que notre vie commencerait plus tard, bientôt, un jour. Quand on aurait changé de patron, quand on aurait un enfant, quand on gagnerait plus d’argent, quand on ferait plus de sport, plus l’amour. A force de faire des projets on est devenu des projets.

Ring, qui est donc pour le moment la seule pièce de Léonore Confino que j’aie vue (mais je pense que je vais me précipiter sur Les uns sur les autres), est donc une pièce sur le couple. Pas tout à fait sur le couple, d’ailleurs : sur la dualité, je dirais plutôt. Parce que les 18 scènes qui s’enchaînent sous nos yeux, en 90 minutes qui nous en paraissent 20, ne parlent pas forcément de couples. En tout cas pas des couples « établis » : il y a des ex, des gens qui se rencontrent, une fille qui aime en secret, un blind date arrangé, des amants récents, des jeunes parents, des gens qui s’aiment, des gens coincés ensemble… Le tout dans un désordre rafraîchissant. Bref, Ring ne parle pas forcément de la vie à deux, mais plutôt de la confrontation, de la petite guerre qui se joue à chaque étape d’une relation à deux, et pas seulement quand on vit ensemble dans un trois pièces : quand on se rencontre, quand on se quitte, quand on doute, quand tout est fini, quand on a trahi, quand on s’ennuie.

 

 

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Photo : Bernard Richebé

 

 

 

Le portrait dressé ici n’est pas exhaustif, et la pièce choisit d’ailleurs de s’intéresser spécifiquement aux moments où, sans « public », un couple est seul à seul. Mais on entrevoit bien des choses, en 18 scènes, tantôt drôles, tantôt tragiques (la pièce fait un vertigineux yo-yo des changements d’humeur, qui bizarrement passe tout seul) : nos peurs, notre mauvaise foi, notre humour, notre plaisir d’être ensemble, notre fatigue d’être ensemble, et la solitude qu’on ne parvient parfois pas à s’empêcher de ressentir, même accompagné. Certains textes ont une résonance qui va bien au-delà d’un couple hétérosexuel, et je pense que chacun, dans la salle, a eu à un moment ou à un autre la sensation de s’entendre penser tout haut sur la scène. Il y a vraiment des choses qui touchent un point sensible dans Ring, et cela valait la peine de les expérimenter.

La mise en scène, minimaliste, est très fluide, autour des lumières, de deux éléments de décor (un lit et un banc) et des corps des comédiens, qui jouent pendant toute la pièce une grande chorégraphie amoureuse, se défiant, se jaugeant et se courant après comme des gamins. Sami Bouajila et Audrey Dana ont beaucoup de mérite, ici, par la vitalité qu’ils insufflent aux textes. Grâce à leur jeu, à l’inflexion de leur voix, à leur langage corporel, ils arrivent à nous faire avaler, sans jamais changer de costume, qu’ils ne sont plus le personnage qu’ils étaient quinze secondes avant. On comprend que Camille, le personnage qu’ils incarnent tous les deux, n’est pas le même ou la même entre deux scènes, alors qu’il/elle a le même corps, les mêmes fringues, le même décor. Toujours sur le fil entre le drame et la comédie, les deux acteurs portent la pièce de bout en bout, et nous renvoient, abasourdis, à ce qu’on n’a peut-être pas réussi dans nos relations passées… ou qu’on est peut-être en train de rater dans nos relations actuelles. Avec la rassurante perspective que ces combats, même lorsqu’ils sont pénibles, ne sont jamais perdus d’avance.

Ring, de Léonore Confino, mise en scène par Catherine Schaub, au Théâtre du Petit Saint-Martin, 17, rue René-Boulanger, Paris 17e ; du mardi au vendredi à 21 heures, samedi à 16 heures et 21 heures. Jusqu’au 4 janvier 2014.

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