84, Charing Cross Road

84 charing cross road

Comme on ne se refait pas, la fainéantise me pousse en ce moment vers des livres dont je sais que je réussirai sans trop de difficultés à les lire en quelques jours : soit parce que ce sont des thrillers ou des policiers hyper commerciaux dont on voit la pub dans le métro (des trucs généralement formatés pour qu’on bouffe huit chapitres à la suite sans broncher grâce à une traduction littérairement très accessible, une histoire bien rythmée et les cliffhangers qu’il faut pour te faire sauter d’un chapitre à l’autre sans réfléchir) ; soit parce qu’ils sont courts.

84, Charing Cross Road, d’Helene Hanff, un énorme classique de la littérature épistolaire qui me faisait de l’œil depuis quelques mois, appartient plutôt à la deuxième catégorie. Je ne savais d’ailleurs même pas qu’il était court (moins de 160 pages) avant de l’avoir entre les mains, mais je me disais que des lettres contemporaines retranscrites en imprimé, ça ne pouvait pas être si compliqué que cela à lire, non ? Par contre, si j’avais espéré sauter aléatoirement d’un bout à l’autre du livre en lisant des lettres un peu a hasard, je me suis planté : tout cela se suit, se lit dans l’ordre, et tisse une véritable relation entre l’auteur Helene Hanff et les employés de la librairie. Car c’est bien d’une correspondance commerciale qu’il s’agit au départ : 84, Charing Cross Road contient l’essentiel (probablement pas l’intégralité) de la correspondance entretenue à partir de 1949 entre Helene Hanff, auteure américaine, et les employés de la librairie Marks & Co., située au n°84 de la rue Charing Cross Road à Londres (d’où le titre) (duh). Son principal correspondant et interlocuteur commercial sera Frank Doel, l’un des libraires, mais d’autres correspondants viennent s’intercaler entre leurs lettres, permettant de donner plus de corps et d’autres perspectives à leurs échanges. Elle reçoit notamment, à un moment, une lettre de réprimandes amusées d’un couple d’amis, qui après s’être rendus à la librairie du 84, Charing Cross Road lors d’un voyage à Londres, ont été pris d’assauts par tout le personnel de la librairie lorsqu’ils ont dit venir de la part d’Helene Hanff.

Pourtant, au départ, donc, la correspondance entre l’écrivain et la librairie est essentiellement commerciale, d’une cliente à un détaillant : auteure de livres pour enfants et de scénarios pour la télévision, Helene Hanff prend contact, par le biais d’une petite annonce trouvée dans un journal, avec la librairie Marks & Co. de Londres, spécialisée dans la recherche de livres anciens et épuisés. Un des employés de cette enseigne, Franck Doel, répond à ses premières requêtes et deviendra très vite son interlocuteur privilégié. Et à mesure que le temps passe (alors même qu’ils s’envoient rarement plus de cinq lettres par an), les échanges entre Helene et Frank deviennent plus complices, donnant naissance à une amitié de près de 20 ans où surgissent subtilement, ça et là, les marques d’une grande affection et d’une véritable estime commune.

Auteure n’ayant jamais eu la chance de faire de longues études littéraires, Helen Hanff a en effet décidé de se forger une culture classique toute seule, et s’est donc mise en quête de livres anciens (les éditions récentes étant moins jolies ou expurgées de certaines notes), qui se sont vite avérés être très chers. Elle tente donc sa chance avec cette petite librairie anglaise qui, bien moins chère qu’elle n’eût pu le redouter, lui donnera tellement satisfaction qu’elle ne s’en séparera plus. Les lettres sont donc l’occasion de se pencher sur les auteurs qui suscitent la curiosité d’Helene Hanff, qui vont de Virginia Woolf à Tocqueville, en passant par Samuel Pepys, Ben Jonson ou Jane Austen. Et bizarrement, ça m’a donné (un peu, hein, je ne me fais pas d’illusions sur ma ténacité) envie de regarder ces auteurs, parfois peu ou pas du tout approchés par mes yeux de dinde (je culpabilise encore de ne jamais avoir eu le courage de lire les deux tomes de De la démocratie en Amérique et de m’être débrouillé pour le ficher sans l’avoir lu, en première année), de plus près…

La correspondance entre Helene Hanff et ceux qui allaient devenir ses amis libraires est aussi éclairante sur les relations Etats-Unis / Angleterre après la seconde guerre mondiale, la politique de rationnement, la vie new-yorkaise. On assiste au fil des lettres à un changement de ton de la part des deux correspondants, Helene laissant paraître assez vite sa nature exubérante de femme active New-yorkaise tandis que Franck, tout d’abord plus réservé (posture de prestataire + flegme anglais), laisse peu à peu transparaître sa sympathie, à mesure que les échanges progressent. L’un des enjeux, souvent évoqué dans les lettres, est de savoir si Helene Hanff, auteure fauchée, réussira à économiser suffisamment pour rendre enfin visite, un jour, à Frank Doel. De remises à plus tard en soucis financiers, Helene et Frank passent finalement vingt ans à s’écrire sans se rencontrer.

84, Charing Cross est en tout cas un livre qui donne envie d’en lire d’autres (ce n’est pas si courant) et son message subliminal de « seconde vie des livres », porté par l’auteure, m’a surtout donné envie d’une chose : trouver autour de moi la personne qui saura l’apprécier, et le lui offrir.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*